De Bruce Lee à Huang Bo, de Jackie Chan à Gong Li, les acteurs et actrices chinois ont façonné des décennies de cinéma mondial. Stars de Hong Kong, icônes du kung-fu, figures du cinéma d'auteur ou mégastars du box-office chinois : voici 10 noms incontournables pour comprendre le cinéma chinois d'hier et d'aujourd'hui.
Quand on pense « acteur chinois » en France, le réflexe est quasi automatique : kung-fu, cascades, cris de combat. C'est un peu comme si on résumait le cinéma français à Astérix et Obélix. Oui, cette liste commence par là, parce que c'est par là que la plupart d'entre nous ont découvert le cinéma chinois ; mais restez jusqu'au bout.
Les dix noms qui suivent ne forment pas un classement ; ce sont des portes d'entrée. Certains m'accompagnent depuis l'enfance (j'ai grandi avec Jackie Chan), d'autres je les ai découverts en m'intéressant à la Chine. Ensemble, ils dessinent une carte bien plus large : Hong Kong et la Chine continentale, les arts martiaux et le drame intimiste, le blockbuster d'export et le film que 300 millions de Chinois vont voir sans qu'on en entende jamais parler en Europe.
Bruce Lee

Si un seul nom devait résumer ce que le cinéma chinois a fait au monde, ce serait celui-là. Bruce Lee n'a tourné que quatre films majeurs, mais il a changé la façon dont l'Occident regarde l'Asie. Avant lui, les personnages asiatiques à Hollywood étaient cantonnés aux rôles de serviteurs discrets ou de méchants exotiques. Il a dynamité ces clichés, littéralement.
Ce qui est fascinant, c'est que Bruce Lee n'est pas seulement un artiste martial qui faisait du cinéma. C'est un philosophe qui a inventé son propre art martial, le Jeet Kune Do (截拳道), fondé sur l'idée qu'aucun style ne doit enfermer le combattant. Sois comme l'eau
, sa phrase la plus célèbre, est une vision du monde. Et c'est exactement ce qu'il a apporté au cinéma : une fluidité, une authenticité qui n'existait pas avant lui. Opération Dragon reste le film qui a jeté un pont entre l'Orient et l'Occident, bien avant la mondialisation. Bruce Lee est mort à 32 ans, mais son héritage a ouvert la porte à tous ceux qui suivent dans cette liste.

Jackie Chan

Jackie Chan est la preuve vivante qu'on peut être un héros d'action et faire rire en même temps. Là où Bruce Lee incarnait la puissance et la philosophie, Jackie Chan a inventé autre chose : la comédie d'action. Imaginez un type qui se bat avec une échelle, un tabouret, un réfrigérateur, et qui vous fait hurler de rire tout en risquant sa vie à chaque prise.
Ce que beaucoup de spectateurs occidentaux ne réalisent pas, c'est que Jackie Chan est d'abord un produit de Hong Kong. Pas de la Chine continentale, pas de Hollywood : de cette ville-monde frénétique, débrouillarde, qui mélange tout. Formé à l'Opéra de Pékin dès l'enfance (dans des conditions qu'on qualifierait aujourd'hui de maltraitance), il a appris l'acrobatie, le chant, la danse, avant même de savoir lire. Ses films comme Police Story ou Le Marin des mers de Chine racontent le Hong Kong des années 80 : une énergie folle, un optimisme brut, et cette capacité à transformer le chaos en spectacle. Quand il est parti conquérir Hollywood avec *Rush Hour*, il a emporté cette énergie avec lui. Mais pour comprendre Jackie Chan, c'est ses films hongkongais qu'il faut voir.

Jet Li

Jet Li vient d'un autre monde. Né à Pékin, champion de wushu à 11 ans, formé par l'État chinois, il est le produit du système sportif de la Chine continentale. Là où Jackie Chan s'est construit dans le chaos créatif de Hong Kong, Jet Li a été façonné par la discipline et l'académisme. Ça se voit à l'écran : ses mouvements sont d'une précision chirurgicale, presque chorégraphiques.
Son rôle le plus emblématique, c'est Wong Fei-hung dans Il était une fois en Chine de Tsui Hark. Ce personnage est fascinant parce qu'il est un vrai héros national chinois : médecin, artiste martial, patriote. À travers lui, Jet Li incarne une certaine fierté chinoise, celle d'un pays qui se relève face aux puissances coloniales. C'est un cinéma qui parle autant d'identité que de combat. Plus tard, dans Hero (英雄) de Zhang Yimou, il pousse cette dimension encore plus loin : chaque mouvement de sabre raconte quelque chose sur le sacrifice, le pouvoir, l'unité nationale. Jet Li a aussi fait carrière à Hollywood (L'Arme fatale 4, Expendables), mais c'est dans le cinéma chinois qu'il prend toute sa dimension.

Chow Yun-fat

Si Bruce Lee a inventé le héros martial chinois et Jackie Chan le héros comique, Chow Yun-fat a inventé le héros tragique de Hong Kong. Avant lui, les films d'action hongkongais étaient dominés par le kung-fu. Avec John Woo, il a créé autre chose : le polar lyrique. Deux flingues, un imperméable, des colombes au ralenti, et un regard qui porte toute la mélancolie du monde.
Dans The Killer et À toute épreuve, ses personnages naviguent dans une zone grise entre loyauté et trahison, honneur et violence. C'est un cinéma profondément hongkongais, qui reflète une ville coincée entre deux mondes : la couronne britannique et la Chine continentale, la tradition et la modernité. Chow Yun-fat, c'est l'élégance dans le chaos. Plus tard, il a surpris tout le monde en incarnant le maître Li Mu Bai dans Tigre et Dragon, un rôle tout en retenue où la force réside dans ce qui n'est pas dit. Du polar noir au wuxia contemplatif : peu d'acteurs ont cette amplitude.
Gong Li

Gong Li est l'actrice qui a fait découvrir au monde la Chine profonde, celle des campagnes, des traditions, des femmes qui se battent en silence. Sa collaboration avec le réalisateur Zhang Yimou dans les années 90 a produit certains des films les plus marquants du cinéma chinois, et c'est à travers elle que l'Occident a commencé à regarder la Chine autrement qu'à travers le prisme des arts martiaux.
Dans Épouses et Concubines, elle est une jeune femme piégée dans un monde patriarcal où le pouvoir se joue à travers des rituels domestiques. Dans Vivre !, elle traverse les grandes convulsions de l'histoire chinoise du 20e siècle avec une résilience qui dit tout sur la société chinoise sans jamais donner de leçon. Ce qui frappe chez Gong Li, c'est qu'elle n'a pas besoin de mots pour exprimer la complexité d'un personnage. Un regard, un silence, et tout est dit. Elle a aussi tourné à Hollywood (Mémoires d'une geisha, Miami Vice), mais c'est dans les films chinois qu'elle est irremplaçable. Elle incarne quelque chose que le cinéma occidental sait rarement filmer : la force tranquille des femmes chinoises face à un système qui ne leur laisse presque rien.

Tony Leung Chiu-wai

Tony Leung, c'est l'homme qui joue avec les silences. Dans un cinéma souvent associé à l'action et au spectaculaire, il représente l'exact opposé : l'émotion retenue, le non-dit, ce qui se passe entre les répliques. Sa collaboration avec Wong Kar-wai a produit des films qui comptent parmi les plus beaux jamais tournés, tous genres confondus.
In the Mood for Love est sans doute le sommet. Deux voisins découvrent que leurs conjoints respectifs ont une liaison. Ils se rapprochent, mais ne franchiront jamais la ligne. Tony Leung y est bouleversant de retenue ; tout passe par un regard, un geste esquissé, une cigarette fumée dans un couloir. Ce film raconte aussi quelque chose de très hongkongais : la nostalgie d'un monde qui disparaît (le Hong Kong des années 60), la politesse comme armure émotionnelle, et cette mélancolie particulière d'une ville qui sait qu'elle vit un sursis. Quand il incarne Ip Man dans The Grandmaster de Wong Kar-wai, il en fait non pas un film de kung-fu mais une méditation sur le temps qui passe et les choix qu'on ne fait pas. Tony Leung a reçu le Prix d'interprétation masculine à Cannes ; c'est l'un des rares acteurs asiatiques à avoir obtenu cette reconnaissance.
Zhang Ziyi

Zhang Ziyi a fait irruption sur la scène internationale comme un coup de vent. Son rôle dans Tigre et Dragon l'a propulsée de Pékin à Hollywood en un seul film. Elle y incarne une jeune aristocrate rebelle qui refuse le destin qu'on lui impose ; un rôle qui, rétrospectivement, ressemble beaucoup à sa propre trajectoire./p>
Ce qui rend Zhang Ziyi intéressante comme clé de lecture, c'est qu'elle incarne une génération de transition. Née à Pékin en 1979, formée à l'Académie centrale d'art dramatique, elle est le produit d'une Chine qui s'ouvre au monde. Ses rôles oscillent entre la Chine ancienne (Hero, Le Secret des poignards volants) et des productions internationales (Mémoires d'une geisha). Elle passe d'une langue à l'autre, d'un registre à l'autre, avec une aisance qui dit quelque chose sur la Chine des années 2000 : ambitieuse, mobile, décomplexée. Là où Gong Li incarnait la résistance silencieuse, Zhang Ziyi incarne l'offensive. Elle ne subit pas le système ; elle le traverse, quitte à bousculer.
Stephen Chow

Si vous demandez à un Hongkongais quel est le plus grand acteur chinois de tous les temps, il y a de grandes chances qu'il réponde Stephen Chow. Et vous n'en aurez probablement jamais entendu parler. C'est tout le paradoxe : Stephen Chow est une mégastar dans le monde chinois et un quasi-inconnu en Occident (en dehors des cinéphiles).
Son registre, c'est le « mo lei tau », un style de comédie cantonaise absurde, nonsensique, impossible à traduire. Imaginez du Monty Python mélangé à du kung-fu et à des références à la culture populaire chinoise. Shaolin Soccer et Crazy Kung-Fu ont fini par percer à l'international, mais ses films les plus drôles restent ceux tournés en cantonais dans les années 90, bourrés de jeux de mots et de références culturelles qui échappent totalement au public occidental. Stephen Chow est une clé de lecture précieuse parce qu'il montre un visage du cinéma chinois qu'on voit rarement depuis l'Europe : un cinéma populaire, irrévérencieux, profondément ancré dans la culture cantonaise, et qui fait rire des centaines de millions de personnes sans avoir besoin de la validation d'Hollywood.
Huang Bo

Huang Bo est probablement le nom le plus important de cette liste que vous ne connaissez pas. Et c'est précisément ce qui le rend intéressant. Pas de kung-fu, pas de films primés à Cannes, pas de carrière hollywoodienne. Huang Bo est la plus grande star du box-office chinois contemporain, et il est quasiment inconnu en dehors de Chine.
Né à Qingdao, ancien chanteur dans des bars, il a percé grâce à Crazy Stone (2006), une comédie noire sur un vol de jade raté qui a fait le tour de la Chine. Puis il y a eu Lost in Thailand (2012), qui est devenu à sa sortie le plus gros succès de l'histoire du box-office chinois avec plus de 200 millions de dollars de recettes. Le film raconte l'histoire de deux businessmen rivaux qui se retrouvent en Thaïlande ; c'est une comédie populaire, pas un chef-d'œuvre d'auteur, et c'est exactement ce qui compte. Huang Bo incarne le cinéma que les Chinois regardent vraiment : pas celui qu'on exporte dans les festivals, pas celui qu'on montre aux Occidentaux, mais celui qui remplit les 80 000 salles du pays un vendredi soir. Son visage de « monsieur tout le monde » (il est le premier à plaisanter sur le fait qu'il n'a pas le physique d'une star) raconte une autre Chine : celle de la classe moyenne urbaine, pragmatique, qui rit de ses propres travers.
Liu Yifei

Liu Yifei est l'actrice qui fait le lien entre la Chine d'hier et celle d'aujourd'hui, entre le public chinois et le reste du monde. Les Occidentaux la connaissent surtout comme la Mulan du film Disney en live-action (2020). Les Chinois, eux, l'adorent depuis qu'elle a 18 ans.
Son parcours est en lui-même une histoire de va-et-vient entre deux mondes. Née à Wuhan, elle part vivre aux États-Unis à 11 ans avec sa mère, puis revient en Chine à 15 ans pour intégrer la Beijing Film Academy. Elle explose avec des séries télévisées comme Chinese Paladin et Return of the Condor Heroes (神雕侠侣), des adaptations de romans de wuxia qui font d'elle la « sœur féérique » de toute une génération. Plus récemment, Meet Yourself (2023) l'a montrée dans un registre très différent : une trentenaire en burnout qui quitte la grande ville pour un village du Yunnan. Cette série a touché un nerf : celui d'une jeune Chine urbaine fatiguée de la course à la performance, qui rêve de ralentir. Liu Yifei n'est pas seulement une actrice ; elle est un miroir des aspirations changeantes de la société chinoise, des héroïnes guerrières de la littérature classique à la quête de sens d'une génération hyperconnectée.
Et après ?
Ces dix noms sont un point de départ, pas un point d'arrivée. Chacun ouvre sur quelque chose de plus vaste : Bruce Lee et Jackie Chan vers tout un pan du cinéma d'arts martiaux ; Gong Li et Zhang Ziyi vers les actrices qui ont façonné le regard sur la Chine ; Tony Leung vers le cinéma d'auteur hongkongais ; Huang Bo et Liu Yifei vers la Chine contemporaine, celle qui produit aujourd'hui plus de films que Hollywood et qui reste largement invisible depuis l'Europe.
Ce qui frappe, quand on regarde cette liste dans son ensemble, c'est moins ce qu'elle dit du cinéma que ce qu'elle dit de la Chine elle-même. Un pays qui n'est pas un monolithe, où Hong Kong et Pékin se regardent parfois en chiens de faïence, où les générations ne parlent pas de la même chose, où l'on rit aussi beaucoup (Stephen Chow, Huang Bo) alors que l'image dominante reste celle de l'épopée historique ou du drame social. Le cinéma, comme souvent, est un bon révélateur : il dit ce qu'un pays veut montrer au monde, mais aussi ce qu'il se raconte à lui-même un samedi soir en famille. Et ce n'est jamais tout à fait la même histoire.



