Le Huazhong, le centre civilisationnel oublié de la Chine

Le Huazhong, le centre civilisationnel oublié de la Chine

Le Huazhong (华中), souvent traduit par « Chine du Centre », désigne en réalité quelque chose de plus précis : le centre de la civilisation chinoise, c'est-à-dire son berceau. Cette région, qui regroupe les provinces du Henan, du Hubei et du Hunan, est l'endroit même où la Chine a vu le jour il y a plus de trois mille ans, avec ses premières dynasties, sa première écriture, ses premières capitales impériales. Aujourd'hui, ce centre originel est devenu une marge discrète, traversée sans être vue, méconnue à l'étranger.

Tout commence par le mot. Le nom de la région, 华中 (huázhōng), n'est presque jamais traduit correctement. La plupart des sources francophones rendent ce terme par « Chine centrale », comme si 华 voulait dire « Chine ».

C'est inexact. Il ne désigne pas la Chine au sens politique. Il évoque la splendeur, et par extension la civilisation chinoise dans son rayonnement et sa beauté.

C'est le 华 qu'on retrouve dans 中华 (zhōnghuá, la Chine au sens civilisationnel, qu'on traduit traditionnellement par « Chine éternelle » ou « civilisation chinoise »).

Le Huazhong, littéralement, n'est donc pas "la Chine du centre". C'est "le centre de la civilisation chinoise". Et ce n'est pas une coquetterie sémantique : c'est une réalité historique précise. La civilisation chinoise a vu émerger ses premières dynasties historiquement documentées, sur les rives du fleuve Jaune, il y a plus de trois mille ans. Tout, dans ce qu'on appelle aujourd'hui « Chine », remonte à ce lieu.

Et pourtant, le Huazhong est aujourd'hui l'une des régions les moins visitées par les voyageurs étrangers, et l'une des moins valorisées dans le récit national chinois lui-même. La région-mère est devenue une marge discrète.

Une histoire qui a tout commencé

Le Huazhong, c'est avant tout le Henan. Et le Henan, c'est l'endroit où la civilisation chinoise a vu le jour.

Les premières villes chinoises connues archéologiquement se trouvent ici. La dynastie Shang (vers 1600-1046 avant notre ère), première dynastie historiquement attestée de Chine, y avait sa capitale à Anyang. C'est là, dans les os oraculaires des cérémonies divinatoires Shang, que l'écriture chinoise apparaît pour la première fois sous forme cohérente : les caractères qu'on utilise aujourd'hui, après plusieurs évolutions, descendent directement de ces inscriptions.

La dynastie Zhou qui leur succède (1046-256 avant notre ère) gouverne aussi depuis le Henan, et c'est sous elle que se constituent les fondements philosophiques, rituels et politiques de la civilisation chinoise.

Quand on dit 'la Chine', on désigne sans le savoir ce qui s'est passé ici, il y a trois mille ans.

Les capitales impériales suivantes restent longtemps dans la région : Luoyang, au Henan, sera capitale sous une dizaine de dynasties, dont les Han orientaux, les Wei, les Tang à certaines périodes. Kaifeng, également au Henan, est capitale de la dynastie Song (960-1127), au moment où la Chine est probablement la civilisation la plus avancée du monde. Pendant deux mille ans, le centre politique chinois oscille entre le Henan et le Shaanxi voisin, jamais loin.

Le Hubei et le Hunan, plus au sud sur le Yangtsé, sont sinisés plus tardivement, mais entrent durablement dans l'orbite civilisationnelle chinoise à partir des Tang. Le Hubei devient un nœud stratégique du Yangtsé : Wuhan, à son confluent avec le Han, est l'un des grands points de passage de la Chine intérieure. Le Hunan, au sud du Yangtsé, devient l'un des grands greniers à riz du pays.

Le grand basculement se produit progressivement à partir des Song du Sud (12e siècle), quand le centre économique et démographique chinois glisse vers le Yangtsé inférieur et la côte est. Puis, sous les Ming et les Qing, la capitale s'installe définitivement à Pékin. Le Henan, ancien centre du monde chinois, devient une province parmi d'autres.

Le 20e siècle achève le mouvement : les grandes catastrophes (famine du Henan de 1942, inondations volontaires du fleuve Jaune en 1938 pour stopper l'avancée japonaise) frappent la région-mère, sans qu'aucun grand récit national n'en garde la trace.

Cet oubli n'est d'ailleurs pas un hasard. Le 20e siècle chinois s'est construit sur deux grands récits parallèles : celui de la modernisation économique, tourné vers la côte est (Shanghai, Tianjin, puis Shenzhen, Canton), et celui de l'épopée révolutionnaire, tourné vers l'ouest (la Longue Marche, Yan'an au Shaanxi, le Jiangxi rouge des débuts maoïstes). Le Henan, centre ancien déchu, n'incarne ni le futur économique ni le passé révolutionnaire héroïque. Il tombe dans un angle mort du double récit national, et c'est cette invisibilité narrative, autant que la pauvreté économique, qui explique sa marginalisation symbolique aujourd'hui.

Carte des provinces du Centre de la Chine

Trois Chines au berceau

Le Henan est le cœur originel du Huazhong. Province la plus peuplée de Chine intérieure (près de cent millions d'habitants), elle conserve la mémoire matérielle de la civilisation chinoise ancienne : Anyang et ses inscriptions oraculaires Shang, Luoyang et ses grottes bouddhiques de Longmen (classées UNESCO), Kaifeng et son centre historique, le temple Shaolin (oui, le berceau du kung-fu et du bouddhisme Chan se trouve ici, dans les monts Song).

Mais le Henan contemporain est aussi l'une des provinces les plus pauvres de Chine. Les Henanais sont régulièrement stigmatisés par les autres Chinois, avec des stéréotypes (parfois explicites, parfois codés) qui en font la cible d'une discrimination interne paradoxale : ceux qui descendent du premier peuple chinois sont traités comme s'ils étaient marginaux. Cette dissonance entre statut historique et statut social actuel résume mieux qu'aucune autre le paradoxe du Huazhong.

Le Hubei est le verrou central du Yangtsé. Sa capitale Wuhan, formée par la fusion de trois villes (Wuchang, Hankou, Hanyang) au confluent du Yangtsé et de la rivière Han, est l'une des plus grandes mégapoles de Chine intérieure (douze millions d'habitants), un nœud ferroviaire et industriel majeur, et le siège d'un pôle universitaire de premier plan. C'est aussi de Wuchang qu'a été déclenchée, le 10 octobre 1911, l'insurrection qui a mis fin à plus de deux mille ans d'empire chinois et donné naissance à la République de Chine, sans que cette date soit aussi connue à l'étranger que d'autres révolutions du 20e siècle.

Plus récemment, Wuhan est entrée dans la conscience occidentale en janvier 2020, pour des raisons que le monde entier a partagées. La ville est aujourd'hui en pleine renaissance économique, hub des biotechnologies et de l'industrie automobile chinoise. Cette renaissance s'inscrit dans un plan national lancé en 2004 et relancé depuis, le « Rise of Central China » (中部崛起, Zhōngbù Juéqǐ), qui vise précisément à redynamiser ce centre oublié après quatre décennies de focalisation sur la côte est : le Huazhong n'est donc plus seulement un lieu de mémoire, c'est aussi un enjeu stratégique contemporain. Le Hubei abrite également les Trois Gorges, désormais barrées par le plus grand ouvrage hydraulique du monde, et le Wudang Shan, l'un des plus importants centres du taoïsme chinois.

Le Hunan est la Chine paysanne du Yangtsé sud. Grand grenier à riz historique, célèbre pour sa cuisine pimentée (xiang cai, l'une des huit grandes cuisines de Chine, distincte de la sichuanaise), c'est aussi la province qui a donné Mao Zedong à la Chine moderne. Le village natal de Mao, à Shaoshan, reste un lieu de pèlerinage politique.

Mais le Hunan contemporain est aussi quelque chose qu'on n'attend pas : sa capitale Changsha est devenue la capitale chinoise de la pop culture et des médias. La chaîne de télévision Hunan Satellite TV est la plus regardée du pays après CCTV, ses téléréalités et ses émissions de variétés dominent la culture populaire chinoise, et Changsha est aujourd'hui surnommée « la ville la plus jeune de Chine » pour son énergie nocturne, son street-food et sa scène culturelle. Le Hunan abrite également les paysages spectaculaires de Zhangjiajie, qui ont inspiré le décor d'Avatar de James Cameron.

Aller dans le Huazhong : pour quoi faire ?

Le Huazhong ne figure presque jamais sur les itinéraires de premier voyage en Chine. Les voyageurs occidentaux le traversent, parfois, en train rapide entre Pékin et Canton, sans s'arrêter. Aucune des trois capitales provinciales n'est dans la liste mentale des « villes chinoises à voir » du voyageur français moyen.

Ce paradoxe a une cause précise. Historiquement, Wuhan et Zhengzhou étaient des nœuds ferroviaires majeurs, des escales obligatoires où l'on devait poser le pied sur le quai. Le développement spectaculaire du réseau TGV chinois a renversé cette logique : on relie aujourd'hui Pékin à Canton en quatre heures sans presque marquer l'arrêt, et le centre de la Chine, qu'il fallait traverser lentement, est devenu un paysage qui défile derrière la vitre. L'infrastructure qui relie les villes les isole en même temps.

C'est précisément ce qui rend la région intéressante. Y aller, c'est faire un détour conceptuel par le berceau d'une civilisation qu'on croyait connaître. Le Henan offre quelques-uns des sites archéologiques et religieux les plus importants de Chine (Longmen, Shaolin, le musée d'Anyang), sans les foules de Xi'an ou de Pékin. Wuhan permet de comprendre ce qu'est une grande ville chinoise intérieure, ni hyper-modernisée comme Shanghai, ni patrimoniale comme Pékin, mais simplement chinoise. Changsha offre une porte d'entrée unique sur la culture jeune chinoise contemporaine, loin des clichés.

Et les paysages naturels du Hubei (Wudang Shan, Trois Gorges) et du Hunan (Zhangjiajie) comptent parmi les plus impressionnants du pays.

Mais surtout, aller dans le Huazhong, c'est se rappeler que la Chine n'est pas seulement Pékin, Shanghai et la côte est. C'est aussi, et d'abord, ces plaines anciennes traversées par le fleuve Jaune, où une civilisation s'est mise en place il y a trois mille ans, et qui continue d'exister discrètement, à l'ombre de ses propres descendants. Le voyageur qui s'y aventure ne trouvera pas l'exotisme du Xibei ni le folklore du Xinan. Il trouvera quelque chose de plus rare : le centre originel d'une des plus longues civilisations du monde, là où elle a commencé, là où elle continue, là où elle se souvient sans rien réclamer.

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