Le Huabei, la Chine du Nord face à la steppe

Le Huabei, la Chine du Nord face à la steppe

Pourquoi la capitale de la Chine se trouve-t-elle au nord, presque au bord de la steppe mongole ? Le Huabei (华北), la Chine du Nord, regroupe Pékin, Tianjin, le Hebei, le Shanxi et la Mongolie-Intérieure. C'est la région où l'empire chinois agraire a buté pendant deux mille ans contre les peuples nomades du nord, et c'est de cette confrontation qu'est née une grande partie de l'identité chinoise telle qu'elle existe aujourd'hui. La Grande Muraille traverse précisément cette région ; ce n'est pas un hasard.

Nous étions à Mutianyu, sur la Grande Muraille. Le temps était clair ce jour-là, et depuis la crête, on voyait à la fois la plaine qui descend doucement vers Pékin et, de l'autre côté, les collines plus sauvages qui montent vers le nord. Quelque part au-delà, c'était l'ancien territoire mongol, la steppe, les peuples nomades. La Muraille n'était pas un trait sur une carte. C'était une ligne physique qu'on pouvait toucher, et qui séparait deux mondes.

On présente souvent la Grande Muraille comme un monument, une fierté nationale, une carte postale. Elle est tout cela. Mais elle est aussi, et d'abord, un aveu. La marque d'une peur qui a en grande partie structuré toute une civilisation pendant deux mille ans.

Si une dynastie a passé des siècles à empiler des pierres sur deux mille kilomètres de crêtes, ce n'est pas parce qu'elle se sentait en sécurité. C'est parce qu'elle savait qu'à tout moment, des cavaliers venus du nord pouvaient déferler dans la plaine et tout emporter. Et cela s'est produit, plusieurs fois.

C'est cela qu'il faut comprendre du Huabei. La Chine de la frontière nomade. Pas la Chine « du Nord » au sens géographique vague, mais la Chine qui a été pendant des millénaires en confrontation directe avec les peuples des steppes : Xiongnu, Khitans, Jurchens, Mongols, Mandchous.

Cette confrontation a tout produit : la Grande Muraille, certes, mais aussi la position de Pékin comme capitale, l'organisation militaire du pays, une partie de son rapport au pouvoir central, et même certaines de ses dynasties (les Yuan mongols, les Qing mandchous), qui étaient justement venues du nord et qui ont pris l'empire qu'elles avaient longtemps menacé.

Une histoire de frontière

Le Huabei est la grande plaine agraire du nord de la Chine, traversée par le fleuve Jaune dans son cours moyen. Densément peuplée, cultivée depuis plus de trois mille ans, elle a longtemps été le cœur économique et démographique de l'empire.

Mais elle a aussi un défaut majeur : au nord, il n'y a aucune barrière naturelle. La plaine continue, devient steppe, et offre une autoroute aux peuples nomades qui veulent l'envahir.

La Grande Muraille est l'effort millénaire d'une civilisation agraire pour fabriquer la frontière que la géographie ne lui avait pas donnée.

Les premières fortifications datent des Royaumes combattants (5e-3e siècle avant notre ère). Qin Shi Huang, le premier empereur, les relie au 3e siècle avant notre ère. Mais la Muraille telle qu'on la voit aujourd'hui, avec ses tours de guet et ses remparts en briques, date essentiellement des Ming (14e-17e siècle), qui en font la grande œuvre défensive de leur dynastie. Cela n'empêchera pas les Mandchous de la franchir en 1644 et de fonder la dynastie Qing.

La position de Pékin comme capitale s'inscrit dans cette même logique. La ville n'a pas toujours été la capitale de la Chine : Chang'an (Xi'an), Luoyang, Nankin ont longtemps tenu ce rôle. Mais à partir du 13e siècle, les Yuan mongols choisissent Pékin (Khanbalik à l'époque) parce qu'elle se trouve précisément au point où la plaine s'arrête et où la steppe commence. C'est le poste de commandement idéal pour qui veut tenir la frontière nord. Les Ming, après une parenthèse à Nankin, confirment ce choix. Les Qing, eux-mêmes venus du Nord-Est, le maintiennent. Pékin reste capitale parce qu'elle est sur la ligne de front.

L'intégration de la Mongolie-Intérieure se fait sous les Qing, au 17e siècle, par alliance et soumission progressive des tribus mongoles méridionales. La distinction entre Mongolie-Intérieure (restée chinoise) et Mongolie-Extérieure (devenue indépendante au 20e siècle, l'actuelle République de Mongolie) date de cette époque. Le Hebei, lui, sera pendant des siècles le champ de bataille récurrent entre Chinois et envahisseurs venus du nord, traversé tour à tour par les Khitans, les Jurchens, les Mongols et les Mandchous. Le Shanxi, avec ses passes étroites et ses forteresses, en a été le verrou militaire.

Carte des provinces du Nord de la Chine

Cinq Chines face à la steppe

Le Huabei n'est pas uniforme. Cinq entités, chacune positionnée différemment par rapport à la frontière historique.

Pékin est la capitale, et c'est elle qui domine la région démographiquement, politiquement, culturellement. Mais sa position géographique reste lisible si on la regarde dans la clé. La ville se trouve à l'extrémité nord de la plaine de Chine du Nord, adossée aux montagnes de Yanshan qui marquent la transition vers la Mongolie. La Grande Muraille passe à quelques dizaines de kilomètres au nord du centre-ville. La Cité Interdite, le Temple du Ciel, les hutongs, les avenues impériales, tout l'imaginaire pékinois s'est construit dans ce contexte de capitale-frontière. Pékin n'a pas été choisie pour son climat (rude, sec, poussiéreux), ni pour sa beauté naturelle. Elle a été choisie pour sa fonction stratégique.

Tianjin est le débouché maritime de Pékin, à 120 kilomètres à l'est, sur le golfe de Bohai. Pendant des siècles, c'est le port qui ravitaille la capitale en grain venu du Sud par le Grand Canal. Au 19e siècle, après les guerres de l'opium, Tianjin devient l'un des grands « ports à traités » et se couvre de concessions étrangères dont l'architecture reste visible aujourd'hui (quartier européen, anciens consulats, hôtels début 20e siècle). Aujourd'hui mégapole de quinze millions d'habitants, c'est l'un des plus grands ports du monde.

Le Hebei est la province qui entoure littéralement Pékin et Tianjin. Longtemps champ de bataille des invasions du nord, aujourd'hui province à dominante rurale et industrielle (sidérurgie, charbon, pollution), elle souffre d'être éclipsée par les deux mégapoles qu'elle encercle. C'est pourtant ici que se trouvent certaines des plus belles sections de la Grande Muraille (Jinshanling, Simatai), ainsi que Chengde, l'ancienne résidence d'été des empereurs Qing, où ces derniers gouvernaient une partie de l'année en gardant un œil sur la frontière mongole.

Le Shanxi est probablement la province la plus sous-estimée du Huabei. Verrou militaire historique entre la plaine et la steppe, traversée par des passes étroites (Yanmen, Niangziguan), elle conserve aujourd'hui l'une des plus extraordinaires concentrations d'architecture ancienne en bois de Chine, précisément parce que sa sécheresse, son éloignement relatif et sa pauvreté l'ont préservée des reconstructions. Les temples bouddhiques de Wutai Shan, les vieilles villes de Pingyao et Datong, les grottes bouddhiques de Yungang, comptent parmi les patrimoines les plus précieux de Chine, et restent largement à l'écart du tourisme international.

La Mongolie-Intérieure est l'ancien territoire des nomades, intégré à l'empire chinois au 17e siècle. C'est une région autonome immense (un huitième du territoire chinois), qui s'étend sur plus de 2400 kilomètres d'est en ouest, avec des steppes, des déserts (le Gobi), et des massifs forestiers. Sa population est aujourd'hui majoritairement han, mais environ quatre millions de Mongols y vivent encore, et la langue mongole y est officiellement reconnue (panneaux bilingues, télévision mongole). La distinction entre Mongolie-Intérieure (chinoise) et Mongolie-Extérieure (la République de Mongolie indépendante) reste l'une des séparations les moins comprises en Occident ; les deux étaient un même monde mongol, séparé en deux au 17e siècle par les arrangements impériaux Qing.

Aller dans le Huabei : pour quoi faire ?

Le Huabei est, presque par définition, la première région de Chine que visite un voyageur étranger. Pékin et la Grande Muraille concentrent à eux seuls une partie écrasante des images et des récits qui circulent sur la Chine. Pour beaucoup, le Huabei, c'est la Chine tout court.

Mais c'est précisément pour cela que la région mérite une lecture spécifique. Le Huabei n'est pas « la Chine » : c'est une Chine particulière, celle qui s'est construite face à une frontière, et qui en a tiré une identité distincte du Sud cantonais, de l'Ouest cosmopolite ou du Sud-Ouest des minorités. On va à Pékin pour la Cité Interdite, on va à Mutianyu pour la Muraille, mais on peut aussi y aller pour comprendre que ces deux monuments racontent la même histoire : celle d'une civilisation qui a passé deux millénaires à se définir par opposition à ce qui se trouvait au nord.

Au-delà des sites incontournables, le Huabei offre des explorations moins évidentes mais peut-être plus instructives. Le Shanxi pour son patrimoine architectural sauvé par l'éloignement. La Mongolie-Intérieure pour ses steppes et son monde nomade encore partiellement vivant. Chengde pour comprendre comment les Qing géraient leur double identité (mandchoue et chinoise). Tianjin pour ses concessions étrangères et son histoire commerciale. Le Hebei pour ses sections de Muraille moins touristiques.

Le voyageur qui s'aventure au-delà de Pékin ne quitte pas la Chine « officielle » pour une Chine plus authentique. Il découvre que la Chine officielle est elle-même une construction historique précise, datée, située, et qu'elle prend sens quand on la replace dans son contexte de frontière nord. Mutianyu en est l'image la plus concrète : on y vient pour la photo, mais on en repart avec une lecture.

Que recherchez-vous ?