L'Anhui, ou la Chine qui se cache derrière ses murs

L'Anhui, ou la Chine qui se cache derrière ses murs

L'Anhui, province de la Chine de l'Est, abrite deux des sites majeurs du sud-est chinois : les monts Huang et un petit territoire montagneux longtemps appelé Huizhou a produit du 14e au 19e siècle l'un des grands réseaux marchands chinois, dont l'architecture, la cuisine et les paysages portent encore la trace.

Dans Tigre et Dragon, Ang Lee n'a pas seulement filmé une forêt de bambous. Il y a aussi cette autre scène, plus discrète : un jeune voleur arrive de nuit dans un village, court sur les tuiles cendrées, saute par-dessus un bassin qui reflète la lune, retombe entre des murs blancs aveugles.

C'est filmé à Hongcun, dans le sud de l'Anhui. Ce n'est pas un décor, c'est un vrai village du 14e siècle, encore habité.

Et si Ang Lee est allé chercher ce lieu-là, c'est parce que ce village montre quelque chose de très précis sur la Chine : une Chine d'intérieur, fermée sur elle-même, dont la beauté est cachée. Une Chine de murs.

L'Anhui est la province la moins connue de la Chine de l'Est. Les voyageurs en parlent rarement par son nom ; ils parlent des Monts Huang (ou montagnes jaunes), ils parlent des « villages aux murs blancs », parfois ils ont vu un reportage sur le thé.

Ce qu'ils ne savent pas, c'est que tout ça forme un système, et que ce système se comprend mieux si on commence par les villages plutôt que par la montagne.

L'Anhui qu'on visite, c'est le Huizhou

Sur une carte administrative, l'Anhui est une grande province traversée le Yangtsé du nord au sud, et dont la moitié supérieure est une plaine céréalière banale, peuplée et pauvre, qui exporte ses ouvriers vers Shanghai.

La capitale, Hefei, est une ville industrielle moderne, devenue ces dernières années un pôle scientifique national. On ne s'y arrête pas en touriste.

L'Anhui touristique, c'est un petit territoire au sud, montagneux, enclavé entre le Zhejiang à l'est et le Jiangxi à l'ouest. Les Chinois l'appellent encore par son nom historique : le Huizhou (徽州).

Quelques cantons, une vingtaine de villages classés, une montagne sacrée, une ancienne ville marchande qui sert de base logistique (Tunxi, rebaptisée administrativement Huangshan City, ce qui ne facilite rien). Tout est concentré dans un rayon d'une centaine de kilomètres.

Cette petite échelle est en réalité une bonne nouvelle pour le voyageur. On peut tout voir en quatre ou cinq jours, sans courir. Et on peut le voir lentement, à condition d'avoir compris ce qu'on regarde. C'est ce que la suite essaie de transmettre.

Les villages d'abord : pourquoi ils ressemblent à ça

Du 14e au 19e siècle, le Huizhou a produit l'un des grands réseaux marchands chinois. Pas un commerce maritime comme au Fujian, pas une diaspora lointaine. Une autre chose, plus discrète et plus puissante : le réseau qui tenait l'intérieur de la Chine.

Les marchands Huizhou contrôlaient le sel (un monopole impérial qu'ils administraient pour le compte de l'État), le bois (qui descendait le Yangtsé vers les chantiers navals et impériaux), le thé, et l'embryon du système bancaire chinois (le prêt sur gage). Leurs ports d'attache, c'étaient Yangzhou, Suzhou, Hangzhou ; pas Marseille ni Singapour.

La grande différence avec les marchands côtiers, c'est qu'ils rentraient. L'homme partait à treize ans, faisait sa carrière à Yangzhou (dans la province voisine du Jiangsu) pendant trente ans, et revenait vieillir, mourir et être enterré au village. Entre-temps, il avait envoyé l'argent, faisait construire, faisait éduquer ses fils, faisait élever le temple des ancêtres. Tout ce qu'on voit aujourd'hui à Hongcun et Xidi a été financé par cette économie-là.

Ça explique tout, y compris ce qu'on trouve étrange en arrivant.

Les murs extérieurs ne montrent rien. Hauts, blanchis, surmontés de pignons en escalier qu'on appelle « murs en tête de cheval » (马头墙, mǎtóu qiáng) ; quasiment aucune fenêtre, tout au plus de minuscules ouvertures hautes pour la ventilation, parfois un linteau sculpté au-dessus d'une porte étroite.

C'est l'architecture d'un homme absent. Pendant que le maître de maison est à Yangzhou, la cour intérieure protège ce qui compte : les femmes, les enfants, les biens, les ancêtres. Le mur ne dit rien à la rue parce que la rue n'a pas à savoir. La beauté, quand il y en a, est dedans. Le voleur de Tigre et Dragon saute le mur parce qu'il est conçu pour ne pas être franchi.

Ce qui se voit de l'extérieur est pauvre. À l'intérieur, c'est l'inverse : linteaux, fenêtres à croisillons, poutres et écrans sculptés racontent des scènes de lettrés, d'immortels, de récits classiques. Les trois arts de la sculpture Huizhou (sur bois, sur brique, sur pierre) ont fait la réputation de la région ; c'est pour ça qu'il faut s'asseoir dans une cour et lever les yeux.

Les arcs honorifiques en pierre (les 牌坊, páifāng) qu'on trouve un peu partout, et surtout à Shexian, sont l'autre face de cette absence. Beaucoup commémorent des veuves « vertueuses » qui ont élevé seules les enfants pendant que le mari, parti commercer, ne revenait pas (ou pas assez vite, ou pas du tout).

Quand on passe sous ces arcs sans contexte, on voit de la pierre travaillée. Quand un Chinois cultivé passe dessous, il voit aussi des décennies de solitude féminine codifiée en monument. La grille de lecture est dure, mais elle est nécessaire pour ne pas regarder ces villages comme un décor.

Les temples ancestraux, enfin, sont le cœur de chaque village. Les marchands enrichis y consacraient une part importante de leur fortune ; c'était le lieu où la lignée se rassemblait, où les tablettes des ancêtres recevaient les offrandes, où les anciens prenaient les décisions. Le marchand qui rentrait ne rentrait pas seulement chez lui ; il rentrait dans un ordre familial qu'il avait contribué à financer de loin.

Trois villages valent le détour, et chacun apporte autre chose.

Hongcun est le plus photogénique (et le plus visité) ; organisé autour d'un système hydraulique qui dessine, vu du ciel, une silhouette de bœuf avec ses canaux pour intestins, le grand lac Sud et le petit étang de la Lune pour organes centraux, la colline à l'arrière pour tête et les arbres anciens pour cornes.

Xidi, à quelques kilomètres, est plus austère, plus densément lettré, avec ses arcs et ses maisons de notables. Hongcun et Xidi sont inscrits ensemble à l'UNESCO depuis 2000 sous le bien « Anciens villages du sud de l'Anhui » ; ils se visitent en duo.

Shexian, l'ancienne capitale du Huizhou, est moins touristique et plus chargée d'histoire ; c'est ici que les arcs honorifiques sont les plus nombreux et les mieux préservés.

La montagne ensuite : Huangshan vu d'en bas

Le Huangshan (黄山, la Montagne Jaune) est la montagne la plus peinte de Chine. Pas la plus haute, pas la plus sacrée (le titre revient au Mont Tai du Shandong), pas la plus visitée historiquement par les pèlerins. La plus peinte. C'est une conséquence directe de ce qu'on vient de voir.

Au 17e siècle, des peintres originaires du Huizhou ou installés là (on parle aujourd'hui de l'école de Xin'an, du nom ancien de la région) en ont fait leur motif. Ils peignaient la montagne pour les marchands du pays partis vivre à Yangzhou, qui voulaient garder sous les yeux le paysage de leur enfance. Huangshan est donc devenu un emblème identitaire avant d'être un site touristique : la signature visuelle d'un groupe social qui avait l'argent, le réseau lettré et le besoin de se dire d'où il venait.

Concrètement, ça change ce qu'on voit en arrivant. On monte au Huangshan en s'attendant à un beau paysage de montagne ; on y trouvera, certes, des pins tordus accrochés à des rochers, des vallées noyées de brume, un lever de soleil sur la « Mer de Nuages ». Mais ce que cherche le visiteur chinois à côté de lui, c'est autre chose : il reconstitue une scène mentale qu'il a vue mille fois en peinture, sur les rouleaux, sur les paravents, sur les couvertures de manuels scolaires. Il ne regarde pas la montagne, il vérifie qu'elle ressemble à ses tableaux. Et elle ressemble à ses tableaux parce que c'est elle qui les a inspirés.

En pratique, l'ascension se fait en deux jours, avec une nuit dans un hôtel au sommet. Deux téléphériques évitent la grimpée. Les sentiers sont en pierre, larges, très bien aménagés (et donc très fréquentés). On monte un après-midi, on dort en altitude, on se lève à 4h30 pour le lever de soleil, on redescend par l'autre versant le lendemain. La brume, qu'on prend parfois pour un défaut de visibilité, est en réalité ce qui fait la peinture : sans elle, Huangshan n'est qu'un alignement de rochers. Avec elle, c'est un paysage qui apparaît et disparaît, et c'est exactement le motif que cherchaient les peintres.

Un point pratique non négociable : les hôtels au sommet sont peu nombreux et très demandés. Il faut réserver plusieurs semaines à l'avance, davantage encore pour les dortoirs, qui partent vite. Une arrivée au pied sans réservation peut signifier redescendre dormir à Tunxi.

Avril-mai et octobre sont les meilleurs mois ; à éviter absolument, la golden week chinoise début octobre, où la montagne devient impraticable (files d'attente, foule compactée sur les sentiers).

Ce qui se mange, ce qui se boit

La cuisine Huizhou est l'une des huit grandes cuisines régionales chinoises, mais c'est sans doute la moins connue à l'étranger. Elle se reconnaît à une chose : ce n'est pas une cuisine de fraîcheur. Région enclavée, montagneuse, sans accès à la mer, le Huizhou a développé une cuisine de la conservation.

On fume, on sale, on fait fermenter. Le tofu puant (臭豆腐, chòu dòufu, version locale plus douce que celle de Changsha), le poisson mandarin en fermentation maîtrisée (臭鳜鱼, chòu guìyú), les jambons salés à la mode locale, les bambous séchés : c'est l'inverse exact de la cuisine côtière du Zhejiang voisin, où tout doit être pêché du matin.

À goûter sans préjugé ; ce sont des plats forts, mais ils racontent une géographie.

Côté thé, le Huizhou produit deux grandes signatures. Le Huangshan Maofeng est un thé vert, l'un des dix grands thés de Chine, dont les meilleures récoltes se font début avril dans la brume des versants. Le Keemun (祁门红茶, Qímén hóngchá) est un thé noir, et c'est lui qui a fait l'histoire moderne de la région : exporté massivement vers Londres au 19e siècle, il a longtemps été le thé noir chinois préféré des Anglais, l'une des bases historiques du English Breakfast.

Les deux thés racontent les deux faces du modèle Huizhou : le thé vert pour la consommation intérieure et lettrée, le thé noir pour l'exportation. Cuisine d'intérieur, thé d'export ; tout est cohérent.

Visiter l'Anhui, en pratique

L'entrée se fait par train à grande vitesse jusqu'à la gare de Huangshan North (黄山北), reliée à Tunxi par taxi ou par la navette bus qui rejoint la vieille ville en une trentaine de minutes. Comptez environ 1h30 depuis Hangzhou, 3h depuis Shanghai, 5h depuis Pékin. Aucun intérêt à arriver par Hefei, qui ne dessert rien d'utile.

Tunxi sert de base logistique. On y trouve la vieille rue marchande, qui est aujourd'hui touristique mais reste agréable le soir ; quelques bons restaurants ; et toutes les bases pour rayonner. De là, les villages (Hongcun, Xidi, Shexian) sont à 30 à 60 minutes en voiture ou en bus. Le Huangshan est à 1h.

Un itinéraire de 4 à 5 jours fonctionne bien : un jour à Tunxi pour se poser, un jour à Xidi et Hongcun, un jour à Shexian, deux jours pour le Huangshan (avec nuit au sommet). On peut prolonger en allant à Jiuhuashan (九华山), une des quatre montagnes sacrées du bouddhisme chinois, située à une centaine de kilomètres au nord-ouest de Huangshan (dans le territoire de Chizhou), mais c'est un voyage à part.

Les marcheurs, eux, peuvent envisager une section de l'ancienne route commerciale Huihang (徽杭古道), qui reliait le Huizhou à Hangzhou ; un chemin de pierre, jalonné de pavillons abandonnés et de marches usées par des siècles de porteurs de thé et de sel.

Avril-mai est la période idéale : le thé nouveau se récolte, la brume est dense sur la montagne, les bassins des villages reflètent les façades et quelques rizières en eau ajoutent à la lumière. Octobre est le second choix : ciel plus dégagé, couleurs d'automne sur les arbres ornementaux des cours. À éviter : juillet-août (chaleur et humidité étouffantes), février (froid humide, neige possible au Huangshan), et toutes les fêtes nationales chinoises (Nouvel An, Golden week début octobre, Qingming début avril) où les sites sont saturés.

Un mot sur le rythme : ne pas tout courir. Les villages Huizhou ne se livrent pas en une heure. Il faut s'asseoir dans une cour, regarder la lumière tomber sur un mur, attendre que le groupe de touristes chinois passe pour avoir la rue vide cinq minutes. C'est dans ce creux que le village existe.

Hongcun aujourd'hui

Vingt-cinq ans après Tigre et Dragon, Hongcun est devenu un site UNESCO et reçoit chaque année des millions de visiteurs. Les habitants vivent en partie du tourisme, en partie de l'agriculture, et quelques familles restaurent encore les vieilles maisons.

Les jeunes, eux, partent. Ils ne partent plus comme leurs ancêtres à Yangzhou pour rentrer mourir au village ; ils partent à Shanghai, à Hangzhou, à Hefei, et beaucoup n'envoient plus l'argent à la maison comme avant.

Avec eux s'en va aussi le dialecte Huizhou (徽语), l'une des dix grandes familles de langues chinoises, incompréhensible pour les voisins du Zhejiang comme pour les Mandarinophones du Nord ; les enfants l'apprennent de moins en moins. Le modèle Huizhou, qui a tenu cinq siècles, est peut-être en train de s'éteindre sous nos yeux, transformé en décor.

Reste à savoir si ces villages survivront comme villages, ou seulement comme musées. La question n'a pas de réponse aujourd'hui. Mais c'est peut-être pour ça qu'il faut y aller maintenant.

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