Mont Tai : la montagne où la Chine vient attendre le soleil

Mont Tai : la montagne où la Chine vient attendre le soleil

Au Mont Tai (泰山), en Chine, des milliers de personnes montent chaque nuit pour attendre ensemble le lever du soleil. Derrière cette montagne sacrée du Shandong se cache bien plus qu’une simple randonnée : une autre façon de comprendre le rapport chinois au sacré, au collectif et au temps long.

Il fait froid. Pas le froid auquel on s'attend en septembre en Chine de l'Est, mais un froid mordant, sec, qui surprend ceux qui ont monté en t-shirt et qui se sont retrouvés, en haut, à louer une couverture matelassée à un vendeur.

Le sommet du Mont Tai culmine à 1 545 mètres, ce qui n'est rien à l'échelle des montagnes chinoises, et pourtant l'air y mord comme à 3 000.

La foule est dense. Plusieurs centaines de personnes, parfois plus de mille certains matins de haute saison, serrées les unes contre les autres sur les plateformes rocheuses qui regardent vers l'Est.

Des familles entières, des étudiants en groupes scolaires, des grands-mères qui ont monté à pied une partie du chemin, des couples en tenue de mariage venus poser à l'aube. Tout le monde est tourné dans la même direction. Tout le monde attend la même chose.

Puis un murmure traverse la masse : le soleil se lève (太阳出来了, tàiyáng chūlái le). Un trait orange déchire l'horizon. Et dans ce moment précis, des milliers de téléphones se lèvent en même temps, comme une chorégraphie qui n'a pas été répétée.

Certains pleurent. D'autres applaudissent. Des inconnus se tapent dans la main. Une vieille dame murmure quelque chose à voix basse, peut-être une prière, peut-être un vœu pour sa petite-fille restée en bas.

C'est cela, le Mont Tai. Pas une ascension. Une attente collective.

On ne monte pas, on attend

Il y a un malentendu fréquent chez les voyageurs occidentaux qui préparent leur étape au Taishan. Ils lisent « montagne sacrée », « six mille marches », « ascension millénaire », et ils se figurent une marche solitaire dans des sous-bois silencieux, façon randonnée alpine avec un soupçon de spiritualité. Ils arrivent, ils trouvent une foule, des haut-parleurs, des étals de nouilles. Certains repartent frustrés.

Ils cherchaient une montagne silencieuse ; ils ont découvert un lieu collectif, bruyant, populaire au sens le plus concret du terme.

Ils n'ont pas tort sur ce qu'ils voient. Ils se trompent seulement sur ce que cela signifie.

Ils n'ont pas compris l'essentiel : le Mont Tai n'est pas une montagne qu'on conquiert, c'est une montagne où l'on se rend. La marche n'est pas le but, elle est le prix à payer. Ce qu'on vient chercher est au sommet, et c'est un instant précis, environ trois minutes par jour : le moment où le soleil franchit l'horizon.

Taishan

Cela change tout. Cela explique pourquoi les gens montent la nuit (pour être en haut à l'aube). Cela explique pourquoi ils montent en groupe (parce que c'est un rendez-vous, pas une épreuve). Cela explique pourquoi certains prennent le bus jusqu'à mi-chemin sans culpabilité (l'important n'est pas d'avoir tout fait à pied, l'important est d'être là quand le soleil arrive).

Évidemment, tout le monde ne monte pas pour des raisons spirituelles. Beaucoup viennent parce qu'il faut l'avoir fait, comme on visite un monument célèbre. Il y a les influenceurs qui filment, les touristes intérieurs qui consomment le lieu comme un parc national, les sportifs venus chronométrer leur montée. Mais même cette banalité dit quelque chose : le Taishan reste un lieu vers lequel la société chinoise continue de converger.

Taishan

Contrairement à d'autres montagnes sacrées chinoises plus spectaculaires comme Huangshan ou Huashan, qu'on visite pour leurs paysages, le Taishan, lui, on y va surtout parce que les autres y vont, parce qu'on y est allé de génération en génération. C'est une montagne de rendez-vous bien plus que de panorama.

La montagne est sacrée parce qu'elle est partagée, et non l'inverse.

Pourquoi celle-ci, et pas une autre

À hauteur, le Taishan ne rivalise avec rien. Il n'est ni le plus élevé, ni le plus escarpé, ni le plus photogénique des sommets chinois. Sa raison d'être tient en un mot : l'Est.

Dans la cosmologie chinoise ancienne, l'Est est la direction du soleil levant, du printemps, du commencement. Et Taishan est la montagne la plus à l'Est parmi les cinq montagnes sacrées de la tradition (五岳, wǔyuè). C'est elle qui voit le jour avant les autres.

C'est elle, par conséquent, qui devient le seuil entre la terre et le ciel, le lieu où les souverains viennent rendre des comptes à l'ordre cosmique.

Il y a une seconde raison, inscrite dans le nom même. Tai (泰) veut dire paix, stabilité, grand équilibre. Le proverbe le plus courant à son sujet : stable comme le mont Tai (稳如泰山, wěn rú Tàishān). Ce n'est pas un hasard si c'est cette montagne, et pas une autre, qui a reçu le rituel impérial : gravir le Tai, c'était attester que le monde était en ordre, que le règne tenait debout. La montagne ne célébrait pas la puissance du souverain, elle certifiait la paix de l'empire.

Taishan

Pendant deux millénaires, gravir le Mont Tai a été l'acte politique le plus solennel qu'un empereur chinois pouvait accomplir : le fengshan (封禅), double sacrifice rendu au Ciel au sommet et à la Terre au pied. Seuls six empereurs en eurent l'audace dans toute l'histoire impériale. Pas par paresse des autres, mais par peur : il fallait régner en paix, avoir réformé l'État, lire des signes favorables dans le ciel. Le moindre mauvais présage, et l'ascension devenait blasphème. L'empereur Yongle, au 15e siècle, fit tous les préparatifs et renonça à la dernière minute. Trop risqué.

De cette histoire, le visiteur d'aujourd'hui ne voit presque rien. Quelques stèles érodées, des inscriptions calligraphiques gravées dans la roche tout au long du chemin, et au sommet, près du temple de Bixia, une stèle de pierre étrangement vide, sans une inscription, sans une signature.

Taishan stèle sans nom

L'attribution la plus courante chez les historiens la rattache à l'empereur Wu des Han, qui accomplit le fengshan au 2e siècle avant notre ère. D'autres prétendants circulent, dont Qin Shi Huang, le Premier Empereur. Personne ne tranche vraiment, et la pierre reste muette. C'est précisément parce qu'elle est vide qu'elle continue de parler.

Ce qui s'est joué là, pendant deux mille ans, c'était la façon dont la Chine s'imaginait reliée au ciel.

Et même si plus personne ne sacrifie de buffle blanc, quelque chose de cette gravité subsiste dans le simple fait de monter.

Ce dispositif sacré ne commençait d'ailleurs pas sur la montagne, mais en ville. Au pied du Taishan, dans Tai'an, se dresse le Daimiao (岱庙), le grand temple de la montagne, où les empereurs venaient se purifier avant l'ascension. Le visiteur pressé le saute pour foncer vers les marches. C'est dommage, car il dit l'essentiel : ici, le sacré ne se range pas dans une enceinte isolée. Il s'étire, sans rupture, depuis la rue marchande jusqu'au sommet. La montagne commence en ville.

Ce que le Mont Tai n'est pas

Avant d'y aller, mieux vaut désamorcer trois images fausses.

Ce n'est pas une montagne silencieuse. Le chemin officiel, la Voie Royale (Hongmen Road), commence à Tai'an, au pied, dans une zone commerçante bruyante (vendeurs de bâtons de marche en bambou, étals de fruits, hôtels d'un soir pour ceux qui partent à minuit). Les premières heures de montée se font dans une rumeur permanente : conversations de groupes, haut-parleurs des stands, parfois de la musique. Le silence existe, mais il faut le mériter, plus haut, entre deux portes.

Taishan

Et il faut savoir que ce commerce n'a rien d'une dégradation récente : les échoppes de thé, les marchands de paniers, les pèlerins venus vendre autant que prier accompagnent la montée depuis des siècles. La foule et le bruit ne sont pas une trahison de la montagne sacrée. Ils en font partie depuis le début.

Ce n'est pas une montagne monastique. Il y a des temples, oui, dont celui de Bixia Yuanjun (碧霞元君), la déesse qui veille sur les naissances et les espoirs fragiles, particulièrement vénérée par les femmes. Mais l'essentiel du flux humain n'est pas religieux au sens strict.

Taishan

La majorité des Chinois qui montent ne sont pas des pèlerins, ce sont des familles, des étudiants, des collègues d'entreprise venus en sortie. Le sacré, ici, est diffus. Il ne demande pas qu'on y croie. Il demande seulement qu'on monte.

Ce n'est pas une montagne difficile, sauf si on la veut difficile. Il existe trois manières d'y accéder : à pied par les 6 660 marches (quatre à cinq heures de montée selon le rythme), en bus jusqu'à la porte intermédiaire de Zhongtianmen puis à pied ou en téléphérique, ou en téléphérique presque jusqu'au sommet.

Taishan

Le purisme occidental voudrait que seul le premier compte vraiment. Les Chinois ne raisonnent pas ainsi. Une grand-mère de 70 ans qui prend le téléphérique a autant sa place à l'aube qu'un étudiant qui a monté de nuit. Ce qui compte, c'est d'être là.

La nuit, un fleuve de lumières

Ceux qui montent à pied pour l'aube partent vers minuit ou une heure du matin. Vu d'en bas, ou depuis un replat du chemin, le spectacle est saisissant : un chapelet de lampes frontales et d'écrans de téléphone qui serpente dans le noir, le long de la Voie Royale, sous les étoiles. Un fleuve de lumière qui monte lentement vers le sommet.

La montagne ne dort pas. Elle respire, la nuit, au rythme de milliers de pas qui grimpent vers le même rendez-vous.

Taishan

C'est dans cet effort que prend tout son sens la phrase la plus célèbre attachée au Taishan, attribuée à Confucius : gravir le Mont Tai, c'est trouver le monde petit (登泰山而小天下, dēng Tàishān ér xiǎo tiānxià). On la cite souvent comme un éloge de la grandeur. Elle dit peut-être l'inverse. On ne monte pas pour dominer le monde du regard, mais pour le remettre à sa taille, et se remettre, soi, à la sienne. La montagne ne grandit pas celui qui la gravit. Elle le ramène à de plus justes proportions.

Ce qu'il faut regarder

Le Mont Tai se lit en gros plan, pas en panorama. Les vues, sauf au moment du lever de soleil, ne sont pas son point fort. En revanche, presque chaque mètre du chemin porte une trace.

Les calligraphies, d'abord. Plus de deux mille inscriptions sont gravées dans la roche le long de la Voie Royale, certaines vieilles de deux mille ans, d'autres d'hier. Poèmes Tang, dédicaces impériales, simples mots déposés par des lettrés de passage. La montagne est devenue, au fil des siècles, un livre de pierre que chaque dynastie a annoté. Personne ne s'arrête jamais devant chacune, mais marcher en sachant qu'elles sont là change la nature de la marche.

Les cadenas, ensuite. Sur les chaînes qui bordent les passages les plus exposés, des dizaines de milliers de cadenas rouges ont été accrochés par des couples, des familles, des étudiants. C'est un usage récent (quelques décennies), mais qui s'inscrit dans une tradition beaucoup plus ancienne du vœu déposé sur la montagne. À côté, des rubans rouges, des morceaux de papier glissés dans les interstices de la roche.

Taishan temple de l'empereur de jade

Les gens, surtout. Le Mont Tai est sans doute l'un des meilleurs endroits de Chine pour observer la société chinoise telle qu'elle est : multigénérationnelle, mélangée, à la fois pieuse et désinvolte. Le vieux monsieur qui monte en sandales et chemise blanche à côté de l'adolescent en survêtement fluo. La jeune femme qui prie devant Bixia Yuanjun puis sort son téléphone pour vérifier WeChat. Le groupe de collègues qui chante en montant.

C'est cette coexistence, sans tension apparente, raconte le rapport chinois au sacré : pas une affaire de séparation entre le profane et le religieux, mais une circulation continue entre les deux.

La descente

Une fois le soleil levé, la foule se disperse vite. Certains repartent par le téléphérique, d'autres redescendent à pied par le même chemin. Les jambes lâchent souvent plus à la descente qu'à la montée (les marches sont hautes, irrégulières, et le poids du corps porte différemment).

On croise alors ceux qui montent en plein jour, ceux qui n'auront pas vu le lever de soleil, ceux qui viennent juste pour la promenade. Et on réalise quelque chose : la montagne ne se vide jamais. Tant qu'il fait jour, le flux continue, et la nuit, il reprend. Taishan est, au sens propre, une montagne ouverte : sans grille, sans horaire, vivante vingt-quatre heures sur vingt-quatre, toute l'année.

C'est l'une des très rares montagnes sacrées du monde qui ne ferme presque jamais ses portes (presque, car la sécurité impose parfois de fermer les sentiers en cas de tempête ou de verglas).

Dans bien d'autres traditions, on sanctuarise en restreignant l'accès. Ici, on sanctuarise en ouvrant à tous, tout le temps. Le sacré n'est pas protégé du peuple. Il est confié au peuple.

Pourquoi des dizaines de milliers de Chinois continuent-ils, chaque matin, à monter une montagne où plus aucun empereur ne sacrifie de buffle blanc, où plus aucun lettré ne grave de stèle, où plus rien n'oblige personne à venir ? Peut-être parce que le geste s'est dépouillé de ses raisons sans rien perdre de sa nécessité. On ne sait plus tout à fait pourquoi on monte. On monte quand même. Et le soleil se lève, comme il s'est toujours levé.

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