Le Jiangxi, la province qui a fourni la Chine sans jamais la diriger

Le Jiangxi, la province qui a fourni la Chine sans jamais la diriger

Entre les fours de Jingdezhen, les villages de Wuyuan et les montagnes noyées dans la brume, le Jiangxi montre une autre Chine. Une province intérieure qui a longtemps nourri, fabriqué et fourni le pays sans jamais devenir son centre.

Chez nous, il y a un gaiwan posé près de la bouilloire. Une porcelaine bleue et blanche, un paysage peint à la main (des montagnes derrière une rivière, un pêcheur), ramenée de Shenyang par les parents de Haixia. On y verse du thé presque tous les jours.

Ce gaiwan vient de Jingdezhen, dans le Jiangxi. La porcelaine de Jingdezhen est partout en Chine, et elle est partout dans nos cuisines et nos musées français depuis trois siècles. Le Jiangxi, lui, n'est presque jamais sur les itinéraires de voyage.

C'est le paradoxe de cette province : on a chez soi des objets qui en viennent (parfois sans le savoir), et on n'a aucune raison d'y aller. Le Jiangxi est familier sans être connu.

Le Jiangxi a fourni à la Chine sa porcelaine, son thé, son riz, et plus tard une partie de son histoire révolutionnaire, sans jamais avoir été un centre. Pas de capitale impériale, pas de métropole rayonnante. Une province utile, qui n'a jamais été le visage de la Chine.

Cette position de marge produit quelque chose de précieux : une Chine moins lissée par le tourisme international, où les paysages, les villages et les métiers qu'on est venu chercher ailleurs ont mieux survécu qu'ailleurs.

Une province qui fournit, qui ne dirige pas

Le Jiangxi est coincé entre des voisins plus connus, plus riches, plus visités. Vu sur une carte, c'est cette province qu'on traverse pour aller ailleurs.

Et pourtant. Pendant six siècles, c'est ici qu'on a fabriqué la porcelaine qui a fait le tour du monde. C'est ici qu'on a cultivé le riz qui nourrissait les capitales du Nord par le Grand Canal. C'est ici, à Wuyuan, qu'on a produit un des thés que les Anglais importaient par le commerce de Canton.

Le Jiangxi a fourni la Chine. Il ne l'a jamais dirigée.

On ne vient pas ici pour visiter une capitale ou une métropole (Nanchang, son chef-lieu, est une ville moyenne sans grand attrait touristique). On y vient pour des lieux, dispersés dans la campagne et la montagne, qui ont chacun produit quelque chose pour le reste de la Chine. Ensuite, on y voyage lentement.

Le Jiangxi n'est pas un circuit, c'est une zone qu'on traverse en s'arrêtant.

Jingdezhen, la ville qui n'a jamais cessé de fabriquer

Jingdezhen est une ville moyenne du nord du Jiangxi, posée au bord d'une rivière. Rien de spectaculaire en arrivant. Et puis on commence à regarder. Toute la ville fabrique de la porcelaine. Littéralement. Ateliers dans les rues, marchés remplis de bols vendus à la pièce ou par palettes, vieux fours en briques noires dans les cours, camions d'argile blanche qui entrent et sortent. Depuis plus de mille ans, la ville vit d'un seul artisanat.

Jingdezhen produisait déjà une céramique réputée sous les Song du Sud. Mais c'est sous les Yuan que le kaolin des collines voisines de Gaoling révolutionne la production : une porcelaine plus dure, plus fine, qui finira par conquérir le monde.

Aujourd'hui, deux mondes cohabitent. L'industrie traditionnelle continue ; en parallèle, les Jingpiao (景漂, « ceux qui flottent à Jing »), jeunes céramistes chinois et étrangers, viennent s'installer ici pour apprendre, expérimenter, ouvrir un atelier. Depuis les années 2010, Jingdezhen est devenue une scène internationale de la céramique contemporaine.

On y vient moins pour les paysages que pour les objets et les matières. Le musée de la porcelaine impériale (Yuyao Chang) conserve les anciens fours Ming ; le marché de Taoxichuan rassemble chaque week-end des centaines de jeunes artisans. On visite des ateliers, on voit parfois un four à bois en activité, et on repart souvent avec une pièce achetée directement à celui qui l'a fabriquée.

Wuyuan, et le malentendu qu'il faut tenir

Wuyuan est un district rural du nord-est du Jiangxi, à la frontière de l'Anhui. On y trouve une trentaine de villages aux maisons blanchies à la chaux, aux toits de tuiles noires, aux pignons en escalier. L'architecture est celle du Huizhou voisin (la même que Hongcun et Xidi côté Anhui). Au printemps, les champs de colza en fleurs autour des villages produisent ces immenses tapis jaunes que toutes les agences chinoises mettent en photo de couverture.

Wuyuan est devenu, dans les années 2010, l'une des destinations préférées du tourisme intérieur chinois. Les classes moyennes urbaines de Shanghai, Hangzhou, Canton y viennent en car par milliers, en avril surtout, photographier la « campagne authentique ». Plusieurs villages ont leur entrée payante, leur parking, leur restaurant, leur boutique de souvenirs.

Et savoir ça avant d'y aller change tout. On ne visite pas un village rural préservé qui aurait échappé miraculeusement à la modernité. On visite une mise en scène (très réussie, très photogénique) de la campagne chinoise idéale telle que les urbains chinois la rêvent depuis qu'ils ont quitté la leur. Et ça, en soi, est intéressant.

C'est même, peut-être, l'angle le plus utile pour comprendre la Chine contemporaine : un pays qui a urbanisé en quarante ans des centaines de millions de paysans, et qui retourne aujourd'hui faire du tourisme dans des villages-musées soigneusement entretenus pour ressembler à ce que leurs parents et grands-parents ont quitté.

Wuyuan est l'endroit où on voit, en direct, le rapport ambigu de la Chine urbaine à sa propre ruralité.

Les villages les plus connus sont Likeng, Wangkou, Jiangwan, Xiaoqi. Les moins fréquentés (Sixiyancun, Huangling) demandent un peu plus d'efforts mais offrent une expérience plus calme.

Les montagnes du Jiangxi, ou la Chine classique sans la foule

Le Jiangxi est une province de montagnes. Des reliefs discrets, noyés dans la brume, traversés de marches en pierre, de pavillons et de temples taoïstes. Des montagnes chinoises au sens ancien du terme : des endroits où l'on montait pour écrire, méditer, se retirer un peu du monde.

Lushan est sans doute la plus connue. Pendant des siècles, les poètes, les moines et les fonctionnaires fatigués y sont venus chercher de l'air et du silence. Su Dongpo y a écrit cette phrase devenue proverbe en Chine : on ne voit pas le vrai visage du Lushan parce qu'on est dedans. Tout le rapport chinois au paysage est peut-être là : comprendre qu'il faut parfois être perdu dans une montagne pour commencer à la voir.

Sanqingshan, plus à l'est, produit un autre effet. Des pics granitiques très fins sortent des nuages comme sur les peintures Song ; sauf qu'ici, ce n'est pas une peinture. Contrairement au Huangshan voisin, célèbre au point d'être saturé, le Sanqingshan reste relativement calme. On peut encore y marcher avec l'impression étrange d'être à l'intérieur d'un paysage chinois avant d'être dans un site touristique.

Longhushan, lui, est moins spectaculaire, mais plus habité. Le taoïsme institutionnel y rattache ses origines ; les « Maîtres célestes » y ont longtemps tenu leur siège. Entre les falaises rouges, les tombes suspendues et les monastères encore actifs, on sent moins la Chine des cartes postales que celle des croyances anciennes, toujours présentes mais rarement mises en avant.

Dans beaucoup de provinces chinoises, les montagnes sont devenues des attractions. Au Jiangxi, elles ont encore parfois l'air d'être des lieux. C'est une différence subtile, mais une fois qu'on la remarque, elle change la manière de voyager.

Jinggangshan et la mémoire rouge

À première vue, Jinggangshan n'a rien d'impressionnant. Une montagne boisée du sud-ouest du Jiangxi, loin des grands circuits, sans paysage spectaculaire. Et pourtant, c'est ici que Mao Zedong et Zhu De se replient en 1927 après la rupture avec le Guomindang. Une partie du maoïsme rural chinois naît dans ces montagnes avant la Longue Marche.

Mais l'intérêt de Jinggangshan, aujourd'hui, est peut-être ailleurs.

Le site est devenu l'un des centres du « tourisme rouge » chinois (红色旅游, hongse lüyou). Toute l'année, des groupes scolaires, des cadres d'entreprises publiques ou des membres du Parti viennent visiter les lieux de la révolution. On croise des bus entiers de visiteurs en casquettes rouges, des cérémonies devant les statues, des chants révolutionnaires diffusés dans les hauts-parleurs.

Et il faut reconnaître que le décor s'y prête : forêts épaisses, vallées humides, routes perdues dans les montagnes. Jinggangshan est aussi une réserve naturelle importante du sud de la Chine, ce qui donne parfois au voyage une atmosphère étrange, à mi-chemin entre retraite politique et parc subtropical.

Pour un voyageur étranger, le musée lui-même n'est pas indispensable. Ce qui marque davantage, c'est le mélange des registres : une montagne presque paisible, des forêts subtropicales, et partout une mémoire révolutionnaire mise en scène, rejouée, entretenue collectivement.

Une cuisine qui nourrit plus qu'elle ne séduit

La cuisine du Jiangxi est rarement connue à l'étranger. Pas de grand récit culinaire comme le Sichuan ou le Guangdong ; peu de restaurants spécialisés hors de Chine. Et pourtant, elle ressemble beaucoup à la province elle-même : discrète, nourrissante, directe.

Dans beaucoup de petites villes, les repas arrivent encore dans des bols en terre cuite brûlants. Les waguantang (瓦罐汤), soupes mijotées pendant des heures dans des jarres scellées, font partie du quotidien. Bouillons de porc, racines, herbes médicinales, champignons, parfois une simplicité presque paysanne. Une cuisine faite pour tenir, pas pour impressionner.

Le Jiangxi aime aussi le piment, surtout dans le sud de la province. Pas le feu spectaculaire du Sichuan, anesthésié par le poivre, mais une chaleur plus sèche, plus rustique, qui accompagne les légumes sautés au wok, les tofu fumés, les poissons de rivière ou les plats conservés dans le sel et le fermenté.

Là encore, le Jiangxi nourrit davantage qu'il ne se montre. Et c'est peut-être pour cela qu'on comprend souvent cette province autour d'une table avant de la comprendre dans un musée.

Visiter le Jiangxi

Pas pour un premier voyage en Chine. Si c'est votre premier séjour, restez sur le triangle Pékin, Xi'an, Shanghai et complétez par Hangzhou ou Suzhou. Le Jiangxi demande d'avoir déjà vu la Chine "officielle" pour apprécier ce qu'il offre en marge.

Pour un deuxième ou troisième voyage, en revanche, le Jiangxi est un excellent terrain. On y va pour trois raisons, qu'on peut combiner.

D'abord pour Jingdezhen, si l'objet, la matière, la céramique vous intéressent. C'est unique au monde. On peut y passer plusieurs jours, rencontrer des artisans, rapporter des pièces qu'on a vues fabriquer.

Ensuite pour Wuyuan, si vous voulez comprendre le rapport contemporain des Chinois à leur ruralité (et accessoirement voir des villages magnifiques, à condition de choisir la bonne saison).

Enfin pour une montagne. Le Sanqingshan pour le paysage spectaculaire, le Lushan pour la dimension littéraire, le Longhushan pour le taoïsme.

Géographiquement, le Jiangxi se prête bien à une étape entre Shanghai/Hangzhou et le sud (Canton, Hong Kong) ou l'ouest (Hunan, Sichuan). Le train à grande vitesse dessert Nanchang, Jingdezhen, Ji'an. Pour Wuyuan, on arrive par la gare TGV éponyme. Compter une semaine pour faire les trois sites principaux sans courir.

Climat : éviter l'été (chaud, humide, lourd). Le printemps (avril-mai) pour la colza de Wuyuan et la verdure des montagnes. L'automne (octobre-novembre) pour les couleurs et la lumière. L'hiver est froid mais sec, possible pour Jingdezhen.

Aller au Jiangxi, c'est accepter de voyager dans une Chine qui ne se montre pas, qui ne s'affiche pas, mais qui a fourni au reste du pays (et au reste du monde) une part décisive de ce qu'on a chez nous, dans nos cuisines et nos musées. C'est repartir avec une porcelaine, un thé, ou simplement avec l'idée qu'il existe des provinces qui comptent sans qu'on les voie.

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