Le Fujian (福建) est une province côtière du sud-est de la Chine, montagneuse, tournée vers la mer, longtemps tenue à l'écart du reste du pays par ses reliefs. On y vient pour un port qui fut l'un des plus grands du monde, pour des forteresses de terre habitées par des clans entiers, pour une île aux villas coloniales et pour des montagnes plantées de thé.
Il existe à Singapour, dans une rue qui longeait jadis le rivage, un temple où les marins venaient remercier d'être arrivés vivants. On y brûle encore de l'encens devant Mazu, déesse des gens de mer. Le temple a été bâti par des immigrants venus d'une province chinoise que peu de voyageurs visitent aujourd'hui : le Fujian.
La plupart des régions, on les visite avant d'en découvrir l'influence au loin. Avec le Fujian, c'est souvent l'inverse. On le rencontre d'abord dans les temples de Mazu d'Asie du Sud-Est, dans le « taïwanais » parlé de l'autre côté du détroit, dans les réseaux marchands chinois, jusque dans le mot « thé ». Puis, un jour, on remonte à la source.
Car le Fujian a cette particularité rare : il ne s'est pas contenté d'envoyer des migrants. Il a refait des sociétés entières loin de chez lui. Et pour comprendre comment cette province montagneuse a laissé une empreinte si profonde sur le monde chinois d'outre-mer, il faut suivre les lieux où cette histoire se lit encore.
Quanzhou, le port où le monde entrait en Chine
Poussez la porte d'un temple de la vieille ville, presque n'importe lequel. L'air y est épais et sucré, saturé de fumée ; de larges spirales d'encens pendent du plafond et descendent lentement en cendre. Un vieil homme pose trois mandarines et quelques bâtonnets devant la déesse, joint les mains, s'incline, repart sans un mot. Le culte n'a jamais cessé, et c'est peut-être ce qui saisit le plus à Quanzhou : on n'y visite pas un passé, on entre dans quelque chose de vivant.

Pourtant, cette ville fut, sous les Song et les Yuan, l'un des plus grands ports de la planète, le terminus oriental de la route maritime de la soie. Marco Polo la connaissait sous le nom de Zaiton et la rangeait parmi les ports les plus actifs qu'il ait vus. On y croisait des marchands arabes, persans, tamouls, des chrétiens nestoriens, des manichéens, et ils n'ont pas seulement commercé : ils ont habité là.
La vieille ville en garde la mémoire à ciel ouvert. Le temple bouddhiste de Kaiyuan, avec ses deux pagodes de pierre, réutilise dans ses colonnes des sculptures venues d'un temple hindou détruit. La mosquée Qingjing, fondée au 11e siècle, est l'une des plus anciennes de Chine. À une vingtaine de kilomètres, le petit temple de Cao'an abrite une statue de Mani : c'est le seul sanctuaire manichéen subsistant au monde. Le musée maritime raconte le reste, et l'Unesco a classé l'ensemble en 2021 sous une formule qui dit bien ce qu'était la ville : l'entrepôt du monde.

À la lisière de Quanzhou, le village de pêcheurs de Xunpu pousse l'étrangeté plus loin : les maisons y ont les murs hérissés de coquilles d'huîtres, et les femmes portent encore dans les cheveux des couronnes de fleurs fraîches, nouées en chignon. On comprend là, mieux que partout ailleurs, que l'ouverture sur le large n'était pas un épisode : c'était une manière d'être. Les grands départs n'ont fait que la prolonger.
Xiamen et Gulangyu, le Fujian qui regarde dehors
À une heure au sud, Xiamen est la porte d'entrée naturelle de la province : c'est là qu'atterrit la plupart des vols, et c'est une ville balnéaire moderne, douce à vivre, posée sur une île reliée au continent. On y parle le minnan, c'est-à-dire la langue de Taïwan toute proche, et celle des Hokkien de Singapour ou de Penang. On l'entend dans la rue, sans en comprendre un mot.

Face à la ville, un court ferry mène à Gulangyu (Kulangsu), une île sans voitures classée à l'Unesco en 2017. On y flâne entre des centaines de villas de la fin du 19e et du début du 20e siècle, mélange d'architectures occidentales et chinoises, à demi mangées par les banians. Beaucoup ont été bâties par des Chinois d'outre-mer revenus fortunés d'Asie du Sud-Est, qui tenaient à montrer au pays ce qu'ils étaient devenus ailleurs. Marcher dans Gulangyu, c'est arpenter la preuve construite de la clé : la province qui s'était recopiée au loin revenait parfois, le temps de poser une maison, avant de repartir.

Les tulou, entrer dans la civilisation du clan
Pour voir les tulou (土楼), il faut accepter de quitter la côte et de s'enfoncer dans les terres de l'ouest par des routes sinueuses ; le jeu en vaut la chandelle.
Quand on franchit l'unique porte de l'un de ces tulou, la première impression n'est pas celle d'une maison, mais d'un monde clos sur lui-même. Un grand puits de lumière au centre, des galeries de bois sombre empilées sur quatre ou cinq étages, une odeur de terre humide et de fumée de cuisine, le bruit des enfants et des volailles qui rebondit contre les murs épais. On est entré dans une forteresse habitée.

Ces immenses maisons de terre, souvent rondes, abritent une lignée tout entière : des dizaines de familles, leurs greniers, leurs puits, leur temple ancestral, le tout derrière une seule enceinte. On en visite les plus beaux autour de Yongding, de Nanjing et de Hua'an (l'ensemble est classé à l'Unesco depuis 2008), et certains accueillent les voyageurs pour la nuit, ce qui reste la meilleure façon d'en mesurer l'échelle. On les attribue surtout aux Hakka, ce peuple lui-même venu du nord il y a des siècles et qui parle sa propre langue, parfois aussi aux communautés minnan.

Mais le tulou n'est pas qu'un beau geste communautaire. C'était d'abord une réponse à l'insécurité : aux bandits, aux conflits entre clans, à la rudesse d'un pays sans terre. On se barricade parce qu'on a peur, et l'on vit serré parce qu'il faut tenir ensemble. C'est cette même dureté, ce manque de terre et de sûreté, qui a poussé, génération après génération, à tenter sa chance ailleurs. On partait alors comme on vivait : en clan. On emportait un nom de lignée, une langue, des dieux ; on retrouvait, de l'autre côté de la mer, quelqu'un du même village pour vous loger et vous embaucher. Le tulou est l'image de ce qui rendait le départ possible. On ne quittait jamais le Fujian tout seul.
Meizhou, la déesse à la source
Et l'on revient à la déesse du début. Au large de Putian, l'île de Meizhou abrite le temple d'origine de Mazu, née là, dit la tradition, au 10e siècle, avant de devenir la protectrice de tous ceux qui prenaient la mer.
C'est ici que les temples de Singapour, de Taïwan ou de Malaisie viennent puiser leur légitimité, et c'est ici, surtout, que reviennent les pèlerins. Beaucoup arrivent de Taïwan, où le culte est immense : chaque année, des centaines de milliers de fidèles refont le voyage vers l'île-mère, et les jours de fête, la fumée des offrandes finit par voiler la mer.

Cette parenté entre les deux rives du détroit est d'abord cela : un fait de langue, d'ancêtres et de dévotion, antérieur de plusieurs siècles à la situation politique d'aujourd'hui. La majorité des familles de Taïwan descend de migrants partis de Quanzhou et de Zhangzhou à compter du 17e siècle, et le « taïwanais » qu'on y parle est précisément ce minnan du sud du Fujian.
Aller à Meizhou, c'est voir la province recopiée revenir sur elle-même : des gens dont les ancêtres sont partis il y a trois siècles, et qui rentrent, le temps d'un pèlerinage, sur l'île d'où la déesse les a, croient-ils, toujours accompagnés.
Les monts Wuyi, le paysage et le thé qui a nommé le monde
Tout au nord-ouest, contre la frontière du Jiangxi, les monts Wuyi offrent le grand paysage de la province (lui aussi classé à l'Unesco) : des pitons de grès rouge, une rivière aux neuf méandres qu'on descend sur un radeau de bambou, et, accrochées aux pentes, les terrasses du thé de roche, dont le fameux Da Hong Pao. Le printemps et l'automne y sont les plus belles saisons ; l'été, sur toute la province, est chaud, humide et balayé par les typhons.

C'est dans cette région qu'aurait été produit l'un des tout premiers thés noirs du monde, parti ensuite vers l'Europe. Et c'est par les ports du Fujian, notamment Xiamen (que les marchands appelaient Amoy), que les Européens ont longtemps acheté ce thé. Or, dans le parler local, le caractère du thé se prononce « te ». De là viennent le néerlandais « thee », l'anglais « tea », l'allemand « tee » et le français « thé » (là où le thé a voyagé par voie de terre, à travers l'Asie centrale, on dit au contraire « cha »).
Autrement dit : quand vous commandez un thé, à Bordeaux comme ailleurs, vous prononcez sans le savoir un mot du Fujian. Une fois encore, la marque de la province sur le monde se loge loin d'elle, dans une habitude et dans un mot, pendant qu'elle-même reste discrète sur ses pentes.
À table, et un dernier pont vers Taïwan
La cuisine min, l'une des huit grandes cuisines chinoises, aime les bouillons, les produits de la mer et les saveurs douces. Le plat-emblème de Fuzhou, le « Bouddha saute par-dessus le mur », est un ragoût dont le nom promet qu'aucun moine n'y résisterait. Plus simple, et plus parlant pour notre fil : l'omelette aux huîtres, qu'on avale sur les marchés du sud du Fujian et qu'on retrouve, presque identique, dans les marchés de nuit de Taïwan. La même langue des deux côtés du détroit, la même déesse, et jusqu'au même en-cas du soir.

Partout, enfin, le thé se boit en gong fu cha, infusion après infusion, dans de minuscules tasses qu'on vous tend brûlantes et qu'il faut reposer vite. On vous en proposera chez un marchand, dans une boutique, parfois chez un inconnu : c'est ici un geste d'accueil avant d'être une cérémonie, et la meilleure manière de s'asseoir un moment au rythme de la province.
Pour un premier séjour, le plus cohérent est de tenir la côte (Xiamen et Gulangyu, Quanzhou, Meizhou pour Mazu), bien reliée par le train à grande vitesse, puis de s'offrir un seul détour vers l'intérieur : les tulou pour la civilisation du clan, ou les monts Wuyi pour le paysage et le thé. Vouloir tout faire, c'est se condamner à courir.
Au fond, le Fujian se visite à rebours des autres provinces. On rencontre d'abord ses traces, puis on remonte jusqu'à la source. Sauf que la source continue, elle aussi, de partir. Quelque part, sur une côte qui n'est pas la sienne, quelqu'un allume un bâton d'encens devant Mazu et fonde, sans y penser, un Fujian de plus.



