7 films d'animation chinois : la reconquête de l'imaginaire

7 films d'animation chinois : la reconquête de l'imaginaire

Pendant des décennies, l'animation en Chine était un souvenir. Les studios shanghaïens avaient produit des chefs-d'œuvre dans les années 1960, puis la révolution culturelle avait tout balayé. La suite de l'histoire, les Chinois l'ont regardée depuis les gradins : Disney, Pixar, Ghibli ont occupé l'imaginaire d'une génération entière. Le renouveau est venu d'un endroit inattendu : pas d'un grand studio, mais d'un réalisateur inconnu (Tian Xiaopeng), puis d'un autre (Jiaozi), portés par un public chinois qui voulait se voir à l'écran avec ses propres mythes. En quelques années, l'animation chinoise est passée de l'imitation à l'affirmation, jusqu'à produire le film d'animation le plus rentable de l'histoire du cinéma mondial.

Ce qui distingue immédiatement l'animation chinoise de ses homologues occidentale et japonaise, c'est sa source d'inspiration. Là où Pixar invente des mondes originaux et où Ghibli mêle folklore japonais et imagination pure, l'animation chinoise puise massivement dans son patrimoine littéraire et mythologique : Le Voyage en Occident (西游记), L'Investiture des dieux (封神演义), La Légende du serpent blanc (白蛇传), les poètes de la dynastie Tang.

Ce n'est pas un choix par défaut ; c'est une stratégie culturelle. La Chine dispose d'un réservoir de récits, de personnages et de créatures que son propre public connaît par cœur (chaque enfant chinois sait qui est Ne Zha, Sun Wukong ou Jiang Ziya), et que le reste du monde découvre.

Ce choix est d'abord une question de bon sens narratif. Quand vous avez un patrimoine de récits aussi riche (des milliers de personnages, des siècles de littérature, un public qui connaît les histoires par cœur), il serait absurde de ne pas s'en servir. N'importe quel studio, dans n'importe quel pays, ferait la même chose. Pixar puise dans l'imaginaire américain, Ghibli dans le folklore japonais ; personne ne parle de « nationalisme culturel » à leur sujet. Quand la Chine fait exactement pareil, le regard occidental a tendance à y chercher une intention politique. Il y en a une, en partie : le concept de « confiance culturelle » (文化自信, wénhuà zìxìn) est effectivement encouragé par le pouvoir, et l'animation chinoise s'inscrit dans ce mouvement. Mais réduire le phénomène à de la politique reviendrait à ignorer l'évidence : ces films existent d'abord parce que la matière est là, parce que le public la veut, et parce que les créateurs la portent.

Havoc in Heaven (大闹天宫, Wan Laiming, 1961/1964)

Havoc in Heaven

Le Roi des Singes, Sun Wukong, se révolte contre l'ordre céleste, sème le chaos au Palais de Jade et affronte les armées du Ciel. Le film est un monument : réalisé en deux parties par les studios d'animation de Shanghai, il a demandé quatre ans de travail et reste visuellement saisissant soixante ans plus tard. Le style emprunte à l'opéra de Pékin (les mouvements de Sun Wukong, ses poses, son maquillage) et à la peinture traditionnelle. Le film a été montré dans le monde entier et a influencé, entre autres, Osamu Tezuka (le créateur d'Astro Boy). Puis la révolution culturelle a fermé les studios, dispersé les artistes et interrompu une tradition qui ne reprendra que des décennies plus tard.

Havoc in Heaven est à la fois un chef-d'œuvre et un fantôme : la preuve de ce que l'animation chinoise savait faire, et le rappel de ce qu'elle a perdu.

Monkey King: Hero Is Back (西游记之大圣归来, Tian Xiaopeng, 2015)

Monkey King: Hero Is Back

Sun Wukong, encore lui, mais cinquante ans plus tard et dans un tout autre style. Libéré de sa prison de glace par un enfant, le Roi des Singes a perdu ses pouvoirs et doit protéger le gamin des démons. Le film est le déclencheur du renouveau : produit avec un budget modeste, sans star et sans grand studio, il a été un succès inattendu au box-office chinois grâce au bouche-à-oreille (le terme 自来水, zìláishuǐ, « eau du robinet », désigne en Chine le public qui fait la promotion d'un film spontanément, sans campagne marketing).

Monkey King a prouvé qu'il existait un marché pour l'animation chinoise non-japonaise et non-hollywoodienne, et a ouvert la voie à tout ce qui a suivi. Le film n'est pas facile à trouver en France en streaming légal, mais il est disponible en support physique.

Big Fish & Begonia (大鱼海棠, Xuan Liang & Zhang Chun, 2016)

Big Fish & Begonia

Dans un monde souterrain peuplé d'êtres surnaturels, une jeune fille nommée Chun transforme l'âme d'un garçon humain noyé en petit poisson rouge et tente de le ramener à la vie, au prix d'un sacrifice qui met en danger son propre monde. Le film a été financé en partie par le crowdfunding, après douze ans de développement. Son esthétique est directement inspirée de la peinture traditionnelle chinoise et des classiques taoïstes (le Zhuangzi, le Shanhaijing).

Les comparaisons avec Ghibli sont inévitables (le souffle, les créatures, la relation entre les mondes), mais le film s'en distingue par une densité mythologique spécifiquement chinoise. Big Fish & Begonia n'est pas un film parfait (le scénario est parfois confus), mais il a marqué un tournant esthétique : pour la première fois, un film d'animation chinois imposait un langage visuel qui n'empruntait ni à Disney ni au Japon.

White Snake (白蛇:缘起, Amp Wong & Zhao Ji, 2019)

White Snake

La Légende du serpent blanc est l'une des histoires d'amour les plus célèbres de la culture chinoise : un esprit-serpent prend forme humaine, tombe amoureux d'un mortel, et leur amour défie l'ordre naturel. Le film en propose un prequel : comment Xiao Bai (le serpent blanc) et un chasseur de serpents se sont rencontrés et aimés dans une vie antérieure. L'animation est fluide, les décors somptueux, et le film assume une sensualité inhabituelle dans l'animation chinoise.<:p>

Ce qui est intéressant, c'est que cette légende est un récit que chaque Chinois connaît depuis l'enfance (il existe en opéra, en série télévisée, en BD, en jeu vidéo) ; le film ne raconte pas une histoire nouvelle, il la ré-enchante pour un public qui la porte déjà en lui. C'est le principe même de la mythologie vivante.

Jiang Ziya (姜子牙, Cheng Teng & Li Wei, 2020)

Jiang Ziya

Après la guerre contre les démons, le dieu Jiang Ziya est banni du ciel pour avoir refusé de tuer une jeune fille liée au démon-renard. Exilé sur terre, il découvre que la vérité est plus complexe que le récit officiel. Le film est issu du même univers mythologique que Ne Zha (L'Investiture des dieux) mais prend un chemin radicalement différent : là où Ne Zha est un film d'action flamboyant sur la rébellion, Jiang Ziya est un film contemplatif sur le doute moral. Le héros n'est pas un rebelle ; c'est un homme qui refuse d'obéir aveuglément à un ordre qui se prétend juste.

Le film a déçu une partie du public qui attendait un spectacle dans la lignée de Ne Zha, mais il mérite l'attention : c'est l'un des rares films d'animation chinois à placer un dilemme moral au centre du récit. Jiang Ziya refuse d'exécuter un ordre qu'il juge injuste, même si cet ordre vient d'une autorité légitime. Le film ne tranche pas ; il pose la question et laisse le spectateur y répondre.

Chang An (长安三万里, Xie Junwei, 2023)

Chang An

Un film d'animation de 168 minutes sur les poètes de la dynastie Tang. Présenté comme ça, on pourrait craindre l'ennui ; c'est le contraire. Le film raconte l'amitié entre le poète Li Bai et le général Gao Shi, à travers les splendeurs et les crises de la dynastie Tang. Quarante-huit poèmes sont intégrés au récit, et la scène où Li Bai récite « En offrant le vin » (将进酒) en chevauchant une grue dans les cieux est devenue virale en Chine.

Le film a rapporté plus de 250 millions de dollars au box-office. Ce succès est révélateur : en Chine, la poésie classique n'est pas un sujet élitiste, c'est un patrimoine partagé. Chaque écolier apprend ces poèmes par cœur ; le film les met en images avec une ambition visuelle qui transforme des vers vieux de mille trois cents ans en spectacle populaire.

Ne Zha 2 (哪吒之魔童闹海, Jiaozi, 2025)

Ne Zha 2

Ne Zha est un enfant-démon de la mythologie chinoise, issu de L'Investiture des dieux. Le premier film (2019) racontait sa naissance et sa rébellion contre le destin qui lui avait été assigné ; son slogan, 我命由我不由天 (mon destin m'appartient, pas le ciel), est devenu un mantra pour la jeunesse chinoise. Le second volet pousse l'histoire plus loin : Ne Zha doit affronter les dieux corrompus pour sauver son ami, le prince-dragon Ao Bing.

Le film est devenu le plus gros succès de l'histoire du cinéma d'animation mondial (plus de deux milliards de dollars de recettes) et le premier film non-hollywoodien à entrer dans le top 10 du box-office de tous les temps. Quatre mille animateurs ont travaillé sur le projet. Ne Zha 2 n'est pas seulement un film ; c'est la preuve que la Chine peut produire du divertissement à l'échelle mondiale en puisant dans son propre patrimoine, sans passer par les codes narratifs occidentaux.

Un film destiné d'abord au public chinois devient un phénomène planétaire sans passer par les codes d'Hollywood, sans traduction culturelle, sans concession.

De Havoc in Heaven à Ne Zha 2, l'animation chinoise a traversé un demi-siècle de silence avant de revenir avec une force inattendue. Ce qui se joue dans ces films dépasse le divertissement : c'est la question de savoir à qui appartiennent les histoires. Pendant des années, les enfants chinois ont grandi avec Elsa, Totoro et Buzz l'Éclair. Aujourd'hui, Ne Zha, Sun Wukong et Li Bai reprennent leur place. Ce n'est pas un repli ; c'est une reconquête. Et pour un spectateur occidental, c'est l'occasion de découvrir un imaginaire millénaire que ces films rendent accessible sans le simplifier.

Que recherchez-vous ?