Le Xibei, la Chine du Nord-Ouest qui touche d'autres mondes

Le Xibei, la Chine du Nord-Ouest qui touche d'autres mondes

Le Xibei (西北), la Chine du Nord-Ouest, tient une place paradoxale dans l'histoire chinoise : à la fois berceau de l'empire avec Xi'an, et porte ouverte sur l'ailleurs (monde turco-musulman, Asie centrale, plateau tibétain). Cinq provinces (Shaanxi, Gansu, Qinghai, Ningxia, Xinjiang), près d'un tiers du territoire chinois, et deux mille ans de contacts qui ont façonné une partie de ce qu'on appelle aujourd'hui culture chinoise. C'est la région où la Chine cesse d'être seule.

À Kashgar, l'extrémité ouest de la Chine, on est plus proche de Damas que de Pékin. Plus proche de Téhéran que de Shanghai. Plus proche de l'Hindou Kouch que de la mer Jaune. Ce simple fait géographique suffit à fissurer l'image qu'on se fait de la Chine, et à donner sa juste mesure au Xibei.

Pour la plupart des voyageurs français, cette région se résume pourtant à quelques images convenues : Xi'an et l'armée de terre cuite, la route de la soie, les caravanes et les bouddhas. Des cartes postales qui défilent dans tous les guides, dans tous les documentaires, dans toutes les têtes. On croit savoir.

Mais le Xibei, ce sont cinq provinces qui s'étendent sur près de trois millions de kilomètres carrés, cinq fois la France. Des déserts, des plateaux d'altitude, des oasis, des massifs enneigés, des steppes. Et des populations très différentes : Hui musulmans sinophones, Ouïghours turcophones, Tibétains, et plusieurs autres peuples qui partagent ce territoire. Une diversité que le mot « Chine » peine à contenir.

Le Xibei n'est pas la périphérie d'une Chine qu'on connaîtrait par ailleurs. C'est l'endroit où la Chine touche d'autres mondes (turco-musulman, tibétain, persan historiquement, centrasiatique) et où elle apprend, depuis deux mille ans, à composer avec ce qu'elle n'a pas inventé. La route de la soie n'est pas la cause de ce contact, elle en est l'un des effets visibles. Et tout ce que nous appelons aujourd'hui « culture chinoise » porte les traces de cette zone d'échange.

Une histoire faite de contacts

Le Xibei est entré dans l'histoire chinoise sous la dynastie Han, il y a plus de deux mille ans. En 138 avant notre ère, l'empereur Wu envoie un émissaire, Zhang Qian, vers les royaumes d'Asie centrale. La mission est stratégique : trouver des alliés contre les Xiongnu, peuple nomade qui menace les frontières nord.

L'alliance ne se fera pas, mais Zhang Qian rapporte la connaissance d'un monde inconnu, et les routes commerciales qu'on appellera bien plus tard « route de la soie » naissent indirectement de cette mission.

Le terme même de 'Route de la soie' est tardif : il a été forgé en 1877 par le géographe allemand Ferdinand von Richthofen. Aucun marchand Han, Tang ou Yuan ne se serait reconnu dans cette expression.

Pendant les siècles qui suivent, le Xibei devient le couloir par lequel la Chine respire l'étranger. Le bouddhisme entre par cet axe à partir du 1er siècle ; les moines Xuanzang et Faxian traversent ce corridor pour aller chercher les textes sacrés en Inde. Sous la dynastie Tang, Chang'an (l'actuelle Xi'an) devient la ville la plus cosmopolite du monde : un million d'habitants, des communautés persanes, sogdiennes, arabes, juives et manichéennes qui prient et commercent côte à côte.

L'islam arrive par la même route à partir du 7e siècle, porté par des marchands arabes et persans. De ces communautés naissent les Hui, musulmans sinophones qui forment aujourd'hui environ vingt millions de personnes en Chine.

Cette ouverture connaît des reflux. Les Ming referment progressivement la frontière occidentale. C'est sous les Qing, au 18e siècle, que l'empire reconquiert durablement les territoires d'Asie intérieure, dont le Xinjiang (littéralement « nouvelle frontière »). Cette intégration n'est pas pacifique : le 19e siècle voit le Xibei traversé par les grandes révoltes Hui (1862-1877), qui font plusieurs millions de morts dans le Shaanxi et le Gansu. Le contact, donc, n'a jamais cessé. Mais il n'a jamais été un long fleuve tranquille. Il a pris toutes les formes : commerce, mariages, pèlerinages, conversions, mais aussi conquêtes, révoltes, répressions. C'est précisément ce qui le rend si dense, et si singulier.

Carte des provinces du Nord-Ouest de la Chine

Cinq Chines au contact

Le Xibei n'est pas uniforme. Cinq provinces, cinq variations sur la même question : que se passe-t-il quand la Chine touche autre chose ?

Le Shaanxi est la mémoire impériale du contact. C'est ici, à Xi'an, que la Chine a été le plus longtemps gouvernée, et c'est ici qu'elle a été le plus ouverte au monde. La ville garde, dans ses mosquées (la Grande Mosquée de Xi'an est l'une des plus anciennes de Chine), ses quartiers musulmans, ses pagodes bouddhiques, la trace d'une cosmopolitique millénaire dont l'armée de terre cuite n'est qu'un fragment.

Le Gansu est le corridor même. Une province longue et étroite, le « corridor du Hexi », qui suit la route que les caravanes empruntaient. Lanzhou, sa capitale, est une ville Hui musulmane sur le fleuve Jaune. Dunhuang, à l'extrémité ouest, conserve les grottes de Mogao : presque mille ans d'art bouddhique déposés là, fresque par fresque, par des artisans venus de tout le pourtour de la route.

Le Qinghai est le seuil tibétain. Plateau d'altitude, peuplé de Tibétains, de Hui, de Han, c'est la Chine qui touche le toit du monde. Xining, sa capitale, est un carrefour où se croisent les pèlerins du monastère de Kumbum (l'un des grands centres du bouddhisme tibétain hors du Tibet) et les commerçants Hui qui exportent leurs nouilles dans toute la Chine.

Le Ningxia est la Chine musulmane vivante. Plus petite des cinq provinces, c'est une région autonome Hui : un statut qui reconnaît la concentration historique de cette communauté musulmane sinophone. Mosquées en pagodes, calligraphie arabe sur les frontons, marchés halal, élevage de moutons : un islam profondément intégré au paysage chinois, et qui ne ressemble à aucun autre islam au monde.

Le Xinjiang, enfin, est la province la plus éloignée du centre han. Plus grande que la France, l'Allemagne et l'Espagne réunies, elle est peuplée d'Ouïghours turcophones, de Kazakhs, de Kirghizes, de Hui, de Mongols, et de Han. Désert du Taklamakan, montagnes du Tianshan et du Pamir, oasis échelonnées le long des anciennes routes : Kashgar, Turfan, Hotan. Le Xinjiang est le bout de la Chine, et le début d'autre chose. C'est aussi, depuis une vingtaine d'années, le théâtre de questions entre Pékin et les pays occidentaux.

Manger le Xibei

Si vous habitez en France, vous avez probablement déjà mangé de la cuisine du Xibei sans le savoir. Le 兰州拉面 (lánzhōu lāmiàn), les nouilles tirées à la main de Lanzhou, est l'un des plats chinois les plus présents dans les restaurants asiatiques d'Europe. Un bol simple en apparence : un bouillon clair de bœuf, des nouilles étirées à la main devant le client, quelques herbes vertes, des tranches de radis blanc, un peu d'huile pimentée. Mais ce bol raconte exactement la clé de lecture de cette page.

Le plat tel qu'on le connaît aujourd'hui a été fixé à Lanzhou au début du 20e siècle, dans sa forme commerciale moderne (bouillon clair de bœuf, « cinq couleurs » caractéristiques), par un cuisinier hui nommé Ma Baozi (马保子), qui vendait ses nouilles dans les rues de la ville vers 1915. Mais l'art des nouilles tirées chez les Hui est plus ancien, et il s'inscrit dans une famille de plats centrasiatiques qui dépasse largement Lanzhou. Le bol est devenu, en un siècle, l'un des emblèmes culinaires de la Chine : on en trouve dans toutes les grandes villes, et le gouvernement chinois va jusqu'à en réguler le prix.

Mais c'est un plat hui, donc musulman, donc halal, donc sans porc. C'est une nourriture chinoise au sens plein, mais cuisinée selon des règles importées il y a mille ans depuis le monde arabo-persan, dans une ville qui était un point de passage majeur de la route de la soie.

Et le plat ne s'arrête pas à la frontière chinoise. À quelques centaines de kilomètres à l'ouest de Kashgar, en Asie centrale, les Ouïghours et les Ouzbeks mangent des nouilles apparentées, étirées à la main selon des techniques très proches, qu'ils appellent läghmän ou lag'mon. Mêmes gestes, même famille de plats, traversant les langues et les frontières. Le Xibei tient dans cette continuité : ce n'est pas une marge orientale, c'est un point sur une carte plus vaste.

À Bordeaux, quand on commande un bol de Lanzhou dans un petit restaurant tenu par une famille hui, on ne mange pas un produit d'exportation. On mange une preuve : la Chine n'est pas, n'a jamais été, un bloc culturel fermé. Elle est faite, depuis deux mille ans, de ce qui passait par le Xibei.

Aller dans le Xibei : pour quoi faire ?

Le Xibei n'est pas une destination de premier voyage en Chine. Les distances y sont énormes, les conditions parfois rudes (altitude au Qinghai, désert au Xinjiang, froid l'hiver).

Mais c'est précisément pour cela qu'il vaut le voyage, à un moment ou à un autre. Le Xibei apprend une autre Chine ; une Chine qui n'est pas née d'elle-même, mais des contacts qu'elle a entretenus pendant deux millénaires avec le monde qui l'entourait. On y va pour comprendre que le bouddhisme chinois est venu d'ailleurs, que l'islam chinois a plus de mille ans, que la cuisine chinoise n'est pas une, que les mosquées peuvent ressembler à des pagodes, et que Chang'an était plus cosmopolite à l'époque des Tang que beaucoup de capitales du 21e siècle.

Le voyageur qui accepte cela en revient changé. Pas parce qu'il aura coché Xi'an et Dunhuang, mais parce qu'il aura cessé de penser la Chine comme un bloc, et commencé à la penser comme une zone de contact ancienne, dont le centre n'a jamais été tout à fait seul.

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