Chacune des quatre montagnes bouddhistes sacrées de Chine est la résidence terrestre d'un bodhisattva. Comprendre ce système, c'est saisir pourquoi un pèlerin chinois choisit telle montagne plutôt qu'une autre, selon ce qu'il vient demander.
La première fois que l'on prend un ferry pour Putuo, on pense monter dans un bateau de touristes. Bondé de pèlerins chargés de grands sacs rouges pleins de bâtons d'encens et d'offrandes, des grand-mères égrenaient des prières à voix basse, et personne ne regardait vraiment l'île qui approche.
Il faut un moment pour comprendre : ils ne viennent pas visiter un lieu, ils viennent saluer quelqu'un. Pour eux, sur cette île, habite Guanyin.
C'est toute la clé de ces quatre montagnes, et c'est ce qu'aucun guide ne dit clairement. En Chine, on ne monte pas « une montagne bouddhiste » comme on irait voir un beau paysage. On rend visite à un bodhisattva qui réside là.
La langue le dit mieux que moi : le pèlerinage s'appelle chaoshan jinxiang (朝山进香), « se rendre à la montagne pour y offrir de l'encens ». Ce n'est pas une randonnée à thème spirituel, c'est une audience, avec ses offrandes.
Une géographie des présences, pas un palmarès des sommets
Oubliez la logique des les cinq montagnes sacrées, qui sont une carte de l'empire : chinoises, anciennes, impériales, fixées par la géographie (une par direction). Les quatre montagnes bouddhistes sont venues bien plus tard, avec le bouddhisme importé d'Inde, et ne se sont pas fixées par direction mais par présence : là où, d'une façon ou d'une autre, un bodhisattva s'est révélé habiter. Deux idées opposées de ce qu'est une montagne sacrée. Là où les cinq bornent un territoire, les quatre abritent quelqu'un.

Et il est frappant de voir que chacune a été reconnue par un chemin différent, ce qui dit bien qu'il s'agit de présences plus que de monuments : Putuo par une légende (une statue que la mer refuse de laisser partir), Emei par une apparition, Jiuhua par un corps resté intact après la mort, et le Wutai par l'Écriture elle-même, le Sūtra Avatamsaka mentionnant une « montagne claire et froide » du nord où réside Manjushri, que les Chinois ont identifiée à ce massif. Une présence se signale par une légende, un signe, un corps ou un texte ; mais c'est toujours une présence.
Chaque montagne a une identité très précise, qui n'est ni son altitude ni sa beauté, mais son occupant. Quatre bodhisattvas, quatre vertus, quatre raisons d'y monter.
Guanyin, la compassion, au mont Putuo. Manjushri (Wenshu), la sagesse, au mont Wutai. Samantabhadra (Puxian), la pratique mise en acte, au mont Emei. Dizang (Ksitigarbha), le salut des morts, au mont Jiuhua.
Cela explique pourquoi les pèlerins ne vont pas tous au même endroit. On monte au Putuo pour demander un enfant ou la protection d'un proche en mer ; au Wutai pour la sagesse et la réussite aux examens ; au Jiuhua pour prier un défunt. La montagne se choisit par le besoin, comme on choisit à quel saint s'adresser.
Sur place, regardez ce que les gens viennent réellement faire devant les autels : vous lirez la montagne mieux que dans n'importe quel panneau.

Méfiez-vous de l'image de brochure (« sommets sereins, moines paisibles, brume et silence »). Ces montagnes sont des lieux de culte bien vivants, donc souvent bondés, enfumés d'encens, bordés d'échoppes, de files d'attente, de haut-parleurs et de téléphériques très modernes. N'y voyez pas un échec de l'expérience spirituelle : c'est précisément la forme vivante qu'elle prend en Chine aujourd'hui. La paix qu'on y cherche n'est pas une ambiance, c'est ce qu'on vient y demander, au milieu de la foule.
Mont Putuo (普陀山), l'île de Guanyin : la compassion
C'est la seule des quatre qui ne soit pas vraiment une montagne mais une île, posée en mer de Chine orientale au large du Zhejiang, qu'on atteint par un court trajet en ferry depuis la côte. Cette singularité fait tout son caractère : plages de sable, falaises, forêt et temples mêlés, l'encens qui se dissout dans l'air marin.

Guanyin, le bodhisattva de la compassion, y règne, et c'est la montagne la plus populaire et la plus tendre des quatre. On y vient surtout demander des choses très humaines : un enfant (le hall de la « Guanyin qui donne des fils » croule sous l'encens), la protection des marins et des voyageurs, le réconfort.
Guanyin, à l'origine masculin en Inde, est devenu en Chine cette figure féminine et maternelle que tout le monde connaît. La légende fondatrice de l'île le raconte joliment : au 9e siècle, un moine japonais, Egaku (慧锷), qui tentait de ramener une statue de Guanyin par la mer, fut bloqué par les tempêtes ; comprenant que le bodhisattva ne voulait pas partir, il fonda sur place le temple de la « Guanyin qui refuse de s'en aller » (不肯去观音院, Bùkěnqù Guānyīn Yuàn).
Mont Wutai (五台山), le séjour de Manjushri : la sagesse
La plus froide des quatre et l'une des plus hautes, et la seule qui ne soit pas un pic mais un vaste plateau d'altitude du Shanxi, fait de cinq terrasses (五台, « cinq terrasses ») balayées par le vent. C'est le domaine de Manjushri (Wenshu en chinois), le bodhisattva de la sagesse, celui qu'on prie pour l'intelligence, les études et la réussite aux examens.

Sa vraie singularité, c'est d'être un lieu de rencontre : le seul des quatre où le bouddhisme chinois (robes safran) et le bouddhisme tibétain et mongol (robes pourpres, stupas blancs) cohabitent côte à côte. Cette dualité remonte aux Yuan et surtout au patronage des empereurs Qing, qui ont fait du Wutai un pont entre les deux mondes bouddhistes.
Elle en a longtemps fait l'un des grands sanctuaires de pèlerinage d'Asie orientale, attirant des fidèles de Mongolie, du Tibet et bien au-delà. Marcher d'un monastère chinois à un temple tibétain en quelques minutes, c'est une expérience qu'aucune autre montagne n'offre.
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Mont Emei (峨眉山), le royaume de Samantabhadra : la pratique
La plus verte et la plus sauvage, dans le Sichuan, et de fait la plus haute des quatre : forêt dense, brumes, longues montées par les escaliers, et au bout le Sommet d'or et sa mer de nuages. Elle abrite Samantabhadra (Puxian), le bodhisattva de la vertu mise en pratique, celui de l'action patiente plutôt que de la contemplation, souvent représenté chevauchant un éléphant à six défenses.

Attention au cliché qui ronge sa réputation : on la résume toujours à « la plus belle ». C'est vrai, mais ça la réduit à une carte postale. Sa vraie nature, c'est l'effort, la montée comme exercice, dans la lignée du bodhisattva qu'elle abrite. Même les célèbres macaques d'Emei participent à cette leçon : ils vous rappellent très vite, en chapardant ce qui dépasse, qu'une montagne sacrée n'est pas un décor maîtrisé mais un lieu vivant qui résiste un peu (gardez vos sacs fermés).
Et à courte distance veille le grand Bouddha de Leshan, colosse de pierre de 71 mètres taillé dans la falaise au confluent de trois rivières, que l'on associe presque toujours à la visite.
Mont Jiuhua (九华山), le domaine de Dizang : le salut des morts
La plus grave des quatre, dans l'Anhui. Son nom (« neuf splendeurs ») lui vient, dit-on, du poète Li Bai qui compara ses pics à neuf fleurs de lotus. Elle est le domaine de Dizang (Ksitigarbha), le bodhisattva qui a fait le vœu de ne pas accéder à l'éveil tant que les enfers ne seraient pas vidés, et de secourir les âmes des morts. C'est donc la montagne du deuil et de la mémoire : on y monte prier pour les défunts, et son atmosphère n'a rien de la douceur de Putuo.

Sa particularité la plus saisissante tient à une croyance bien vivante : on y vénère des corps de moines considérés comme incorruptibles, qui ne se seraient pas décomposés après la mort, recouverts d'or et exposés dans certains temples. La légende fondatrice est celle d'un prince coréen venu au VIIIe siècle pratiquer l'ascèse sur la montagne pendant des décennies ; à sa mort, son corps resté intact fit voir en lui une incarnation de Dizang, et l'on bâtit pour lui le Hall du Corps de chair. Cette montagne ne parle pas de paysage, elle parle de ce qui reste après la mort.
Alors, laquelle ?
Posez-vous la question autrement que pour une montagne ordinaire. Ne demandez pas « laquelle est la plus belle » (ce serait retomber dans le piège), mais « qui ai-je envie d'aller voir, et pour demander quoi ». La compassion et un vœu très intime, ce sera Putuo. La sagesse et le frottement de deux mondes bouddhistes, le Wutai. L'effort récompensé d'une mer de nuages, l'Emei. Le souvenir d'un mort, le Jiuhua.
Et puisqu'on y va pour une audience, sachez que certaines audiences ont leurs moments forts. Le Wutai ne se visite vraiment que de mai à octobre, le reste de l'année y étant glacial. L'Emei se parcourt toute l'année, mais sa mer de nuages se révèle souvent mieux en hiver. Le Putuo s'anime à l'extrême pour les grandes fêtes de Guanyin, foule immense et ferveur à son comble. Et le Jiuhua connaît son temps fort lors de la fête des fantômes, au septième mois lunaire, quand on monte en nombre confier ses morts à Dizang.
Au fond, ces quatre montagnes nous rappellent une chose que nos voyages oublient souvent : on ne va pas toujours quelque part pour voir, parfois on y va pour rendre visite. La vraie question n'est peut-être pas où aller, mais à qui.


