Cette liste est probablement la plus déroutante pour un spectateur occidental. Les films patriotiques chinois (主旋律, zhǔ xuánlǜ, littéralement « mélodie principale ») sont des blockbusters à gros budget qui racontent l'histoire nationale à travers le prisme de l'héroïsme, du sacrifice et de la puissance chinoise. Ils dominent régulièrement le box-office (Wolf Warrior 2 et La Bataille du lac Changjin figurent parmi les plus gros succès de tous les temps en Chine) et ils sont rarement distribués en Europe.
C'est un genre qu'il est facile de balayer d'un revers de main en criant à la « propagande ». Ce serait passer à côté de l'essentiel : ces films racontent quelque chose de très concret sur la façon dont la Chine construit son récit collectif, et sur ce que ce récit révèle des aspirations et des anxiétés d'une société en pleine transformation.
Un genre à prendre au sérieux
Le film patriotique chinois n'est pas un phénomène nouveau. Dès les années 1950-1960, le cinéma de la République populaire produisait des films de guerre célébrant l'Armée populaire de libération. Ce qui a changé depuis les années 2010, c'est l'échelle : budgets hollywoodiens, effets spéciaux de haut niveau, stars du box-office, et surtout un public qui se déplace massivement en salles. Wolf Warrior 2 a rapporté plus de 870 millions de dollars en 2017 ; La Bataille du lac Changjin a dépassé les 900 millions en 2021. Ces chiffres ne s'expliquent pas par la contrainte ; les Chinois ne vont pas voir ces films parce qu'on les y oblige, mais parce qu'ils y trouvent quelque chose.
Ce « quelque chose », c'est un récit de fierté. Une Chine qui protège ses ressortissants à l'étranger, qui résiste aux puissances impérialistes, qui se bat pour sa place dans le monde. Pour un pays qui a vécu le siècle d'humiliation (百年耻辱, bǎinián chǐrǔ, la période entre les guerres de l'Opium et la fondation de la RPC). Ce récit répond à un besoin réel, même s'il est évidemment orchestré.
L'intérêt pour un spectateur étranger n'est pas de consommer ces films comme du divertissement (certains sont cinématographiquement très conventionnels), mais de les regarder comme des documents : qu'est-ce que la Chine officielle veut raconter au peuple chinois ? Et qu'est-ce que le peuple chinois accepte d'entendre ? La nuance entre les deux est parfois plus grande qu'on ne le croit.
Un mot, enfin, sur un réflexe courant en Occident : qualifier ces films de « propagande ». C'est un mot qu'on n'utilise curieusement jamais pour Top Gun, American Sniper, Armageddon ou la franchise Marvel, qui portent pourtant le même type de récit (le héros national qui incarne la puissance de son pays, l'ennemi déshumanisé, le sacrifice individuel au service du collectif). Quand Hollywood le fait, on appelle ça du divertissement ou du patriotisme ; quand la Chine le fait, on appelle ça de la propagande. Ce deux poids deux mesures rappelle que le récit national en blockbuster n'est pas une spécialité chinoise. C'est un genre universel ; seul le point de vue change.
Héros de guerre (英雄儿女, Wu Zhaodi, 1964)

Le film fondateur du genre. Pendant la guerre de Corée, un soldat de l'Armée des volontaires du peuple se sacrifie pour tenir une position. Le film est l'archétype du héros révolutionnaire : pur, dévoué, prêt à mourir pour le collectif. Son réplique la plus célèbre (« Pour la victoire, tirez sur moi ! ») est connue de toutes les générations de Chinois.
Héros de guerre est intéressant non pas pour ses qualités cinématographiques (c'est un film de son époque) mais comme matrice : tout ce qui suivra dans le genre patriotique est une variation sur ce modèle. Le héros individuel qui incarne la nation ; le sacrifice comme valeur suprême ; l'ennemi (ici américain) comme force impersonnelle à combattre. Ce sont les fondations.
City of Life and Death (南京!南京!, Lu Chuan, 2009)

Un cas à part dans cette liste. Le film traite du massacre de Nankin (1937), sujet patriotique par excellence, mais Lu Chuan fait un choix radical : filmer en noir et blanc, et raconter l'événement aussi à travers les yeux d'un soldat japonais progressivement détruit par ce qu'il fait. Ce choix a provoqué une polémique considérable en Chine. Pour les uns, humaniser un soldat japonais dans le contexte de Nankin est une trahison ; pour les autres, c'est ce qui donne au film sa puissance morale.
City of Life and Death montre qu'il existe un espace, même étroit, pour la nuance dans le cinéma patriotique chinois, et que cet espace est contesté.
Operation Mekong (湄公河行动, Dante Lam, 2016)

Tiré d'un fait réel : en 2011, treize marins chinois sont assassinés sur le Mékong par un baron de la drogue. La Chine monte une opération conjointe avec la Thaïlande, le Laos et la Birmanie pour capturer le responsable. Le film est un thriller d'action efficace, réalisé par le Hongkongais Dante Lam, qui apporte un savoir-faire de cinéma d'action hérité de la tradition hongkongaise.
Ce qui est significatif, c'est le sous-texte : la Chine comme puissance capable de projeter sa force à l'étranger pour protéger ses citoyens. C'est le même ressort que Wolf Warrior 2, mais ancré dans un événement documenté. Le film a été soutenu par le ministère de la Sécurité publique, ce qui n'est pas un détail.
Wolf Warrior 2 (战狼2, Wu Jing, 2017)

Un ancien soldat des forces spéciales chinoises, en disgrâce, se retrouve en Afrique au milieu d'une guerre civile. Il décide de sauver des ressortissants chinois et des civils africains face à des mercenaires occidentaux. Le film a battu tous les records du box-office chinois (plus de 870 millions de dollars) et n'a jamais été distribué en salles en Europe. Le « Rambo chinois » est souvent raillé en Occident ; en Chine, il a été un phénomène de société.
Wu Jing (qui réalise et joue le rôle principal) incarne un héros d'un type nouveau : pas le soldat obéissant du film révolutionnaire classique, mais un individu rebelle qui agit par conviction personnelle, dans un cadre géopolitique où la Chine est une puissance mondiale. La scène finale (un passeport chinois à l'écran, avec le message La Chine vous protège partout dans le monde
) résume le propos. C'est du nationalisme, mais c'est aussi le reflet d'un désir sincère de reconnaissance internationale.
The Eight Hundred (八佰, Guan Hu, 2020)

Shanghai, 1937. Quatre cents soldats chinois (présentés comme huit cents pour tromper l'ennemi) défendent un entrepôt encerclé par l'armée japonaise pendant quatre jours. De l'autre côté de la rivière, la concession internationale observe le combat sans intervenir. Le film est visuellement impressionnant (tourné en IMAX) et joue sur ce contraste : d'un côté la guerre, de l'autre le spectacle de la guerre. Le détail qui compte : les soldats qui défendent l'entrepôt sont des nationalistes (Kuomintang), pas des communistes.
Le fait qu'un film patriotique chinois contemporain rende hommage à des soldats du KMT est un geste politique en soi, qui témoigne d'un élargissement du récit national. Le film a d'ailleurs été retardé d'un an (il devait sortir en 2019) pour des raisons qui n'ont jamais été officiellement expliquées.
La Bataille du lac Changjin (长津湖, Chen Kaige / Tsui Hark / Dante Lam, 2021)

Le plus gros succès de l'histoire du box-office chinois (plus de 900 millions de dollars). Le film raconte la bataille du réservoir de Chosin pendant la guerre de Corée (1950), où des soldats chinois sous-équipés affrontent les Marines américains dans un froid extrême. Trois réalisateurs majeurs (Chen Kaige, Tsui Hark, Dante Lam) se partagent la mise en scène ; le résultat est un film de guerre spectaculaire mais inégal.
Ce qui est frappant, c'est le contexte de sa sortie : le film est sorti pour le centenaire du Parti communiste chinois, et son succès coïncide avec une période de tensions sino-américaines. La bataille de Chosin, où les Chinois ont tenu face à la plus grande puissance militaire du monde, devient une métaphore lisible du présent. Le film ne fait pas dans la subtilité ; mais sa résonance auprès du public chinois est réelle, et elle ne s'explique pas seulement par la mobilisation institutionnelle.
My People, My Homeland (我和我的家乡, collectif, 2020)

Un contrepoint volontaire pour finir la liste. My People, My Homeland est un film à sketches (cinq histoires, cinq réalisateurs) qui dépeint la Chine rurale contemporaine avec humour et tendresse. Pas de guerre ici, pas de sacrifice héroïque ; le patriotisme passe par l'attachement au terroir, au village, aux gens ordinaires. Un sketch montre un inventeur de village qui bidouille des solutions absurdes ; un autre suit un médecin qui soigne les habitants d'un canton reculé grâce à la télémédecine. Le film a été un gros succès au box-office du Nouvel An.
Il représente un autre versant du cinéma patriotique : celui qui ne célèbre pas la puissance militaire mais la Chine d'en bas, celle des petites villes et des campagnes. C'est du patriotisme doux, et il est peut-être plus révélateur que le patriotisme martial, parce qu'il montre ce à quoi les Chinois sont réellement attachés.
Ces sept films ne sont pas tous faciles à trouver en Europe (certains n'ont jamais été distribués en France et se regardent sur des plateformes asiatiques comme Rakuten Viki, ou en VOD sur les stores internationaux). Ce n'est pas anodin : le film patriotique chinois est conçu pour un public chinois, et son absence des écrans occidentaux fait partie du phénomène. Pour un spectateur français, le réflexe est de comparer avec la propagande. C'est une grille de lecture possible, mais elle ne suffit pas. Demandez-vous plutôt : qu'est-ce qu'un pays raconte quand il choisit de se raconter ainsi ? Et en quoi ce récit diffère-t-il de celui que l'Occident construit sur ses propres héros de guerre ?



