Le Zhejiang est la province de Hangzhou, du thé Longjing et d'Alibaba. C'est aussi celle dont sont partis une grande partie des Chinois installés en Europe. Derrière ces noms se cache une même histoire : celle d'une région où la terre a toujours manqué, obligeant ses habitants à chercher ailleurs ce qu'ils ne trouvaient pas chez eux.
Depuis la fenêtre du train entre Hangzhou et Wenzhou, les tunnels s'enchaînent. Une vallée apparaît, étroite, plantée de bambous. Un autre tunnel. Puis une rizière en terrasse accrochée à la pente. Encore un tunnel. Une rivière, un village blanc, une montagne couverte de thé. Le train ne traverse pas une plaine, il se faufile.
C'est la géographie première du Zhejiang : 70% du territoire est montagneux ou collinaire, le plus grand nombre d'îles de toute la Chine (près de trois mille), et un littoral de près de 6000 kilomètres.
Le seul morceau plat digne de ce nom est le delta du nord, autour de Hangzhou. Le reste, c'est la pente. Et au bout de la pente, la mer.
La pente derrière, la mer devant
Dans une Chine où la terre cultivable a toujours été la mesure de la richesse, le Zhejiang partait avec un handicap. On ne pouvait pas vivre comme dans le Jiangsu voisin, avec ses rizières et sa réputation de province de lettrés (même si le Zhejiang en a produit autant). Il fallait inventer autre chose.
Et l'autre chose a été trouvée très tôt : la mer, le commerce, l'artisanat, le voyage.

Dès la dynastie des Tang, Ningbo accueillait des marchands arabes qui repartaient avec de la porcelaine. Sous les Song, la région a basculé définitivement dans une économie maritime et marchande.
Cette habitude millénaire a produit une culture régionale très particulière. On considère normal de partir pour gagner sa vie. On garde des liens forts avec son village d'origine, même à l'autre bout du monde.
Le mot 老乡 (lǎoxiāng, « compatriote » ou « originaire du même coin ») a ici une force particulière, presque contractuelle. Et le voyageur qui passe quelques jours au Zhejiang finit par sentir quelque chose qu'on ne sent pas ailleurs en Chine : moins un attachement à la terre qu'un attachement au réseau. On est zhejiangois moins par le sol que par la trame des relations qui vous y rattache.
Hangzhou
Au lever du jour, les retraités arrivent autour du lac de l'Ouest avant les groupes de touristes. Certains pratiquent le tai-chi face à l'eau, d'autres marchent à grands pas en battant des mains, d'autres encore se rassemblent sous les saules pour chanter avec un ampli portatif. À six heures du matin en été, le lac est à eux. À neuf heures, il est aux drapeaux des agences de voyage.

Hangzhou est la capitale provinciale et l'évidence touristique du Zhejiang. Quand Marco Polo y passe au 13e siècle, il la décrit comme « la plus belle et la plus noble ville du monde ». Elle vient alors de cesser d'être capitale impériale (les Song du Sud y ont régné de 1127 à 1279), mais elle garde tous les attributs d'une cour raffinée : pavillons sur le lac, jardins, salons de thé, peintres de paysage.
Le lac de l'Ouest (西湖, xīhú) est au centre de tout cela. Six kilomètres carrés d'eau, des digues qui le traversent, des saules sur les berges. Chaque pont, chaque pagode est associé à un poème ou à une légende.

J'entends souvent parler du lac comme d'un paradis sur terre, et il arrive que certains voyageurs reviennent un peu déçus, parce que l'image ne correspond pas à ce qu'ils avaient en tête. Le lac est joli, mais ce n'est pas pour son décor qu'on y vient. Ce qu'il offre se lit plus qu'il ne se regarde, et c'est ce que j'explique dans la page dédiée à Hangzhou.

À côté du lac, les plantations de thé Longjing couvrent les collines de l'ouest. Le temple Lingyin abrite l'un des plus beaux ensembles bouddhistes du sud de la Chine. Et le Grand Canal, la voie d'eau impériale longue de 1800 kilomètres qui rejoint Pékin, trouve ici son terminus méridional.

Mais il y a une autre Hangzhou. À l'est de la ville, dans un campus de plusieurs kilomètres carrés, travaillent les ingénieurs d'Alibaba. C'est ici que Jack Ma a fondé l'entreprise en 1999, dans un appartement. C'est d'ici que partent les commandes d'AliExpress qui finissent dans les boîtes aux lettres françaises, et c'est ici qu'a été pensé Alipay, le système de paiement mobile qui a fait disparaître le cash en Chine en moins de dix ans.
À une demi-heure de Hangzhou en train, Shaoxing prolonge cette tradition de la finesse sur un mode plus discret et plus lettré. Centre historique préservé, canaux étroits où passent encore des barques noires à toit voûté, ponts de pierre couverts de lichen, maison-musée de Lu Xun (l'un des plus grands écrivains chinois du 20e siècle, né ici). C'est aussi la patrie du vin de Shaoxing (绍兴酒), vin de riz ambré qui se boit tiède et qui parfume une grande part de la cuisine chinoise depuis deux mille ans.

Dans une province de marchands et de migrants, Shaoxing incarne une troisième voie zhejiangoise : ni le commerce maritime, ni le départ, mais la culture lettrée, le livre et l'administration impériale. La ville a donné plus de hauts fonctionnaires à l'empire que n'importe quelle autre ville de la province.
Le Zhejiang rural, les maisons qui attendent
Un ami restaurateur est arrivé en France à 18 ans, sans parler un mot de français. Il vient du Zhejiang, de la région de Wenzhou. Il a commencé sur des chantiers de construction, puis il est passé à la restauration. Ce qu'il nous montre avec fierté, ce sont les photos de la maison de ses parents au pays. Une grande maison qu'il fait rénover à distance, avec une cour pavée, alors que ses parents vivent en France maintenant.
Cette maison, ses parents n'y reviendront probablement plus. Elle attend, pourtant. Elle existe pour ça.
Quand on quitte Hangzhou vers le sud-ouest, les immeubles disparaissent vite. Le Zhejiang redevient ce qu'il est géographiquement : une succession de vallées encaissées, de forêts de bambous, de villages blancs accrochés aux pentes, de temples perdus dans la brume du matin. Les bambouseraies bruissent en permanence, on les entend de loin. Sur les hauteurs, les tombes ancestrales des familles sont visibles, parfois entretenues, parfois envahies par la végétation.

Dans les montagnes de Moganshan, à deux heures de Hangzhou, des missionnaires et marchands occidentaux ont construit au début du 20e siècle des maisons de pierre pour échapper à la chaleur du delta. Aujourd'hui ces vieilles maisons sont devenues des hôtels où les Shanghaiens viennent passer le week-end en respirant.
Plus au sud, dans le comté de Songyang, des villages anciens ont été restaurés par des architectes contemporains qui ont compris que la beauté du Zhejiang rural tient à la patine et à la pente, pas au neuf. Plus au sud encore, les rizières en terrasses de Yunhe dessinent en miroir le ciel à chaque saison.

Mais ce qui frappe le plus, c'est autre chose. Dans ces vallées, on trouve souvent des maisons étonnamment grandes, neuves ou récemment rénovées, dans des villages qui semblent presque vides. Quatre étages, des cours pavées, des portes en bois sculpté, parfois un lion de pierre à l'entrée. Et dedans, peu d'habitants. Une grand-mère qui balaie la cour le matin. Un vieil homme qui fume sur un tabouret bas. Les enfants sont à Wenzhou, à Hangzhou, à Paris, à Milan. Les parents âgés gardent la maison. La maison attend.

C'est l'autre visage de la clé. Si tant de Zhejiangois sont partis, c'est aussi parce qu'il y avait ces villages, dans ces vallées, où l'on ne pouvait pas tous rester. Et s'ils continuent d'envoyer de l'argent depuis l'étranger, c'est parce que la maison du pays continue d'exister, et qu'elle continue de définir, pour eux, quelque part qui leur appartient.
Notre ami restaurateur ne reviendra peut-être jamais vivre dans sa cour pavée. Mais cette cour le rattache à la vallée, et la vallée le rattache au Zhejiang. C'est cela aussi, l'attachement au réseau : un fil tendu entre une rue de Bordeaux et un village dont on a oublié le nom dans le cadastre français.
Ningbo et Wenzhou, l'attachement au réseau
Plus au sud, deux villes méritent une mention même si peu de voyageurs s'y arrêtent.
Ningbo l'un des plus anciens et des plus importants ports de Chine, fréquenté par les marchands arabes dès le 9e siècle, ouvert au commerce européen par le traité de Nankin en 1842, aujourd'hui l'un des premiers ports mondiaux en tonnage de fret. Quand un container chinois part vers Marseille ou Rotterdam, il y a de fortes chances qu'il soit passé par le port de Ningbo-Zhoushan.

La ville moderne n'a pas grand charme, mais l'archipel des îles Zhoushan en face abrite l'île sacrée de Putuoshan, l'un des quatre lieux saints du bouddhisme chinois, dédié à la déesse Guanyin. Dans une province qui depuis mille ans envoie ses fils en mer, Guanyin (déesse de la compassion et protectrice des voyageurs) tient une place particulière. À Zhoushan, des pêcheurs portent encore son amulette autour du cou avant d'embarquer. Plus haut dans les terres, le mont Tiantai, berceau de l'école bouddhique du même nom qui a influencé tout le bouddhisme japonais, prolonge ce versant spirituel d'une province trop souvent réduite à ses marchands.

Wenzhou, plus au sud encore, est un cas à part. Coincée entre les montagnes et la mer, mal reliée au reste de la Chine pendant longtemps, parlant un dialecte que les autres Chinois ne comprennent pas, Wenzhou a développé pendant des siècles sa propre forme de capitalisme familial. On dit en Chine qu'un Wenzhouhois trouve à vendre quelque chose dans un désert. C'est de Wenzhou que part, à partir des années 1980, l'une des plus importantes diasporas chinoises en Europe. Dans les années 2000, on estimait que plus de 75% des Chinois de Paris sont Wenzhouhois ou de la région immédiate.

Ce qui se passe ici autour de l'argent ne se passe nulle part ailleurs en Chine de la même manière. On se prête entre compatriotes sur la parole, sans contrat écrit. On finance la première affaire d'un cousin éloigné avec ce qu'on a, parce que c'est son tour. On accepte qu'une affaire échoue, et on en monte une autre, parce que l'échec n'est pas une honte mais une étape.
La parole donnée pèse plus lourd qu'un papier signé, et celui qui la trahit perd plus qu'un procès : il perd son nom dans le réseau.
Yiwu et la prise de mer
Il existe un endroit, à 200 kilomètres au sud de Hangzhou, où le monde entier vient faire ses courses sans le savoir.
Yiwu (义乌) n'était il y a quarante ans qu'un gros bourg agricole peuplé de marchands ambulants qui sillonnaient les villages voisins en troquant des plumes de poulet contre des bonbons. Aucune université, aucun port, aucune ressource. Rien que des marchands. Aujourd'hui, Yiwu abrite le plus grand marché de gros de petite marchandise au monde. Si l'objet existe en plastique, en métal ou en tissu, et pèse moins de cinq kilos, il s'achète à Yiwu. Environ 60% des décorations de Noël vendues dans le monde y passent.

Après vingt minutes de marche dans le marché, on croit avoir compris. Après deux heures, on comprend qu'on n'en a vu qu'un morceau. Après une journée, on renonce à l'idée même de le parcourir entièrement. Des kilomètres de couloirs identiques, des stands familiaux empilés jusqu'au plafond, des acheteurs venus du monde entier : Africains qui négocient en mandarin, Iraniens qui passent commande pour Téhéran, Brésiliens qui remplissent des conteneurs pour le carnaval. Une mosquée a été construite au centre-ville pour la communauté musulmane résidente. Des restaurants halal, turcs, éthiopiens forment des quartiers entiers.

Ce qui se joue à Yiwu a aujourd'hui un nom : 出海, (chūhǎi, « prendre la mer »). Le mot est ancien, hérité des marins de Ningbo et des migrants de Wenzhou. Depuis quelques années, il est devenu le maître-mot des entreprises chinoises qui s'attaquent au marché mondial. La province qui avait inventé l'économie de la sortie continue d'en être l'un des moteurs. Sauf qu'aujourd'hui ce sont les conteneurs qui prennent la mer, plutôt que les hommes.
Et le sens du geste a basculé. Pendant des siècles, les Zhejiangois prenaient la mer par défaut, parce que la pente derrière eux ne nourrissait plus, parce qu'il fallait bien vivre. C'était une sortie de secours. Aujourd'hui, quand Alibaba lance AliExpress, quand Geely rachète Volvo, quand Pinduoduo crée Temu, on ne prend plus la mer par nécessité mais par stratégie.
Le marché chinois est déjà conquis, c'est maintenant le monde qu'il s'agit d'aller chercher. La mer n'est plus une fuite, c'est une projection. Et le Zhejiangois qui débarque à Dubaï avec un porte-conteneurs vient à la place de celui qui débarquait à Marseille avec sa valise en carton.
Deux façons de visiter le Zhejiang
Il y a deux façons de traverser le Zhejiang.
La première consiste à suivre les grands noms : Hangzhou et son lac de l'Ouest, Wuzhen et ses canaux, Putuoshan et ses temples, Shaoxing et son vin tiède. C'est un beau voyage, classique, raffiné, qui se fait facilement en train à grande vitesse depuis Shanghai (45 minutes pour Hangzhou, 1h30 pour Ningbo ou Yiwu).
La seconde consiste à suivre les départs. Les ports de Ningbo. Les vallées du sud où les maisons sont plus grandes que les villages qui les entourent, parce que les enfants sont partis gagner leur vie ailleurs. Les entrepôts de Yiwu. Les rizières en terrasses où les vieux gardent la maison pendant que les jeunes envoient des conteneurs vers Lagos ou Bordeaux. C'est souvent dans cette seconde façon que l'on comprend la première.
Le printemps (mars-mai) et l'automne (octobre-novembre) sont les meilleures saisons. L'été est très chaud et humide, l'hiver doux mais gris. La cuisine de Hangzhou (杭帮菜) mérite à elle seule le détour, avec son porc Dongpo et son poisson aigre-doux du lac de l'Ouest. Et partout dans la province, des plats de bambou frais, de la cuisine de pêche, du thé qui change à chaque village.
Beaucoup de provinces chinoises racontent l'histoire de ceux qui sont restés. Le Zhejiang raconte souvent l'histoire de ceux qui sont partis.



