Le Shandong, la province qui a appris à la Chine à se tenir droite

Le Shandong, la province qui a appris à la Chine à se tenir droite

Berceau de Confucius et de Mencius, dominé par le Taishan où les empereurs venaient s'agenouiller, le Shandong est la province qui a donné à la Chine sa colonne vertébrale morale. Cent millions d'habitants, deux mille ans de transmission, et des gestes qui voyagent encore.

Quand les parents de Haixia viennent nous rendre visite en France, il y a un petit rituel à chaque repas. Je mets la table et mon beau-père passe derrière moi, sans rien dire, et tire chaque chaise. Une par une. Pas pour aider. Pour que la table soit prête à accueillir.

Il fait à manger, aussi, plus souvent que sa femme. Et quand il cuisine, c'est avec de la farine. Des mantou, des baozi, des jiaozi. Il pétrit longtemps, il laisse reposer, il roule la pâte comme s'il l'avait toujours fait.

Haixia m'a dit un jour : « ma grand-mère parle avec l'accent du Shandong ». Sa grand-mère, donc la mère de mon beau-père. Elle est née là-bas, elle est partie jeune vers le Nord-Est, et l'accent a tenu.

Mon beau-père, lui, est né dans le Liaoning. Il n'a jamais vécu au Shandong. Mais quand il tire les chaises et qu'il pétrit la pâte, c'est un Shandongais qui le fait.

Trois lieux dans un cercle de 150 kilomètres

Pour comprendre le Shandong, il faut accepter une idée simple : pendant que la Chine de l'Est apprenait à transformer la richesse en beauté (les jardins de Suzhou, les porcelaines de Jingdezhen, l'opéra raffiné de Hangzhou), une autre Chine, plus au nord, fabriquait quelque chose de plus austère. Pas de la culture lettrée. Pas du commerce. Une posture. Une manière de se tenir face à un ancien, face à un mort, face à un invité, face au Ciel.

Cette posture a un berceau, et ce berceau tient dans un cercle de 150 kilomètres.

À Qufu, au sud-ouest du Shandong, naît en 551 avant notre ère un homme qu'on appellera plus tard Confucius. Il y enseigne, il y meurt, il y est enterré. Son temple, sa résidence familiale et le cimetière où reposent ses descendants sont classés à l'UNESCO. Ce qu'il a légué tient en un mot, presque intraduisible : 礼 (lǐ). On le traduit par rites, mais c'est plus large. C'est la manière juste de se tenir face à autrui, le geste qui dit la considération, le détail qui place chacun à sa place.

À 70 kilomètres de Qufu, à Zoucheng, naît deux siècles plus tard Mencius. Il prolonge l'œuvre du premier en lui donnant une dimension morale et politique : l'homme est naturellement bon, le souverain doit gouverner pour le bien du peuple, faute de quoi il perd son mandat. Le temple de Mencius est moins connu des voyageurs que celui de Qufu, mais pour les Chinois cultivés, la paire Confucius-Mencius (孔孟, Kǒng-Mèng) est indissociable. Le Shandong est la province de Kong-Meng, comme on dit en chinois.

À 80 kilomètres au nord-est de Qufu se dresse Taishan, la première des cinq montagnes sacrées de Chine. Elle culmine à 1545 mètres, ce qui n'est pas grand-chose à l'échelle chinoise. Mais ce n'est pas son altitude qui compte. C'est ce qui s'y est passé.

Trois lieux, un cercle de 150 kilomètres. Sur ce petit territoire, la Chine a fabriqué ce qu'on pourrait appeler son axe vertical.

En bas l'homme et ses rites, au milieu la montagne, en haut le Ciel et son mandat. Le reste de la Chine s'est construit horizontalement : le commerce, les canaux, les routes de la soie, les ports. Le Shandong, lui, a construit vers le haut.

C'est cette verticale qui, traversant les siècles, finit par arriver dans une cuisine de Bordeaux sous la forme d'un homme qui tire les chaises.

Le Taishan, ou pourquoi même l'empereur s'agenouille

Pour saisir le poids du Taishan, il faut imaginer que pendant deux mille ans, les empereurs chinois ont monté cette montagne pour s'agenouiller. Ils montaient, accompagnés d'une cour entière, et ils accomplissaient la cérémonie du 封禅 (fēngshàn), qui consistait à demander au Ciel la confirmation de leur règne.

Le premier à le faire est Qin Shi Huang, l'empereur qui a unifié la Chine en 221 avant notre ère, celui des soldats de terre cuite à Xi'an. Le dernier est Qianlong, sous les Qing, dans la seconde moitié du 18e siècle. Entre les deux, une dizaine d'empereurs ont fait le voyage. Ce n'est pas un pèlerinage de masse. C'est rare, codifié, coûteux. Seuls les empereurs qui s'estimaient assez légitimes osaient monter.

L'idée derrière ce rite est essentielle pour comprendre la Chine. Dans le système confucéen, l'empereur n'est pas un roi de droit divin à l'européenne. Il n'est pas désigné par Dieu une fois pour toutes. Il détient le mandat du Ciel (天命, tiānmìng), qui peut lui être retiré s'il gouverne mal. Catastrophes naturelles, famines, révoltes paysannes : autant de signes que le Ciel reprend son mandat.

Monter au Taishan, c'est venir dire au Ciel : je suis toujours en règle.

Aujourd'hui, des millions de Chinois montent encore au Taishan chaque année. Plus aucun empereur, évidemment, mais des étudiants avant le gaokao (le concours national d'entrée à l'université), des familles, des couples, des personnes âgées. La montée se fait par un escalier de pierre de plus de 6000 marches, et la coutume veut qu'on parte la nuit pour arriver au sommet au lever du soleil. À deux heures du matin, dans le noir, on croise des grands-mères en doudoune qui montent leurs marches une à une, avec leurs petits-enfants. Personne ne parle beaucoup. La montagne impose son silence.

Ce que raconte Taishan, finalement, c'est que dans la verticale chinoise, personne n'est seul au sommet. L'empereur lui-même a quelqu'un au-dessus de lui. Le Ciel reste arbitre.

Cette idée a une conséquence pratique sur la manière dont les Chinois pensent l'autorité, encore aujourd'hui : un pouvoir ne se justifie que par sa capacité à bien gouverner, et il peut être contesté s'il échoue.

Le Mont Tai n'est pas un sommet à conquérir, c'est un rendez-vous collectif avec le lever du jour. Clé de lecture d'une montagne sacrée que toute la Chine partage.

Ce que le rite fait aux corps

À ce stade, on pourrait croire que la verticale shandongaise appartient aux livres, aux temples, aux philosophes. Qu’elle concerne les lettrés et les empereurs. Mais ce qui fait la force du Shandong, c’est précisément l’inverse : ses principes sont descendus dans les corps.

Demandez à un Chinois ce qu’il pense des Shandongais. Vous entendrez souvent les mêmes mots. 义气 (yìqì) ; la loyauté, le sens de l’amitié, le fait de ne pas abandonner les siens. 豪爽 (háoshuǎng) ; franc, direct, sans détour. 实在 (shízài) ; quelqu’un de fiable, de solide, qui ne joue pas un rôle.

Et puis il y a cette idée qui revient sans cesse : les Shandongais savent recevoir.

Dans beaucoup de régions chinoises, les repas sont importants. Dans le Shandong, ils relèvent presque de l’organisation sociale. La place de chacun dépend de l’âge, du statut, du lien familial. On ne trinque pas n’importe comment, ni dans n’importe quel ordre. Quand on sert un invité, on remplit son verre jusqu’au bord. Quand on refuse de boire, il faut une raison valable.

Ces codes existent ailleurs en Chine, bien sûr. Mais ici, ils restent particulièrement vivants. Le Shandong est d’ailleurs la province qui consomme le plus d’alcool par habitant. Ce n’est pas une contradiction ; le rite oblige à trinquer, et chaque tournée devient une manière de reconnaître la place de l’autre.

Cette discipline du geste se retrouve jusque dans la cuisine. Le Shandong a donné l’une des grandes traditions culinaires chinoises : le 鲁菜 (lǔcài), longtemps présent dans les cuisines impériales de Pékin.

Mais la véritable cuisine quotidienne du Shandong est ailleurs. Elle est dans le blé.

Le Shandong se trouve au nord de cette grande frontière invisible qui traverse la Chine : au sud, le riz ; au nord, la farine. Ici, on pétrit. On étale la pâte. On plie les jiaozi en famille pour le Nouvel An. On cuit les mantou à la vapeur. La cuisine de farine, ce que les Chinois appellent 面食 (miànshí), n’est pas une spécialité régionale ; c’est une mémoire physique.

Un soir à Bordeaux, pendant que la conversation continuait dans le salon, mon beau-père préparait des mantou sans même regarder ses mains. Le geste semblait plus ancien que lui.

Quand Haixia m’a dit que sa grand-mère paternelle parlait avec l’accent du Shandong, et que dans cette région on aimait travailler la farine, j’ai compris d’un coup ce que je regardais depuis des années. Il n’a jamais vécu au Shandong. Il a appris de sa mère, qui a appris de la sienne. Et dans une cuisine française, la pâte continuait d’être pétrie exactement de la même manière.

Certaines provinces chinoises disparaissent vite dès qu’on les quitte. D’autres voyagent dans les corps.

Qingdao, la contre-épreuve

Reste un endroit du Shandong qui semble échapper à la règle : Qingdao.

Ici, le vent sent la mer. Devant une terrasse, des hommes boivent de la bière dans des sacs plastiques transparents, comme si c’était la chose la plus normale du monde. Derrière eux, une vieille bâtisse allemande semble placée là par erreur.

Et puis, cinquante mètres plus loin, une femme plie des jiaozi derrière une vitre embuée.

Qingdao produit souvent cet effet-là. Une impression de décalage permanent. Comme si un morceau d’Europe avait dérivé jusqu’au Shandong sans jamais réussir à vraiment s’y installer.

À la fin du 19e siècle, l’Allemagne obtient une concession sur cette partie de la côte chinoise. Elle construit des casernes, des villas, une église, des routes, une brasserie qui produit une bière allemande adaptée au goût local : Tsingtao. Pendant quelques années, Qingdao devient une petite ville allemande tournée vers la mer.

Mais ce qui m’intéresse n’est pas tellement la présence allemande. C’est ce qui s’est passé après.

Dans beaucoup de récits occidentaux, les concessions étrangères en Chine sont racontées comme des parenthèses de modernité ouvertes dans un pays immobile. Une sorte d’avant-goût de mondialisation. Pourtant, quand on regarde Qingdao aujourd’hui, on sent autre chose.

La ville n’a pas transformé l’héritage européen en identité mondaine. Qingdao est restée étonnamment sérieuse. Même ses traces allemandes ont quelque chose de fonctionnel. Les égouts. Le port. La brasserie. Les bâtiments administratifs. On a l’impression que la ville a gardé ce qui pouvait servir et laissé le reste se dissoudre lentement dans le paysage.

Plus tard, cette logique a continué autrement. Qingdao est devenue une grande ville industrielle. Haier y fabrique des machines à laver. Hisense des téléviseurs. Le port est devenu l’un des plus importants du pays. Comme si l’épisode allemand avait été absorbé dans quelque chose de beaucoup plus shandongais : produire sérieusement.

C’est peut-être ça qui rend Qingdao étrange. La ville semble européenne au premier regard ; mais quand on y reste un peu, on retrouve très vite le nord chinois. Les repas bruyants. Les tables tournantes. Les familles qui commandent trop de plats. La pâte pétrie à la main. Une forme de franchise directe dans les rapports humains.

Le Shandong n’a pas repoussé l’étranger. Il l’a digéré.

Et parfois, en marchant dans les rues en pente du vieux Qingdao, on a presque l’impression de voir cette digestion à l’œuvre. Une façade bavaroise. Une odeur d’algues et d’ail frit. Une chope de bière Tsingtao posée à côté d’une assiette de palourdes sautées. Puis au coin suivant, des retraités qui jouent aux cartes en dialecte shandongais.

Visiter le Shandong

On voyage rarement au Shandong par hasard. La plupart des voyageurs arrivent d’abord à Pékin, Xi’an ou Shanghai. Le Shandong vient plus tard ; au moment où la Chine cesse d’être seulement spectaculaire et commence à devenir lisible.

L'accès est facile. Jinan, la capitale provinciale, et Qingdao, sur la côte, sont reliées à Pékin en deux à quatre heures de train à grande vitesse. Depuis Shanghai, il faut compter cinq à six heures. L'aéroport de Qingdao reçoit aussi des vols internationaux directs depuis plusieurs capitales asiatiques.

Un itinéraire d'une semaine permet de saisir l'essentiel. Qufu d'abord, pour le temple de Confucius, la résidence familiale des Kong et le cimetière où reposent les soixante-dix-huit générations. Une journée suffit, deux si l'on veut pousser jusqu'à Zoucheng et au temple de Mencius. Puis le Taishan : une nuit à Tai'an au pied de la montagne, montée à pied dans la nuit (six à huit heures pour les marcheurs réguliers) ou par téléphérique pour ceux qui préfèrent. Le lever du soleil au sommet est l'un des moments les plus marquants d'un voyage en Chine, à condition d'accepter la foule et le froid. Qingdao ensuite, deux à trois jours pour la vieille ville allemande, la brasserie Tsingtao, les plages et la cuisine de fruits de mer. Jinan en passant, pour ses sources naturelles si l'on a le temps.

Le printemps et l'automne sont les meilleures saisons. L'été est chaud et humide sur la côte ; l'hiver, sec et froid à l'intérieur des terres. Avril et octobre offrent les conditions les plus agréables, avec une lumière nette sur le Taishan et des températures supportables à Qufu.

La cuisine vaut le détour à elle seule ; mantou encore chauds le matin, jianbing sur les trottoirs, raviolis préparés en famille, bière Tsingtao bue en terrasse face à la mer.

On ne vient pas vraiment au Shandong pour les images Instagram. On y vient pour comprendre comment une province a fabriqué, sur un cercle de 150 kilomètres, ce qui sert encore aujourd'hui de colonne vertébrale à la culture chinoise. Pour voir des pèlerins monter le Taishan dans la nuit comme on l'a fait pendant deux mille ans. Pour s'asseoir à une table où chaque place a un sens.

Le Shandong ne cherche pas à séduire. C'est peut-être pour ça qu'on en garde longtemps quelque chose.

Que recherchez-vous ?