Huadong, la Chine de l'Est où richesse est devenue raffinement

La Huadong, la Chine de l'Est où la richesse est devenue raffinement

Le Huadong (华东), la Chine de l'Est, regroupe Shanghai et six provinces (Jiangsu, Zhejiang, Anhui, Fujian, Jiangxi, Shandong) qui forment ensemble la région la plus peuplée, la plus riche et la plus dominante économiquement de la Chine contemporaine. Mais avant d'être le poumon du miracle économique chinois, cette région a été, pendant mille ans, l'endroit où la richesse marchande s'est transformée en culture lettrée, en art, en raffinement.

À partir du 13e siècle, des voyageurs comme Marco Polo, puis plus tard Ibn Battuta, débarquent dans une ville chinoise du delta. Il décrit ce qu'il voit : des canaux qui sillonnent partout, des ponts couverts, des marchés débordants, des maisons à étages, des jardins privés où des lettrés boivent du thé en composant des poèmes.

Pour ces voyageurs venus du Moyen-Orient ou de Venise, ce n'est pas la première fois qu'ils voient des villes prospères, ni des marchés. Mais ce qui les frappe ici, c'est l'alliance entre l'opulence commerciale et le raffinement culturel. Les marchands ne se contentent pas d'accumuler des richesses ; ils en font des jardins, des bibliothèques, des collections de porcelaines, des traités d'esthétique.

Ils décrivent, sans le savoir, ce qui en fait, depuis mille ans, la singularité du Huadong.

Cette région chinoise est celle où les choses convergent. L'eau, le commerce, la culture : cette richesse a été transformée, génération après génération, en jardins, en peintures, en livres, en porcelaines, en théâtres, en cuisines raffinées. Le Huadong, c'est l'endroit où l'argent chinois est devenu de la beauté.

Aujourd'hui, cette logique continue, mais elle prend une forme nouvelle. Shanghai, Hangzhou, Suzhou, Ningbo concentrent une part écrasante de l'économie chinoise. Le delta du Yangtsé est le premier pôle économique du pays. Le port de Ningbo-Zhoushan est le premier port mondial en tonnage. Hangzhou est la capitale du e-commerce chinois (Alibaba y a son siège). Le Huadong reste, comme depuis mille ans, l'endroit où la richesse se fait.

Mille ans de marchands et de lettrés

Le grand basculement se produit au 12e siècle. En 1127, les armées jurchen prennent la capitale Song de Kaifeng, et la cour s'enfuit vers le sud. Elle s'installe à Hangzhou, qui devient la capitale des Song du Sud jusqu'à la conquête mongole de 1279. Le centre démographique, économique et culturel chinois bascule définitivement du Nord vers le delta du Yangtsé. Hangzhou devient au 13e siècle la ville la plus peuplée et la plus prospère du monde.

Quand Marco Polo arrive en Chine, ce n'est pas Pékin qu'il décrit comme la merveille du monde, c'est Hangzhou.

À partir de cette époque, le Huadong devient le moteur économique chinois. Le Grand Canal (achevé sous les Sui mais pleinement exploité à partir des Song) relie le riz du delta aux capitales du Nord. Les marchands de Suzhou et Hangzhou prospèrent. Les guildes du Huizhou (sud du Anhui) bâtissent des empires commerciaux. Les marchands maritimes du Fujian partent vers l'Asie du Sud-Est et y fondent les premières communautés de la diaspora chinoise (les Hokkien de Singapour, Malaisie, Indonésie descendent de ces vagues).

Cette accumulation marchande se transforme, génération après génération, en culture. Les fils des marchands deviennent lettrés, passent les examens impériaux. Les fortunes financent des jardins (Suzhou conserve la plus grande concentration de jardins lettrés de Chine, classés UNESCO), des éditions de livres, des théâtres (l'opéra Kunqu naît à Suzhou au 14e siècle). La porcelaine de Jingdezhen, au Jiangxi, devient à partir des Ming la référence mondiale, exportée dans toute l'Europe.

Plus au nord, le Shandong joue un rôle complémentaire : c'est la province de Confucius, né à Qufu, et son influence intellectuelle imprègne toute la culture chinoise classique pendant plus de deux mille ans.

Le 19e siècle marque un tournant brutal. Après les guerres de l'opium, Shanghai est ouverte de force au commerce étranger en 1842, et passe en quelques décennies du statut de petit port à celui de plus grande ville d'Asie. Le centre de gravité commercial chinois bascule vers cette ville cosmopolite, où coexistent concessions étrangères, banques internationales, et une bourgeoisie chinoise moderne. Le 20e siècle prolonge cette dynamique, et l'ouverture des années 1980 fait du delta du Yangtsé le premier pôle économique du miracle chinois.

Carte des provinces de l'Est de la Chine

Sept Chines au bord de l'eau

Le Huadong regroupe sept entités très différentes, qu'on peut organiser en quatre sous-ensembles cohérents.

Le delta du Yangtsé est le cœur économique et culturel du Huadong. Il regroupe Shanghai, le Jiangsu et le Zhejiang. Shanghai (vingt-cinq millions d'habitants) est la métropole mondiale chinoise, première place financière, vitrine du miracle économique, ville cosmopolite à l'identité longtemps perçue comme distincte du reste de la Chine.

Le Jiangsu, immédiatement au nord, abrite Suzhou (la ville des jardins lettrés et de l'opéra Kunqu, aujourd'hui hub industriel high-tech) et Nanjing (l'ancienne capitale impériale Ming, où Sun Yat-sen a fondé la République en 1912).

Le Zhejiang, au sud, est centré sur Hangzhou (le lac de l'Ouest, l'ancienne capitale Song, le siège d'Alibaba) et Ningbo (premier port mondial). Cette triade concentre une part décisive de l'économie chinoise, mais aussi le patrimoine culturel le plus dense du pays : jardins, temples bouddhiques, anciennes villes d'eau (Wuzhen, Xitang, Tongli), monts sacrés (Putuoshan), bibliothèques anciennes.

L'arrière-pays oublié regroupe le Anhui et le Jiangxi, deux provinces enclavées qui ont longtemps prospéré (les guildes Huizhou ont dominé le commerce intérieur chinois aux 16e-18e siècles, et Jingdezhen au Jiangxi a fourni la porcelaine du monde entier pendant des siècles), mais qui ont été progressivement marginalisées par le miracle économique côtier. L'Anhui conserve des villages Huizhou parfaitement préservés (Hongcun, Xidi, classés UNESCO), le Huangshan (la montagne jaune, l'une des montagnes les plus peintes de Chine), et la culture Huizhou (architecture, cuisine, traditions). Le Jiangxi abrite Jingdezhen (toujours la capitale chinoise de la porcelaine), le mont Lushan, et plusieurs sites du tourisme rouge (Mao y a installé un de ses premiers soviets dans les années 1930).

Le Fujian est un cas à part. Coupée du reste de la Chine par des chaînes de montagnes, cette province côtière a développé sa propre identité : langue minnan distincte du mandarin (parlée aussi à Taïwan, à Singapour, dans les communautés hokkien d'Asie du Sud-Est), tradition maritime ancienne (Quanzhou, sa grande ville historique, était le plus grand port du monde sous les Song), cuisine spécifique, architecture caractéristique des Hakka (les tulou, ces forteresses circulaires en terre, classées UNESCO). Le Fujian fait face à Taïwan, dont la population a très majoritairement émigré du Fujian côtier à partir du 17e siècle. Cette parenté linguistique, culturelle et familiale est l'une des dimensions les moins connues en Occident des relations entre les deux rives du détroit, souvent masquée par la situation politique contemporaine du détroit de Taïwan.

Le Shandong, enfin, est la Chine du Nord côtière, et le seul morceau du Huadong qui ne soit pas dans le bassin du Yangtsé. Province dense (cent millions d'habitants), agricole et industrielle, elle a une identité culturelle forte : c'est la province de Confucius (né à Qufu, dont le temple et le cimetière familial sont classés UNESCO), du mont Taishan (la plus sacrée des cinq montagnes sacrées et lieu de pèlerinage impérial millénaire), et des grandes traditions intellectuelles chinoises.

Qingdao, son grand port, a une histoire singulière : ancienne concession allemande au début du 20e siècle, elle a conservé une architecture européenne, et c'est ici qu'a été fondée la marque de bière Tsingtao (Qingdao), désormais la plus exportée de Chine.

Aller dans le Huadong : pour quoi faire ?

Le Huadong est la deuxième destination de premier voyage en Chine, après le triangle nord (Pékin, Xi'an, Shanghai). Shanghai concentre l'essentiel des visites étrangères, suivie par Suzhou et Hangzhou qui se visitent en complément depuis la métropole. Pour beaucoup, le Huadong se résume à ces trois villes, et c'est déjà énorme.

Mais la région offre beaucoup plus, à qui veut s'éloigner du circuit classique. Le Shandong permet une plongée dans la culture chinoise classique (Confucius, le Taishan) que peu de voyageurs occidentaux font, alors qu'elle est pour les Chinois eux-mêmes un pèlerinage essentiel. L'Anhui, avec ses villages Huizhou et son Huangshan, offre quelques-uns des paysages et patrimoines les plus extraordinaires de Chine, encore largement à l'écart du tourisme international. Le Fujian, avec sa singularité linguistique et architecturale (les tulou hakka), est une porte d'entrée vers une Chine qu'on n'attend pas : non-mandarinophone, maritime, tournée vers Taïwan et le Sud-Est asiatique. Le Jiangxi, avec Jingdezhen, est un détour pour qui s'intéresse à l'histoire matérielle de la porcelaine, qui a façonné les goûts européens pendant trois siècles.

Aller dans le Huadong, c'est, plus encore qu'ailleurs en Chine, voyager dans une région où la richesse, le commerce et la culture ont entretenu des liens étroits pendant mille ans. C'est comprendre que ce qu'on appelle « la haute culture chinoise » (jardins, peinture lettrée, opéra raffiné, cérémonie du thé, porcelaine, poésie) vient en grande partie d'un coin de pays où des marchands enrichis ont décidé, génération après génération, de transformer leur argent en beauté.

Et c'est aussi se rendre compte que cette logique n'a jamais cessé : Shanghai, Hangzhou et Suzhou continuent aujourd'hui de produire de la richesse à une échelle planétaire. Reste à voir, dans les prochaines décennies, si cette richesse contemporaine saura se transformer en raffinement comme l'a fait celle des siècles passés.

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