Les genres du cinéma chinois : ce que les films racontent de la Chine

Les genres du cinéma chinois : ce que les films racontent de la Chine

Le cinéma chinois ne se résume pas au kung-fu et aux films de sabre. Du wuxia au cinéma indépendant, en passant par la science-fiction et les films patriotiques, chaque genre cinématographique chinois raconte quelque chose de la société, de l'histoire et des mentalités chinoises.

En Occident, on aime ranger le cinéma dans des cases bien nettes. Action, comédie, drame, science-fiction : les étiquettes sont familières, on s'y retrouve. On applique naturellement la même grille quand on découvre le cinéma chinois. Un film avec des épées ? Arts martiaux. Des rires ? Comédie. Un vaisseau spatial ? Science-fiction. Sauf que ces cases-là ne fonctionnent pas tout à fait.

Le cinéma chinois a ses propres catégories, forgées par des siècles de littérature, de philosophie et d'histoire politique. Le wuxia n'est pas un film d'aventure avec des sabres ; c'est une réflexion sur la justice et la loyauté. Un film de kung-fu ne raconte pas la même chose qu'un film d'action américain ; il parle de discipline, de lignée, de transmission. Et quand la Chine produit un blockbuster militaire qui explose le box-office, ce n'est pas un simple thriller ; c'est un récit national en train de s'écrire.

Wuxia : le héros, la justice et le code moral

Wuxia

Le wuxia est probablement le genre le plus mal compris hors de Chine. On y voit des combats chorégraphiés, des personnages qui volent entre les bambous, et on range ça dans la case « film de sabre fantastique ». Ce qui passe inaperçu, c'est le mot 侠 (xia) : l'idée d'un individu qui agit selon un code moral personnel, souvent en marge du pouvoir officiel. Le héros de wuxia n'est pas un soldat, ni un policier. C'est quelqu'un qui choisit de défendre les faibles parce que c'est juste, parfois contre l'État lui-même. Dans une culture où l'harmonie collective prime, ce personnage-là dit quelque chose de puissant.

Le genre plonge ses racines dans la littérature classique, bien avant le cinéma. Quand King Hu tourne L'Hirondelle d'or en 1966 ou quand Zhang Yimou réalise Hero en 2002, ils ne font pas que du spectacle ; ils dialoguent avec des siècles de récits sur ce que signifie être juste dans un monde qui ne l'est pas. Et la question reste brûlante dans la Chine d'aujourd'hui.

Le wuxia est d'abord un imaginaire, le jianghu, un espace moral parallèle où se joue une question très chinoise : que vaut un individu face aux hiérarchies ?

Kung-fu : le corps, le maître et la fierté nationale

Donnie Yen, IP Man

À première vue, le kung-fu au cinéma ressemble au wuxia : des combats, des héros, de l'honneur. Mais le centre de gravité est ailleurs. Là où le wuxia parle de chevalerie et de morale, le kung-fu parle du corps. De ce qu'il en coûte de maîtriser une discipline. Du rapport entre un maître et son élève ; une relation qui structure toute la société chinoise, bien au-delà des arts martiaux.

Bruce Lee n'est pas devenu une icône mondiale par hasard. Il a incarné une fierté asiatique à une époque où Hollywood cantonnait les Chinois dans des rôles de figurants ou de méchants. Jackie Chan a pris le relais avec un mélange d'humour et de virtuosité physique. Donnie Yen, avec la série Ip Man, a ramené le genre vers un récit plus patriotique. Suivre l'évolution du film de kung-fu, c'est suivre la manière dont la Chine négocie son image face au monde.

Des héros volants de 1928 aux bambouseraies numériques d'Ang Lee, en passant par Bruce Lee, le genre a toujours cherché à rendre visible l'invisible.

Drame historique : comment la Chine se raconte son propre passé
Épouses et Concubines

Tous les pays font des films historiques. Mais en Chine, l'histoire n'est jamais neutre ; elle est un outil politique, un terrain de négociation entre ce qu'on peut montrer et ce qu'on doit oublier. Un drame historique chinois ne se contente pas de reconstituer une époque. Il révèle ce que le pouvoir en place considère comme dicible à un moment donné. Le même événement peut être filmé de trois façons différentes selon la décennie.

Adieu ma concubine de Chen Kaige traverse cinquante ans d'histoire chinoise, de la République à la Révolution culturelle, à travers deux acteurs d'opéra de Pékin. Épouses et Concubines de Zhang Yimou utilise la Chine des années 1920 pour parler de domination et d'enfermement. Ce que ces films choisissent de montrer (et la manière dont la censure a réagi à chacun d'eux) en dit autant sur la Chine contemporaine que sur les périodes qu'ils dépeignent.

Le film d'époque occidental reconstitue le passé pour le spectacle, le drame historique chinois cherche presque toujours à dire quelque chose du présent.

Comédie : ce qui fait rire la Chine (et ce que ça raconte)

Lost in Thailand

L'humour est peut-être ce qui voyage le moins bien d'une culture à l'autre. Et c'est précisément pour ça qu'il est si révélateur. La comédie chinoise ne fonctionne pas sur les mêmes ressorts que l'humour occidental. Le mo lei tau (无厘头) de Stephen Chow, cet humour absurde né à Hong Kong, n'a pas d'équivalent direct en Europe. Les comédies continentales de Xu Zheng ou de Feng Xiaogang jouent sur d'autres registres : le décalage entre la Chine rurale et la Chine urbaine, les malentendus culturels à l'étranger, la pression sociale du mariage.

La comédie romantique chinoise, elle, est un miroir des tensions contemporaines : le couple face aux attentes familiales, l'argent dans la relation, la confrontation entre valeurs traditionnelles et aspirations individuelles. Quand Lost in Thailand bat tous les records au box-office en 2012, ce n'est pas seulement parce que le film est drôle ; c'est parce qu'il touche un nerf. Regarder ce qui fait rire deux cents millions de spectateurs chinois, c'est apprendre quelque chose qu'aucun cours d'histoire ne vous enseignera.

Comprendre ce qui fait rire les Chinois demande plus qu'une comparaison entre comédie chinoise et occidentale. Utilepour comprendre pourquoi la salle rit.

Films patriotiques : le récit national en blockbuster

La Bataille du lac Changjin

C'est le genre que les médias occidentaux traitent le plus souvent avec condescendance, sous l'étiquette « propagande ». La réalité est plus intéressante que ça. Ce sont des productions à gros budget qui racontent la grandeur de la Chine, sa puissance militaire, ses sacrifices historiques. Wolf Warrior 2 a dépassé les 800 millions de dollars au box-office chinois en 2017. La Bataille du lac Changjin a fait encore mieux en 2021. Ces chiffres ne s'expliquent pas par la contrainte ; les spectateurs chinois ont le choix, et ils choisissent massivement ces films.

Pourquoi ? Parce que ces films répondent à un besoin réel : celui d'une génération qui a grandi avec la montée en puissance de son pays et qui veut se voir racontée à l'écran. Les balayer d'un revers de main comme de la « propagande », c'est passer à côté de ce qu'ils disent du rapport des Chinois à leur propre nation. Les comprendre ne signifie pas les approuver ; ça signifie accepter qu'un film peut être à la fois un outil politique et l'expression sincère d'un sentiment collectif.

Ils dominent régulièrement le box-office chinois et sont rarement distribués en Europe, on les balaye d'un revers de main en criant à la propagande. Pourtant...

Science-fiction : la Chine qui se projette dans le futur

The Wandering Earth

Pendant longtemps, la science-fiction était un genre occidental. Les Américains imaginaient l'avenir, les Chinois filmaient leur passé. Ce cliché a volé en éclats en 2019 avec The Wandering Earth, adapté d'une nouvelle de Liu Cixin. Le film raconte une humanité qui déplace la Terre entière pour échapper à l'expansion du soleil. Pas un héros solitaire qui sauve le monde ; un effort collectif, planétaire, piloté par une coalition internationale (mais surtout chinoise). La métaphore n'est pas subtile, et c'est justement ce qui la rend lisible.

La science-fiction chinoise est en pleine explosion, portée par le succès littéraire de Liu Cixin (prix Hugo pour Le Problème à trois corps) et par la volonté politique de projeter une image technologique moderne. Mais elle est aussi le terrain où s'expriment des angoisses que le cinéma réaliste ne peut pas toujours aborder frontalement : l'intelligence artificielle, la place de l'individu face au collectif. Un espace de liberté paradoxal, parce que la fiction autorise ce que le réalisme interdit.

La science-fiction au cinéma est un phénomène récent. Alors que la littérature de SF chinoise existe depuis des décennies le cinéma a mis du temps à suivre.

Animation : la reconquête de l'imaginaire

White Snake

Pendant des décennies, quand on pensait « animation asiatique », on pensait Japon. Les anime dominaient, et la Chine semblait absente du jeu. Pourtant, l'animation chinoise a une histoire longue (les premiers films datent des années 1920) et un âge d'or oublié dans les années 1960, avec notamment Le Roi des singes, chef-d'œuvre qui puisait directement dans la mythologie classique. Puis le déclin, l'ouverture économique, l'invasion des productions japonaises et américaines. Et depuis quelques années, un retour en force spectaculaire.

Ne Zha a dépassé les 700 millions de dollars au box-office chinois en 2019, White Snake a séduit bien au-delà des frontières. Ce qui se joue ici dépasse le divertissement : c'est une reconquête culturelle. La Chine reprend ses propres mythes (Ne Zha, le Roi Singe, le Serpent Blanc) et les raconte avec ses propres moyens, dans un style visuel qui se distingue délibérément de l'anime japonais. Le donghua contemporain, c'est la Chine qui dit : notre imaginaire nous appartient, et on va le raconter nous-mêmes.

En quelques années, l'animation chinoise est passée de l'imitation à l'affirmation, pour jusqu'à produire le film d'animation le plus rentable de l'histoire du cinéma mondial.

Cinéma indépendant : la Chine que Pékin ne montre pas

Kaili Blues

Il y a la Chine des blockbusters, des records au box-office, des effets spéciaux et des récits héroïques. Et puis il y a l'autre Chine. Celle des villes moyennes que personne ne filme, des ouvriers déplacés par les grands chantiers, des existences ordinaires que le cinéma officiel ne sait pas raconter. C'est le territoire du cinéma indépendant chinois, un espace étroit, souvent en friction avec la censure, mais qui produit certains des films les plus remarquables du cinéma mondial contemporain.

Jia Zhangke filme les perdants de la modernisation dans Still Life, sur fond de barrage des Trois Gorges. Bi Gan invente un cinéma sensoriel et poétique avec Kaili Blues, tourné dans sa ville natale du Guizhou. Ces cinéastes récoltent des prix à Cannes ou à Venise, et c'est là que le sujet devient plus compliqué qu'il n'y paraît. En Occident, on aime le récit du « cinéaste courageux face à la censure ». Mais il y a un autre angle : ces réalisateurs connaissent les codes des festivals internationaux, et savent qu'une Chine sombre, rurale, en marge, c'est ce qui y fonctionne. De leur côté, beaucoup de Chinois n'apprécient pas qu'on filme les aspects les moins glorieux de leur pays pour aller les exposer à l'étranger sous couvert d'art. La réaction n'est pas qu'une affaire de censure ; c'est aussi une question de fierté. Qui aimerait que l'on ne retienne de son pays que ses zones d'ombre ? Ce cinéma existe, il est souvent remarquable, mais le regard qu'on pose dessus en dit autant sur nous que sur la Chine.

Un cinéma qui filme les travailleurs migrants, les villes en démolition, les adolescents broyés par la pression scolaire, les couples séparés par la distance.

Des cases qui ne tiennent pas en place

Si cette page découpe le cinéma chinois en genres, la réalité est moins disciplinée. Les films les plus intéressants sont souvent ceux qui brouillent les frontières.

Hero de Zhang Yimou est un film de wuxia magnifique, avec ses combats chorégraphiés et ses paysages irréels. Mais sa conclusion (le héros renonce à tuer l'empereur pour préserver l'unité de la Chine) en fait aussi une lecture très patriotique. The Wandering Earth est un blockbuster de science-fiction, mais son ressort narratif (l'humanité ne s'en sort que par l'effort collectif, pas par un héros solitaire) le rattache également directement au récit patriotique. Ne Zha, film d'animation pour tous les âges, est en même temps une relecture très individualiste d'un mythe traditionnel : « mon destin m'appartient », clame le personnage, ce qui sonne différemment dans une culture du collectif.

Ces hybridations ne sont pas des exceptions ; elles sont peut-être la tendance la plus révélatrice du cinéma chinois actuel. Les genres dialoguent, se contaminent, se déguisent les uns en les autres. C'est précisément là que le cinéma devient le plus lisible : quand les cases ne tiennent plus, c'est le pays réel qui apparaît.

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