On vient à Shanghai pour voir la Chine du futur, ou pour retrouver ce qu'il reste de la Chine d'avant. On y découvre autre chose : une ville qui n'a jamais su, ni voulu, être une seule chose à la fois. Cette page n'est pas une liste de visites ; c'est ce qu'il faut comprendre avant de partir, pour ne pas traverser Shanghai sans la voir.
Il est presque dix-neuf heures. On est accoudé à la balustrade du Bund. Le Huangpu coule à nos pieds et, de l'autre côté du fleuve, les tours de Pudong s'allument une à une. Autour de nous, des centaines de visiteurs lèvent leur téléphone pour capturer ce moment, l'un des panoramas les plus photographiés de Chine.
Puis on se tourne.
Derrière nous, les façades monumentales du Bund sont elles aussi éclairées. Banques, compagnies maritimes, hôtels. La pierre, les colonnes et les coupoles racontent une autre époque, celle où Shanghai était déjà une vitrine ouverte sur le monde.
Nous sommesau centre exact de Shanghai. Pas au milieu d'une carte, au milieu de deux récits qui se répondent.
D'un côté, la Chine du 21e siècle qui se projette vers l'avenir ; de l'autre, la ville qui s'est construite, il y a un siècle et demi, au contact du reste du monde.
Pour comprendre Shanghai, il faut regarder les deux rives, et accepter qu'aucune ne raconte l'histoire à elle seule.
Les deux cartes postales
Vous arriverez sans doute à Shanghai avec une image en tête. Le problème, c'est qu'il y en a deux, et qu'on vous a vendu les deux.
La première se cache sous les platanes de l'ancienne concession française. Des rues calmes, des façades européennes, des cafés installés dans d'anciennes villas. C'est le « Paris de l'Orient », celui des romans, du jazz des années trente et d'une élégance un peu fanée qu'on vient chercher comme un parfum disparu. Beaucoup de voyageurs tombent amoureux de cette Shanghai-là.

La seconde, c'est l'exact inverse. Pudong et sa forêt de gratte-ciel, les métros sans conducteur, les paiements d'un coup d'œil, une mégapole de plus de vingt millions d'habitants. La ville qu'on montre pour raconter la Chine du 21e siècle, celle qui fascine autant qu'elle intimide.

On vous demande, au fond, de choisir votre camp. La mémoire ou l'ambition. Le charme ou la vitesse.
Mais ces deux images ont le même défaut : chacune veut que Shanghai soit une seule chose. Or Shanghai n'a jamais accepté de n'être qu'une seule chose à la fois. C'est même là sa nature, et la seule clé dont vous ayez vraiment besoin pour la lire : ici, rien n'est jamais d'un seul tenant.
Le reste de cette page ne fait que décliner cette idée, ville, fleuve, quartiers, maisons, pour vous donner de quoi regarder.
Une ville sans passé, et c'est tout le sujet
Commençons par ce qui dérange l'idée qu'on se fait de la Chine. Pékin fut capitale impériale, Xi'an vit naître des dynasties, Nanjing et Hangzhou ont leur épaisseur de siècles. Shanghai, elle, n'a presque rien de tout cela.
Avant le milieu du 19e siècle, ce n'était qu'un port de commerce du delta du Yangtsé : prospère, actif, mais sans palais, sans grande dynastie, sans passé monumental. Une ville parmi d'autres, tournée vers l'intérieur du pays.
Et puis tout bascule. En 1842, au terme de la première guerre de l'opium, Shanghai est ouverte de force au commerce étranger ; des puissances occidentales s'y taillent des concessions. En un siècle et demi, ce port secondaire devient l'une des plus grandes villes du monde.

Voilà le fait fondateur, celui qui explique tous les autres : Shanghai ne s'est pas faite par ce qu'elle produisait depuis son propre fond, comme les vieilles capitales, mais par ce qui passait par elle. Un fleuve, une porte, un point de contact entre la Chine et le reste du monde.
C'est pourquoi, à Shanghai, on ne cherche pas le passé au même endroit qu'ailleurs en Chine. Ici, presque tout ce qui semble « ancien » date d'à peine plus d'un siècle, et fut bâti dans le frottement entre la Chine et l'étranger.
Cette absence de socle impérial n'est pas un manque : c'est la raison même pour laquelle la ville se lit toujours en deux temps. Une ville née de la rencontre garde, dans chacune de ses pierres, la trace de deux mondes.

Lire la ville par son fleuve
Reprenez la scène du Bund. Le Huangpu, ce fleuve qui coule au centre de la ville, c'est l'outil qui rend Shanghai lisible. Il sépare deux rives, et ces deux rives sont deux Chines.
À l'ouest, Puxi : la ville historique, dense, sédimentée, où les époques se sont empilées sans jamais tout à fait s'effacer. C'est là que vivent le vieux Shanghai, les concessions, les ruelles, la mémoire. On y marche, on s'y perd, on y déchiffre des couches de temps superposées.
À l'est, Pudong : la rive surgie des rizières après 1990, verticale, spectaculaire, faite de tours qui se contemplent de loin. Là où Puxi s'explore en profondeur, Pudong se regarde d'un bloc, comme une image.

L'erreur serait de croire qu'il s'agit de deux quartiers à cocher l'un après l'autre. Ce sont deux réponses à une même question, celle que Shanghai se pose depuis cent cinquante ans : comment la Chine se tient-elle face au monde ?
Au 19e siècle, la modernité venait du dehors et s'installait sur la rive ouest, contre le gré de la Chine. À la fin du 20e, la Chine a bâti la sienne sur la rive est, par sa propre volonté, en face, plus haut. Le fleuve sépare donc deux moments d'une même histoire autant que deux géographies.
Comprendre Pudong et comprendre Puxi, ce n'est pas voir deux villes ; c'est voir une ville qui se répond à elle-même d'une rive à l'autre.
Une ville qui se montre et une ville qui se vit
Le voyageur pressé ne verra qu'une moitié de Shanghai : celle qui se montre. Les façades du Bund tournées vers le fleuve, les tours illuminées, les avenues commerçantes, les panoramas. C'est la ville-vitrine, celle qui pose, celle qu'on photographie.
Elle est réelle, elle est belle. Mais elle ne dit que la surface.

Car il existe une autre Shanghai, juste derrière, qui ne se donne pas à voir mais se laisse vivre. Quittez les grandes avenues, enfoncez-vous de quelques rues, et le décor change : des ruelles étroites, du linge tendu d'une fenêtre à l'autre, des cuisines ouvertes sur le pas des portes, des retraités qui jouent aux cartes, des marchés de quartier.
C'est le Shanghai de l'intérieur, intime, ordinaire, où les gens habitent vraiment. Et ces gens-là, les Shanghaïens, ont avec leur ville un lien particulier, fait d'une fierté tranquille et d'un fort sentiment d'appartenance ; j'y reviendrai, car cette ville a, plus que d'autres, un caractère.
L'ancienne concession française, par exemple, n'a pas d'intérêt parce qu'elle « ressemble à l'Europe », mais parce qu'on y surprend ce frottement permanent entre un décor venu d'ailleurs et une vie restée chinoise.

Apprendre à voir Shanghai, c'est apprendre à chercher la seconde ville derrière la première. À lever les yeux au-dessus des vitrines pour lire les façades, à pousser un porche pour découvrir une cour, à comprendre que la façade de prestige et la ruelle habitée ne sont pas deux mondes séparés mais l'endroit et l'envers d'une même étoffe.
Le Bund se visite en une heure ; Shanghai demande qu'on regarde aussi ce qu'il y a derrière.
Ce qu'on a fait du vieux Shanghai
Reste une question qui déroute souvent les visiteurs : où est le « vrai » vieux Shanghai, et pourquoi a-t-on l'impression qu'il est partiellement reconstruit ? La réponse demande, là encore, d'abandonner une grille toute faite.
Le vieux Shanghai n'a pas simplement été conservé, ni simplement détruit. Il a connu plusieurs sorts, qu'on peut encore lire dans la ville.
Certains quartiers restent habités, avec leur vie d'origine, leur linge et leurs familles. D'autres ont été préservés mais envahis peu à peu par les boutiques et les cafés, transformés sous nos yeux. D'autres encore ont été rasés puis rebâtis à neuf, à l'identique, pour devenir des quartiers de commerces lissés. Et beaucoup, la plupart, ont tout bonnement disparu sous les tours.

Le réflexe occidental serait de juger : l'habité serait « authentique », le reconstruit serait « faux ». Mais cette opposition fonctionne mal en Chine, où ce qui compte tient moins à la matière d'origine qu'à la continuité du lieu et de sa fonction ; un temple rebâti reste le temple, et reconstruire une forme n'est pas la trahir.
Le vieux Shanghai qu'on visite est souvent une mise en scène de l'ancien, plus ou moins assumée, et ce n'est pas un défaut à dénoncer mais un fait culturel à comprendre. La vraie question n'est jamais « est-ce authentique ? », mais « qu'a-t-on voulu faire de ce passé, et pour qui ? ».
Là encore, deux lectures pour un même lieu, et c'est en tenant les deux qu'on voit clair.
La forme qui résume tout
Si l'on devait tenir toute cette ville dans un seul objet, ce serait une porte. Le shikumen, la maison à porche de pierre qui fait l'habitat traditionnel de Shanghai, est la ville entière réduite à l'échelle d'un foyer.
Regardez-en une : un encadrement de pierre massif, presque européen, hérité de la maison de ville occidentale que les promoteurs des concessions ont importée au 19e siècle ; et derrière ce porche, une cour, une vie tournée vers le dedans, une allée partagée entre voisins, toutes chinoises. Une forme venue d'ailleurs, un usage resté d'ici.

Ce que le Bund fait à l'échelle d'une façade et Pudong à l'échelle d'une skyline, le shikumen le fait à l'échelle la plus intime, celle où l'on dort et où l'on cuisine. C'est l'objet le plus modeste de Shanghai, et peut-être le plus parlant : il montre, dans une seule porte, que cette ville est née d'un mélange et n'a jamais cessé d'en être un.
Apprenez à lire un porche de pierre, et vous aurez une clé pour lire toute la ville.

Pourquoi Shanghai paraît différente
Jusqu'ici, nous avons parlé de ce dont Shanghai est faite : un mélange. Mais il reste une marche à monter, et c'est peut-être la plus surprenante. Car au-delà de sa forme, Shanghai a aussi un caractère.
Au début de cette page, je disais que Shanghai n'a pas de grand passé impérial. Pékin se comprend par le pouvoir et son statut de capitale ; Xi'an par les dynasties ; Nanjing par son histoire. Chacune de ces villes s'inscrit dans un récit qui la dépasse.

Shanghai, elle, s'est développée autrement. Son identité ne s'est pas construite autour d'une cour impériale, d'un palais ou d'un rôle politique central, mais autour du commerce, des échanges, du travail, de l'ouverture sur le monde. C'est une ville qui a longtemps vécu davantage du mouvement que de l'héritage.
La différence est difficile à définir, mais beaucoup de visiteurs la ressentent sans parvenir à la nommer. À Pékin, les grandes perspectives, les monuments et la présence constante de l'histoire rappellent que l'on se trouve dans une capitale. À Shanghai, le regard est souvent attiré ailleurs : les rues commerçantes, les cafés pleins, les immeubles de bureaux, les quartiers où l'on habite, les lieux où l'on sort.
La ville semble moins occupée à raconter ce qu'elle fut qu'à organiser ce qu'elle fait.

Cette impression se retrouve aussi dans l'image que Shanghai renvoie au reste de la Chine. Les Shanghaïens traînent depuis longtemps une réputation particulière : on les dit sophistiqués, commerçants, pragmatiques, très attachés à leur ville, parfois jugés distants. Peu importe que ces clichés soient justes ou non. Ce qui compte, c'est qu'ils existent. Ils racontent quelque chose de la place singulière qu'occupe Shanghai dans l'imaginaire chinois.
En Chine même, Shanghai est souvent perçue comme un monde à part. Non parce qu'elle serait moins chinoise que les autres villes, mais parce qu'elle s'est construite autrement. Là où d'autres grandes villes tirent une partie de leur identité d'un rôle historique ou politique, Shanghai s'est longtemps définie par son activité, ses échanges et sa capacité à absorber ce qui venait d'ailleurs.
C'est peut-être cela que beaucoup de voyageurs perçoivent sans parvenir à le formuler. Au bout de quelques jours, Shanghai cesse d'apparaître comme un simple mélange d'ancien et de moderne. Elle commence à ressembler à une personnalité. Et comme toutes les personnalités, elle ne se laisse jamais résumer complètement.

Comprendre, c'est déjà voyager autrement
Tout cela ne vous dira pas quoi faire de vos journées, et c'est volontaire. Shanghai ne manque pas de listes de choses à voir, et vous en trouverez une, organisée, du côté de ce qu'il faut voir et comprendre sur place. Mais une liste ne remplace pas un regard.
Le vrai conseil tient en peu de mots : ne cochez pas Shanghai, déchiffrez-la.

Ne cherchez pas le monument qui résumerait la ville, il n'existe pas ; cherchez plutôt les écarts, les contrastes, les endroits où deux Shanghai se touchent. La tour neuve au-dessus du toit de tuiles. Le café installé dans la villa coloniale. La grand-mère qui étend son linge au-dessus de la boutique tendance. Le fleuve entre les deux rives.
C'est dans ces frottements, jamais dans un lieu unique, que la ville se donne. Le voyageur qui accepte cela ne « visite » pas Shanghai : il la lit, et il en revient avec bien plus qu'une collection de photos.
Quelques repères pratiques aident, bien sûr, et vous en trouverez sur ce site. Mais ils ne servent à rien sans le regard qui précède. C'est ce regard que cette page voulait vous donner.

Shanghai n'a jamais voulu choisir
Revenez, pour finir, sur le Bund, à la tombée du jour. Les tours de Pudong brillent devant vous, les vieilles façades derrière. Beaucoup de voyageurs repartent déçus d'une ville qui ne ressemble ni tout à fait à la Chine ancienne qu'ils espéraient, ni tout à fait à l'Occident familier qu'ils croyaient reconnaître.
Ils cherchaient une Chine ; Shanghai leur en a montré deux, mêlées, et ils ont cru à un malentendu.
Shanghai déçoit ceux qui exigent qu'elle choisisse, et récompense ceux qui acceptent qu'elle ne le fasse pas. Elle est la ville du « et » là où l'on attendait le « ou » : ancienne et moderne, chinoise et cosmopolite, de pierre et de verre.
Une fois qu'on a compris cela, le fleuve cesse d'être une frontière entre deux villes. Il devient le trait d'union d'une seule, qui n'a jamais voulu, et ne voudra jamais, n'être qu'une chose à la fois.










