Le Huanan, la Chine du Sud qui regarde ailleurs

Le Huanan, la Chine du Sud qui regarde ailleurs

Pourquoi la Chine du Sud est-elle si différente du reste du pays, au point de parler une autre langue et de penser autrement ? Le Huanan (华南), qui regroupe le Guangdong, le Guangxi et Hainan (auxquels s'ajoutent Hong Kong et Macao au statut particulier), est la région chinoise qui a toujours eu un pied dans l'empire et un pied au-delà. Tournée vers la mer, vers les langues du sud, vers les diasporas et les commerces lointains, elle a été à plusieurs reprises le laboratoire où la Chine s'est réinventée. Ce n'est pas la périphérie sud de la Chine. C'est l'autre Chine, celle du large.

En 1557, un groupe de marchands portugais s'installe sur une presqu'île au sud de l'empire Ming. Ils y construisent une église, des entrepôts, une forteresse. Les autorités chinoises ne sont pas ravies, mais elles laissent faire : la presqu'île est loin de Pékin, sa cession ne coûte rien à l'empire, et le commerce avec ces étrangers rapporte des taxes. La presqu'île s'appelle Macao. Elle restera portugaise pendant 442 ans.

Cet épisode raconte l'essentiel sur le Huanan. Aucune autre région chinoise n'aurait pu laisser une puissance étrangère s'installer durablement sur son sol sans réaction violente du centre.

Mais le Sud, oui. Parce qu'il est trop loin, parce qu'il vit déjà à moitié avec l'étranger, parce que ses élites locales s'arrangent mieux du commerce que d'une fidélité abstraite à un empereur lointain. Macao en 1557, Hong Kong en 1842, les concessions étrangères de Canton, les zones économiques spéciales de Deng Xiaoping en 1980 : à chaque fois, c'est la même logique. Quand la Chine veut, ou ne peut pas empêcher, d'avoir un pied dehors, elle le fait par le Sud.

C'est cela, la clé du Huanan. Une Chine qui regarde ailleurs. Vers la mer, vers l'Asie du Sud-Est, vers les marchands étrangers, vers ses propres diasporas. Cette singularité ne date pas des temps modernes : elle remonte à plus de mille ans, et elle a façonné toute l'identité de la région, jusqu'à sa langue, sa cuisine, son rapport à l'argent et au pouvoir.

Une histoire tournée vers le large

Le Huanan entre tardivement dans l'orbite han. Quand l'empire Han contrôle déjà tout le bassin du fleuve Jaune, le Sud est encore largement peuplé par des populations qui parlaient des langues du sud, ancêtres des actuels Zhuang, Yao et de nombreux autres peuples. La sinisation se fait progressivement, par vagues de migration han descendant du nord à partir des dynasties Tang et Song.

Mais quelque chose se joue très tôt qui fixe l'identité de la région : son ouverture maritime. Sous les Tang, Guangzhou (que les Européens appelleront Canton) est déjà l'un des plus grands ports de Chine. Des marchands arabes et persans y débarquent ; une communauté musulmane s'y installe dès le 7e siècle, et la Huaisheng Mosque, encore debout aujourd'hui, est l'une des plus anciennes mosquées au monde.

Au moment où la Chine du Nord se barricade derrière la Grande Muraille contre les peuples des steppes, le Sud ouvre ses ports aux marchands de l'océan Indien.

Cette ouverture maritime se prolonge sous les Song avec le port de Quanzhou, puis culmine sous les Yuan et les Ming avec les expéditions de Zheng He (1405-1433). Puis tout bascule. Au milieu du 15e siècle, les Ming décident de tourner le dos à la mer, laissant le champ libre aux Européens. Les Portugais s'installent à Macao en 1557 ; les Britanniques arrivent à Canton ; les guerres de l'opium débouchent sur la cession de Hong KongHong Kong et l'ouverture forcée de plusieurs « ports à traités », tous concentrés dans le Sud.

À partir du 19e siècle, c'est aussi d'ici que part la grande diaspora chinoise vers l'Asie du Sud-Est, les Amériques et l'Europe : les communautés chinoises de Singapour, Kuala Lumpur, San Francisco ou Belleville sont majoritairement cantonaises, hakka, minnan ou teochew.

Et c'est encore par le Sud que la Chine se réinvente à la fin du 20e siècle. Le père de la République, Sun Yat-sen, est cantonais. Et c'est au Guangdong que Deng Xiaoping installe en 1980 les premières zones économiques spéciales (Shenzhen, Zhuhai, Shantou), faisant du Sud le laboratoire de la réforme économique chinoise. Quarante ans plus tard, Shenzhen est devenue l'un des grands pôles technologiques mondiaux.

La trajectoire est cohérente. Quand la Chine veut s'ouvrir ou se réinventer, elle le fait par le Sud. Parce que le Sud sait déjà comment regarder ailleurs.

Carte des provinces du Sud de la Chine

Trois Chines qui regardent ailleurs

Le Huanan officiel se compose de trois entités, auxquelles s'ajoutent deux régions administratives spéciales au statut particulier.

Le Guangdong est le cœur de la région. Première province de Chine en population (cent vingt-six millions d'habitants) et en richesse économique, c'est la grande terre cantonaise. On y parle le yuè (粵語, le cantonais), langue sinitique distincte du mandarin, avec mille ans d'histoire littéraire et une vitalité culturelle propre (cinéma, musique, théâtre cantonais).

Canton (Guangzhou), la capitale provinciale, est l'une des plus anciennes villes ouvertes sur l'étranger en Chine, et conserve dans ses temples, ses marchés d'épices, sa cuisine et ses rues commerçantes la mémoire de mille ans d'échanges maritimes. La cuisine cantonaise (粵菜, yuècài) est l'une des huit grandes cuisines régionales chinoises, et probablement la plus connue à l'étranger via les diasporas : dim sum, char siu, plats à la vapeur, philosophie du fraîcheur et du raffinement. Shenzhen, la grande métropole technologique, et Dongguan, l'usine du monde, complètent ce tableau d'une province qui marie tradition cantonaise et hypermodernité économique.

Au sein du Guangdong élargi, deux cas particuliers : Hong Kong et Macao, aujourd'hui régions administratives spéciales de la République populaire de Chine. Hong Kong, cédée à la Grande-Bretagne en 1842 puis rétrocédée à la Chine en 1997, et Macao, colonisée par le Portugal de 1557 à 1999, fonctionnent depuis leur retour à la Chine sous le principe « un pays, deux systèmes » (一国两制), avec leurs propres lois, monnaies et systèmes administratifs.

Hong Kong, ville cantonaise par sa langue et sa culture, a été pendant des décennies l'une des plus grandes places financières mondiales, et le pont historique entre la Chine continentale et l'économie globale. La relation entre Hong Kong et Pékin a connu une période de tensions importantes au début des années 2020. Macao, plus petite, plus métissée (héritage portugais visible dans son architecture, sa cuisine, ses noms de rues), s'est reconvertie depuis 1999 en capitale mondiale des jeux d'argent. Les deux territoires sont des cas extrêmes de la logique générale du Huanan : ce qui arrive quand le Sud a, depuis des siècles, un pied dehors.

Le Guangxi, à l'ouest du Guangdong, déploie une autre dimension du Sud. C'est une région autonome (statut équivalent à celui d'une province) Zhuang, du nom du peuple majoritaire qui y vit. Les Zhuang sont la plus grande minorité ethnique de Chine, environ 18 millions de personnes, et ils parlent une langue tai-kadai, apparentée au thaï et au lao, donc non-sinitique. Frontalier du Vietnam, le Guangxi est moins riche que son voisin cantonais, mais il a une singularité forte : c'est une région où la « Chine du Sud » se prolonge naturellement vers l'Asie du Sud-Est, sans rupture nette. Ses paysages karstiques (Guilin, Yangshuo, la rivière Li) sont parmi les plus photographiés de Chine, et entrent dans l'imaginaire visuel chinois depuis la peinture classique. Nanning, la capitale, est aujourd'hui un hub commercial avec l'ASEAN.

Hainan, enfin, est l'île tropicale au sud, séparée du continent par le détroit de Qiongzhou. Longtemps considérée comme le bout du monde par l'empire (lieu d'exil sous les Tang et les Song, le poète Su Dongpo y a été banni au 11e siècle), elle a vécu pendant des siècles à l'écart du grand récit chinois. Sa population mélange Han, Li (peuple austronésien indigène) et Miao. Aujourd'hui, Hainan est devenue la « Hawaï chinoise », destination de tourisme balnéaire pour les Chinois eux-mêmes, et une zone de libre-échange à grande échelle. Son climat tropical, ses plages, et son éloignement relatif en font un cas à part dans le Huanan : moins commerçante que Guangzhou, moins frontalière que le Guangxi, mais qui partage la logique d'être tournée vers la mer.

Aller dans le Huanan : pour quoi faire ?

Le Huanan est probablement la région chinoise la plus accessible pour un voyageur français qui aurait déjà fait le triangle classique (Pékin, Xi'an, Shanghai) et chercherait à approfondir. Guangzhou, Hong Kong, Macao, le delta de la rivière des Perles, et même Hainan, sont bien desservis, parlent souvent un peu d'anglais, et offrent une infrastructure touristique solide. Le Guangxi (Guilin, Yangshuo) est l'une des destinations naturelles les plus connues de Chine.

Mais l'intérêt du Huanan ne se mesure pas à sa facilité logistique. C'est une région à laquelle il faut aller pour comprendre que la Chine n'est pas seulement le pays continental et impérial qu'on imagine. C'est aussi un pays qui a, depuis mille ans, regardé la mer, accueilli des marchands étrangers, exporté ses propres habitants par millions, et expérimenté à plusieurs reprises ce que pourrait être une autre Chine.

Le Sud cantonais a inventé la cuisine chinoise que connaissent la plupart des Européens via leurs restaurants de quartier. Hong Kong a inventé pendant trente ans un cinéma chinois qui a fasciné le monde. Shenzhen invente aujourd'hui une partie de la technologie qui équipe nos téléphones.

La Chine du Sud n'est jamais juste la Chine ; elle est toujours en train de regarder ailleurs, et c'est de cette tension qu'elle tire sa singularité.

Le voyageur qui s'y rend ne trouve pas une Chine plus authentique ou plus moderne que les autres. Il trouve une Chine qui n'a jamais fait comme les autres, et qui en a fait sa force. C'est probablement la clé de lecture la plus utile pour comprendre, par contraste, ce qu'est le reste du pays.

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