Les films de cette sélection ne remontent pas aux dynasties anciennes. Il y a une raison à cela : les drames historiques chinois les plus puissants se concentrent presque tous sur le 20e siècle, cette période de fractures où la Chine impériale s'est effondrée, où le pays a été envahi, déchiré, reconstruit, et où les plaies ne sont pas encore refermées. C'est là que le cinéma a quelque chose d'irremplaçable à dire. Ici, le passé n'est jamais un décor ; c'est un miroir.
Le rapport de la Chine à son histoire est complexe, et le cinéma en est le reflet. Certaines périodes sont abondamment filmées (la résistance contre le Japon, la fin des dynasties), d'autres restent largement absentes des écrans (les famines du Grand Bond en avant, les événements de 1989). Ce qui est montré, ce qui est tu, et surtout la manière dont c'est raconté en dit autant sur la Chine d'aujourd'hui que sur celle d'hier.
Il y a aussi une dimension que l'on mesure mal en Europe : en Chine, le film historique est souvent lu au second degré. Quand un réalisateur situe son intrigue sous une dynastie ancienne, le public chinois sait instinctivement chercher le parallèle avec le présent. C'est une habitude culturelle forgée par des siècles de littérature allégorique et par un environnement où la critique directe du pouvoir n'est pas toujours possible. Le drame historique devient alors un espace de liberté déguisé, un lieu où l'on peut poser des questions qui seraient risquées dans un cadre contemporain.
Le Sorgho rouge (红高粱, Zhang Yimou, 1987)

Le premier film de Zhang Yimou, et le coup de tonnerre qui a révélé la « cinquième génération » de cinéastes chinois au monde. Dans un village du nord-est de la Chine, une jeune femme vendue à un vieux lépreux prend sa vie en main après la mort de son mari, reprend la distillerie de sorgho et affronte l'invasion japonaise. Le film est saturé de rouge (le vin, le sang, les voiles du palanquin) et porté par une vitalité presque brutale. Adapté du roman de Mo Yan (prix Nobel de littérature 2012), il a remporté l'Ours d'or à Berlin en 1988.
Ce qui frappe, c'est la façon dont Zhang Yimou filme la Chine rurale non pas comme un monde arriéré mais comme un espace de force et de résistance ; une vision à contre-courant du récit officiel de modernisation.
Épouses et Concubines (大红灯笼高高挂, Zhang Yimou, 1991)

Chine des années 1920. Songlian, une étudiante, devient la quatrième épouse d'un homme riche dont on ne voit presque jamais le visage. Chaque soir, il choisit l'épouse qu'il honorera ; l'élue voit ses quartiers illuminés de lanternes rouges. Autour de ce rituel se tisse un jeu d'alliances, de trahisons et de manipulations entre les quatre femmes, enfermées dans une maison dont la beauté architecturale renforce la claustrophobie. Le film fonctionne à deux niveaux.
Au premier, c'est un portrait de la condition féminine dans la Chine traditionnelle. Au second (et c'est celui que les spectateurs chinois perçoivent immédiatement), c'est une allégorie de tout système de pouvoir : un dirigeant invisible, des subordonnés qui se disputent ses faveurs, des règles non écrites plus puissantes que les règles officielles. Cette lecture n'est pas forcée ; elle est inscrite dans la structure même du film.

Adieu ma concubine (霸王别姬, Chen Kaige, 1993)

Deux garçons grandissent dans une école d'opéra de Pékin. L'un joue les rois, l'autre les concubines. Leur amitié (et l'amour non avoué de Dieyi pour Xiaolou) traverse cinquante ans d'histoire chinoise, de la République aux lendemains de la révolution culturelle. Le film est une fresque de trois heures qui ne lâche jamais ses personnages, portée par Leslie Cheung dans un rôle qui brouille les frontières entre scène et vie, entre masculin et féminin.
Ce que Chen Kaige réussit, c'est de montrer comment chaque tournant politique (l'occupation japonaise, la victoire communiste, la révolution culturelle) exige des personnages qu'ils se renient un peu plus. La scène de dénonciation publique, où Dieyi et Xiaolou sont forcés de s'accuser mutuellement devant une foule, est l'un des moments les plus éprouvants du cinéma chinois. Ce n'est pas de l'histoire ancienne ; les mécanismes qu'elle décrit ont laissé des traces dans la mémoire collective qui ne sont pas effacées.

Vivre ! (活着, Zhang Yimou, 1994)

Fugui est un fils de bonne famille qui perd tout au jeu. À partir de là, le film suit sa vie et celle de sa femme Jiazhen (Gong Li) à travers trente ans de chaos : guerre civile, Grand Bond en avant, révolution culturelle. À chaque tournant, la famille perd un peu plus (un fils, une fille, une dignité) tout en s'accrochant à l'essentiel : rester ensemble, survivre, continuer.
Le film est adapté du roman de Yu Hua, et comme le roman, il est interdit en Chine. Non pas parce qu'il attaque frontalement le Parti, mais parce qu'il montre avec une clarté insoutenable comment les politiques successives ont broyé les gens ordinaires. Le titre chinois, 活着 (huózhe), ne se traduit pas vraiment par « vivre » au sens plein ; c'est plutôt « être encore en vie », « tenir bon ». C'est un film sur l'endurance plus que sur l'espoir.
Le dernier empereur (末代皇帝, Bernardo Bertolucci, 1987)

Cas particulier dans cette liste : le film est réalisé par un Italien et tourné avec une autorisation exceptionnelle dans la Cité interdite (c'est le premier et l'un des rares films de fiction à avoir obtenu ce privilège). L'histoire de Puyi, dernier empereur de Chine, couronné à trois ans et progressivement dépossédé de tout (son trône, son pays, sa liberté, son identité) jusqu'à devenir jardinier dans la Chine de Mao.
Le regard de Bertolucci est celui d'un outsider fasciné, et c'est sa force : il filme la Chine sans les réflexes d'autocensure d'un cinéaste chinois. Le parcours de Puyi (de dieu vivant à citoyen ordinaire en passant par le camp de rééducation) condense à lui seul le 20e siècle chinois. C'est aussi un film sur la rééducation comme concept politique : non pas punir, mais transformer l'individu jusqu'à ce qu'il devienne autre chose.
Lust, Caution (色戒, Ang Lee, 2007)

Shanghai sous l'occupation japonaise. Un groupe d'étudiants organise l'assassinat d'un collaborateur du régime fantoche, M. Yee (Tony Leung). Wong Chia Chi (Tang Wei), la plus talentueuse de la troupe, est chargée de le séduire pour l'approcher. Le piège fonctionne ; mais l'intimité physique entre la tueuse et sa cible finit par brouiller les lignes. Adapté d'une nouvelle d'Eileen Chang, le film est à la fois un thriller d'espionnage et une exploration de ce que la guerre fait à l'intérieur des gens.
Ang Lee refuse le manichéisme : M. Yee est un collaborateur, mais il est aussi un homme piégé ; Wong Chia Chi est une résistante, mais elle se perd dans le rôle qu'elle joue. Le film a été censuré en Chine (les scènes de sexe explicites n'ont pas aidé) et a fait de Tang Wei une actrice interdite de travail sur le continent pendant plusieurs années.
City of Life and Death (南京!南京!, Lu Chuan, 2009)

Le massacre de Nankin, décembre 1937. L'armée japonaise entre dans la capitale chinoise et commet l'une des pires atrocités du 20e siècle. Lu Chuan fait un choix radical : filmer en noir et blanc, et raconter l'événement non seulement du côté chinois mais aussi à travers les yeux d'un soldat japonais, Kadokawa, progressivement horrifié par ce qu'il voit et fait. Ce choix a provoqué une polémique énorme en Chine, où le massacre de Nankin est un sujet brûlant et où montrer un Japonais comme un être humain complexe a été perçu par certains comme une trahison.
C'est pourtant ce qui fait la force du film : en refusant de réduire l'ennemi à une figure de monstre, Lu Chuan pose la question qui dérange vraiment, celle de la banalité du mal et de ce que la guerre fait à ceux qui la mènent, quel que soit leur camp.
Pour aller plus loin
Ces sept films couvrent un siècle d'histoire chinoise, de la fin de l'Empire à la révolution culturelle en passant par l'occupation japonaise. Mais leur véritable sujet n'est jamais seulement le passé. Chacun, à sa manière, éclaire une tension qui reste vivante : entre l'individu et le système, entre la mémoire et l'oubli, entre ce qu'un pays peut se raconter et ce qu'il préfère taire.
Et pour ceux qui voudraient remonter plus loin dans l'histoire chinoise par le cinéma, trois pistes : L'empereur et l'assassin (荆轲刺秦王, Chen Kaige, 1998) plonge dans les Royaumes combattants et l'unification de la Chine par le premier empereur Qin ; Les Trois Royaumes (赤壁, John Woo, 2008) met en scène la bataille de la Falaise rouge, l'un des épisodes les plus célèbres de l'histoire chinoise, que tout Chinois connaît par cœur ; et Confucius (孔子, Hu Mei, 2010) tente le portrait du sage le plus influent de l'histoire du pays. Ces films sont moins aboutis que ceux de la liste, mais ils ouvrent des portes vers des périodes que le cinéma chinois continue d'explorer, le plus souvent sous la forme de séries télévisées qui, en Chine, touchent un public bien plus large que le cinéma.



