Province la plus riche de Chine, traversée par le Yangtsé qui sépare deux mondes (le Sunan raffiné des canaux et des jardins, le Subei rural des plaines de blé), le Jiangsu est aussi celle de Nankin, ancienne capitale impériale et lieu de mémoire majeur. Suzhou, Wuxi, Yangzhou, le Grand Canal, le delta moderne : autant de visages qui n'auraient jamais dû habiter sous un même nom.
Quand on traverse le Yangtsé à hauteur de Nanjing, le paysage change brutalement.
Au sud, les canaux, les rizières, les jardins. Au nord, les plaines de blé, les villages aux briques rouge, une Chine plus sèche.
On a beau être dans la même province, on n'est plus dans la même Chine. Le Jiangsu s'est construit sur cette contradiction.
Une province née d'une peur impériale
Le Jiangsu actuel n'existait pas avant 1667. À l'époque, le Jiangsu et l'Anhui formaient une seule province : le Jiangnan (江南省), créé par les Qing après leur conquête de la Chine.
Pour Pékin, cette région était un problème. Le Jiangnan concentrait alors presque tout ce qui faisait la puissance d'un empire : les rizières les plus productives, les villes marchandes les plus riches, les réseaux commerciaux les plus denses, et une immense partie des élites lettrées. Suzhou, Yangzhou et Nanjing comptaient parmi les villes les plus prospères du monde. Une part considérable des impôts impériaux venait de là.
C'était trop de richesse, trop de savoir, trop d'influence réunis dans une seule province.

En 1667, l'empereur Kangxi coupe le Jiangnan en deux. À l'est, le Jiangsu (江苏), qui garde le delta du Yangtsé et la côte. À l'ouest, l'Anhui (安徽), plus rural et plus enclavé. La frontière suit une logique administrative bien plus qu'une cohérence culturelle.
Mais le plus intéressant vient après. Car même amputé, le Jiangsu reste lui-même une province profondément déséquilibrée. Au sud du Yangtsé, le Jiangnan classique : canaux, jardins, commerce, raffinement lettré. Au nord, une Chine plus terrienne, plus rude, tournée vers les plaines de blé et les routes militaires.
Avec le temps, les Chinois ont fini par nommer cette fracture intérieure. 苏南 (Sūnán), le Jiangsu du Sud. 苏北 (Sūběi), le Jiangsu du Nord.
Deux mondes dans une même province. Presque deux façons d'être chinois qui cohabitent sous le même nom.

Le Grand Canal, ou la couture verticale
Le Yangtsé coupe le Jiangsu en deux. Le Grand Canal, lui, fait exactement l'inverse : il relie.
Depuis le 7e siècle, cette immense voie d'eau traverse la Chine du nord au sud sur près de 1800 kilomètres, de Pékin à Hangzhou. Et c'est dans le Jiangsu qu'elle prend tout son sens. Ici, le Canal ne longe pas seulement les villes ; il les a fabriquées.
Il entre dans la province par Xuzhou, traverse les plaines du Subei, rejoint Yangzhou au bord du Yangtsé, puis descend vers Wuxi et Suzhou avant de filer vers Hangzhou. Pendant des siècles, tout a circulé par là : le grain, le sel, la soie, les impôts, les marchandises, les hommes.

Yangzhou doit presque tout au Canal. La ville se trouvait au point exact où le grain du Sud était redistribué vers le Nord impérial. Sous les Qing, les marchands du sel y accumulent des fortunes immenses. Marco Polo, au 13e siècle, décrit déjà une ville d'une richesse presque excessive.
Mais le plus intéressant est ailleurs. Le Canal ignore complètement la fracture du Yangtsé. Il traverse aussi bien le Subei rural que le Sunan raffiné. Là où le fleuve dit : vous êtes deux mondes
, le Canal répond : vous faites partie du même système
.

C'est peut-être ce qui a permis au Jiangsu de tenir ensemble malgré ses contradictions. Une couture verticale venue compenser une séparation horizontale.
Aujourd'hui, le Grand Canal n'a plus le rôle vital qu'il occupait sous les empires. Les trains et les ports l'ont remplacé. Pourtant il continue de transporter du fret, surtout dans le Jiangsu, et les vieilles villes vivent encore autour de lui.
Marcher le long du Canal à Suzhou ou à Yangzhou, c'est suivre l'ancienne colonne vertébrale économique de la Chine impériale.
Le Sunan, ou la Chine qui se cisèle
Dans beaucoup d'imaginaires chinois, c'est ici que commence le vrai Sud.
Le pays des canaux, des murs blancs, des ponts de pierre et des jardins silencieux. Celui des pluies fines, des lacs peu profonds, des maisons tournées vers l'eau. À Suzhou, Wuxi ou Yangzhou, le paysage semble avoir été patiemment poli pendant des siècles.
Le Sunan (苏南), le Jiangsu du Sud, appartient au vieux monde du Jiangnan ; cette Chine méridionale longtemps associée au commerce, à la richesse et au raffinement lettré.

Les jardins de Suzhou en sont l'expression la plus aboutie. Rien à voir avec les jardins européens conçus pour impressionner par la taille ou la symétrie. Les jardins chinois du Sunan cherchent plutôt à condenser le paysage. Une pierre devient une montagne. Un bassin suggère un lac entier. Un pavillon ouvert sur l'eau suffit à créer une saison.
On n'y vient pas pour marcher. On y vient pour ralentir.

Le Kunqu (昆曲), né dans la région au 14e siècle, prolonge cette même logique. Un opéra de gestes minuscules, de voix retenues, de poésie classique. Chaque mouvement y semble travaillé comme un trait de calligraphie. C'est un art qui suppose du temps, de l'attention, une certaine idée de la culture comme discipline intérieure.
Pendant des siècles, le Sunan a servi de centre de gravité au raffinement chinois.
La soie, la peinture, les pinceaux, les éventails, les jardins, la calligraphie ; tout convergeait ici.
Et pourtant, le plus fascinant est peut-être ailleurs. Car le Sunan moderne n'a pas abandonné cette culture de la précision. Il l'a déplacée.
Aujourd'hui, cette région est l'une des plus riches et des plus industrialisées de Chine. Suzhou produit des semi-conducteurs, de la mécanique de précision, des composants électroniques, des biotech. Les anciens ateliers de soie ont laissé place aux chaînes d'approvisionnement mondiales.
Il serait absurde de prétendre qu'un jardin de lettré mène naturellement à une usine de semi-conducteurs. Et pourtant, dans le Sunan, la transition semble moins brutale qu'ailleurs.

À Suzhou, certaines zones industrielles conservent des bassins, des bambous, des petits ponts de pierre à l'entrée des complexes technologiques. Des entreprises portent encore des noms qui évoquent l'eau, les pavillons ou les paysages du Jiangnan. Même dans l'univers des usines et des laboratoires, l'ancien imaginaire lettré continue d'affleurer.
La précision qui servait autrefois à composer un jardin sert aujourd'hui à fabriquer des composants électroniques. La délicatesse n'a pas disparu. Elle a simplement changé d'outil.

Le Subei, ou la Chine qu'on n'invite pas dans le poème
Puis le paysage se défait. Les canaux s'espacent. Les plaines s'ouvrent. Le blé remplace peu à peu le riz. Même la lumière semble changer ; plus sèche, plus directe.
On entre dans le Subei (苏北), le Jiangsu du Nord.
Ici, la Chine méridionale laisse place à quelque chose de plus terrien. Les dialectes se rapprochent du Nord. La cuisine devient plus salée, plus robuste. On mange des nouilles, des raviolis, des pains vapeur, de l'agneau parfois ; des choses qu'on associe davantage au Shandong voisin qu'aux jardins de Suzhou.

Le contraste est si net qu'on a parfois du mal à croire que le Sunan et le Subei appartiennent à la même province. Et pourtant, le Subei compte dans l'histoire chinoise bien davantage que son image discrète pourrait le laisser penser.
Xuzhou, sa grande ville, contrôle depuis plus de deux mille ans l'un des passages stratégiques entre le nord et le sud de la Chine. C'est dans cette région que Liu Bang, futur fondateur de la dynastie Han, a vaincu son rival Xiang Yu avant de réunifier l'empire. Vingt-deux siècles plus tard, la guerre civile entre nationalistes et communistes s'y joue encore en partie.
Celui qui contrôle Xuzhou contrôle l'accès au Sud. Le Subei est un couloir stratégique avant d'être un territoire de prestige.

Cela explique peut-être aussi sa place ambiguë dans l'imaginaire chinois. Le Jiangnan voisin produisait des jardins, des opéras et des peintres. Le Subei, lui, fournissait surtout des soldats, des migrants et de la main-d'œuvre.
Au début du 20e siècle, quand Shanghai attire des millions de travailleurs pauvres, beaucoup viennent du Subei. Ils occupent les emplois les plus durs et les moins valorisés ; dockers, ouvriers, tireurs de pousse-pousse. Peu à peu, le mot « Subei » lui-même prend une connotation sociale presque méprisante dans certains milieux shanghaiens.
Même plusieurs générations plus tard, certains descendants de migrants subei racontaient encore être identifiés à leur accent ou à leur origine familiale.

Le plus frappant, c'est que cette fracture existe toujours, malgré le développement économique. Le Subei se modernise rapidement. Xuzhou est devenue un grand nœud logistique de la Chine contemporaine. Lianyungang s'est transformée en port stratégique vers l'Asie centrale. Les écarts de richesse se réduisent progressivement.
Mais culturellement, le fleuve continue de séparer deux sensibilités chinoises. Dans beaucoup de conversations, les habitants du Sud décrivent encore les gens du Nord comme plus brusques, plus bruyants, moins subtils. Au Nord, on juge volontiers les gens du Sud trop raffinés, trop prudents, parfois insaisissables.
Les vieux clichés chinois sur le Nord et le Sud existent partout dans le pays. Le Jiangsu a simplement eu l'étrange idée de les faire cohabiter dans une seule province.
Nanjing, la capitale qui ne cesse de se relever
Reste Nanjing, qui ne se range ni dans le Sunan ni dans le Subei.
La ville est géographiquement dans le Sunan, puisqu'elle se trouve au sud du Yangtsé. Mais dans l'imaginaire chinois, Nanjing est ailleurs. Une capitale ne ressemble jamais tout à fait à sa région. Elle finit par développer sa propre gravité.
Pendant des siècles, Nanjing a été l'une des grandes villes politiques de Chine. Six dynasties y ont installé leur cour entre le 3e et le 6e siècle.
Les premiers empereurs Ming en font leur capitale en 1368 avant que Yongle ne transfère le pouvoir à Pékin quelques décennies plus tard. Au 20e siècle, la ville redevient deux fois capitale de la République chinoise ; d'abord sous Sun Yat-sen en 1912, puis sous le gouvernement nationaliste de Tchang Kaï-chek.

Mais l'histoire de Nanjing est aussi une histoire de défaites.
En 1645, les troupes mandchoues prennent la ville et mettent fin à la résistance des Ming du Sud. En 1842, c'est devant Nanjing que les Qing humiliés signent avec les Britanniques le traité qui clôt la première guerre de l'opium et ouvre ce que les Chinois appellent encore aujourd'hui le siècle des humiliations.

Puis vient décembre 1937.
L'armée japonaise entre dans Nanjing et y commet pendant plusieurs semaines une série de massacres, de viols et d'exécutions de masse qui marquent durablement la mémoire chinoise. La réalité des atrocités est largement documentée, y compris par des témoignages japonais et occidentaux. Le mémorial de Nanjing retient le chiffre de 300 000 morts.
Le Mémorial des victimes du massacre de Nanjing par les envahisseurs japonais, inauguré en 1985, est aujourd'hui l'un des principaux lieux de mémoire de Chine. La visite est éprouvante. L'architecture oblige progressivement à descendre vers les fosses où ont été retrouvés les ossements.

Tout cela laisse une empreinte sur la ville. Un habitant de Nanjing ne se définit pas seulement par une culture du raffinement ou du commerce, mais aussi par une familiarité avec la perte, les ruptures et les reconstructions. La ville a brûlé, a été pillée, massacrée, humiliée ; et chaque fois elle s'est relevée.
Aujourd'hui c'est une métropole moderne, universitaire, prospère. Mais derrière les avenues neuves et les tours récentes subsiste une forme de gravité discrète. Comme si l'ancienne capitale savait que certaines blessures historiques ne disparaissent jamais complètement.

Visiter le Jiangsu
Le Jiangsu se découvre facilement entre Shanghai et Pékin. Suzhou n'est qu'à une trentaine de minutes de Shanghai en train rapide ; Wuxi à peine plus loin. Nanjing se rejoint en un peu plus d'une heure. Plus au nord, le Subei demande davantage de temps et de curiosité. Xuzhou, par exemple, est presque plus proche de Pékin que de Shanghai.
Une semaine permet déjà de comprendre la moitié sud de la province. Deux jours à Suzhou pour les jardins et les vieux quartiers d'eau. Une étape à Tongli ou Zhouzhuang. Une journée plus calme autour du lac Tai à Wuxi. Puis Nanjing, qui mérite au moins deux jours.
Deux jours à Xuzhou et une journée à Lianyungang donnent un aperçu du Subei. Mais on parle ici d'un voyage de connaisseurs, qui veulent voir une autre Chine, hors des sentiers battus.
Le printemps et l'automne restent les meilleures saisons. L'été est lourd et humide dans tout le delta. L'hiver, gris et froid, accentue encore la gravité de Nanjing et des plaines du Nord.
Un soir, sur un ferry du Yangtsé près de Yangzhou, on peut voir un ouvrier du Subei rentrer chez lui pendant qu'un cadre de Suzhou consulte ses messages sur son téléphone. Ils partagent le même bateau, le même fleuve, la même province ; mais sans doute pas tout à fait la même Chine.
L'âme du Jiangsu, au fond, c'est peut-être cette aptitude à faire cohabiter des mondes qui ne se réconcilient jamais tout à fait.



