Le Dongbei, cette Chine qui se souvient d'avoir été le centre

Le Dongbei, cette Chine qui se souvient d'avoir été le centre

Le Dongbei (东北), c'est la Chine du Nord-Est : trois provinces (Liaoning, Jilin, Heilongjiang) et un statut singulier dans l'imaginaire chinois. Longtemps appelée Mandchourie, cette terre a donné à la Chine sa dernière dynastie impériale avant de devenir, au 20e siècle, le cœur industriel du pays. Elle reste l'une des régions à la personnalité la plus marquée, et la moins comprise depuis l'étranger.

Haixia vient du Dongbei. Pendant des années, ce mot n'a rien évoqué pour moi. Le Nord-Est chinois ; j'imaginais vaguement des usines, du froid, une province lointaine dont personne ne parle. Une Chine périphérique, sans éclat.

Je me trompais. Et la plupart des voyageurs qui arrivent en Chine avec le triangle Pékin - Xi'an - Shanghai en tête se trompent comme moi. Le Dongbei n'apparaît sur aucun itinéraire de premier voyage. Il n'a pas de site emblématique que tout le monde reconnaît, pas de carte postale immédiate. Pourtant, sans cette région, la Chine telle qu'elle existe aujourd'hui ne serait pas la même.

Comprendre le Dongbei, c'est saisir une clé essentielle de la Chine contemporaine : celle d'une région qui a été le centre avant de devenir la marge, et qui continue, malgré tout, à se tenir droite.

Une histoire qui a façonné la Chine

Avant d'être chinoise, cette terre était autre chose. La Mandchourie (c'est son ancien nom) était un monde de steppes et de forêts, peuplé de tribus nomades que l'empire du Milieu tenait à distance. La Grande Muraille, bien avant d'être un site touristique, était la barrière dressée contre les peuples des steppes du nord. Au 17e siècle, c'est elle qu'allaient franchir les Mandchous.

Pendant des siècles, les Mandchous sont restés en marge, guerriers redoutés mais jamais intégrés. Puis, à la fin du 16e siècle, un chef de clan nommé Nurhaci a commencé à unifier les tribus. Son fils Hong Taiji a poursuivi l'œuvre, consolidé le pouvoir, proclamé une nouvelle dynastie : les Qing. En 1644, leurs armées franchissent la muraille, prennent Pékin, renversent les Ming. La Chine avait de nouveaux maîtres, venus du Nord-Est.

Les Qing régneront trois siècles, jusqu'en 1911. Mais ils n'oublieront jamais d'où ils viennent.

Le Dongbei reste leur terre sacrée, le berceau qu'on honore. Les empereurs y reviennent en pèlerinage. Les mausolées impériaux y sont construits, à Shenyang notamment, où le Palais Impérial subsiste encore comme la maison-mère de la dynastie. Pékin est le siège du pouvoir ; le Nord-Est en est la racine.

Le 20e siècle bouleverse tout. La région devient un enjeu entre empires : Chine, Japon, Russie se la disputent. En 1931, le Japon envahit la région. L'année suivante, il y proclame le Mandchoukouo, un État fantoche dont Puyi, le dernier empereur, devient le souverain de façade. Après la guerre, les communistes récupèrent la région et en font le cœur industriel du pays. Usines, aciéries, mines : le Dongbei alimente la Chine nouvelle.

Puis le vent tourne. À partir des années 1980, les industries lourdes déclinent. Les usines ferment. Les jeunes partent, vers Pékin, Shanghai, Shenzhen. Le Dongbei se vide, vieillit, s'accroche. On parle de « ceinture de rouille », de région sinistrée.

Pékin a fini par répondre : plans de revitalisation, investissements ciblés dans l'automobile électrique (Changchun produit aujourd'hui une part importante des véhicules FAW), zones de libre-échange, et surtout consolidation du rôle du Dongbei comme grenier à blé de la Chine. La guerre en Ukraine et les tensions commerciales avec l'Occident ont par ailleurs redonné une valeur stratégique à la frontière russe, redevenue un point d'entrée énergétique et commercial. La région ne se rétablit pas d'un coup, mais elle n'est plus tout à fait celle qu'on disait abandonnée.

Et la fierté, elle, n'a jamais bougé. Une fierté un peu cabossée, parfois amère, mais intacte. Celle de savoir que le pouvoir est parti d'ici, et qu'on en garde quelque chose même quand le pays semble regarder ailleurs.

Carte des provinces du Nord-Est de la Chine

Être Dongbei aujourd'hui

Dans le reste de la Chine, l'identité dongbei est immédiatement reconnaissable. Il suffit de quelques mots, d'un accent (le 东北话, ce parler rond et rocailleux qui roule les « r » et avale les fins de syllabes), pour qu'un Shanghaïen ou un Cantonais sache à qui il a affaire. Le 东北人 (l'homme du Nord-Est) est un type social, presque un personnage : franc jusqu'à la rudesse, généreux jusqu'à l'excès, drôle d'un humour direct qui ne s'embarrasse pas de nuances. À table, il parle fort, sert plus qu'il ne mange, et resservira tant qu'il restera quelque chose à boire.

Cette identité s'est exportée. Le déclin économique a vidé les usines, mais il a aussi essaimé les Dongbei dans toute la Chine.

On les retrouve dans les chantiers de Pékin, dans les restaurants de Shenzhen, dans les stations balnéaires de Sanya où des retraités fuient l'hiver et reconstituent, à l'extrémité tropicale du pays, des micro-quartiers du Nord avec leurs cantines et leur accent. Le Dongbei est devenu une identité portative ; on l'emporte avec soi, on ne la dilue pas.

L'humour a suivi le même chemin. Le 二人转 (un théâtre populaire du Nord-Est, mêlant chant, comique et danse) est sorti de sa région d'origine pour coloniser la télévision nationale. Zhao Benshan, son représentant le plus célèbre, est devenu pendant deux décennies l'un des comiques les plus regardés du gala du Nouvel An. Aujourd'hui encore, une partie du stand-up chinois (脱口秀) emprunte ses codes à cette tradition : l'autodérision, la franchise de classe, le rire qui désamorce la dureté.

Car la dureté est partout. Les hivers descendent à -20°C, parfois -30°C dans le Heilongjiang. Les villes-charbon comme Hegang ou Fushun sont devenues, sur internet, le symbole d'une autre Chine : celle où l'on achète un appartement pour quelques milliers d'euros, où les jeunes diplômés ne reviennent plus, où les cités ouvrières construites dans les années 50 se vident lentement. Ce n'est pas la Chine que montrent les vidéos de Shanghai illuminée ou de Shenzhen futuriste. C'est l'autre face du miracle économique : celle des régions qui ont porté le pays et que le pays a laissées en arrière.

Et pourtant, quelque chose tient, et même quelque chose bouge. Les marchés du matin sont pleins. Les 烧烤 (les brochettes grillées) se mangent dehors en plein hiver, sous les lampes chauffantes, avec de la bière même quand il neige. Les retraités dansent sur les places gelées.

Surtout, la région a fini par retourner son handicap. Depuis l'hiver 2023, Harbin est devenue, contre toute attente, la destination la plus en vogue du tourisme intérieur chinois. Des millions de Chinois du Sud, surnommés affectueusement les « petites pommes de terre du Sud » (南方小土豆) pour leur silhouette engoncée dans des doudounes trop épaisses, ont déferlé sur la ville, poussés par Xiaohongshu et Douyin.

Le festival annuel de sculptures de glace, longtemps confidentiel hors de Chine, est devenu un phénomène national. Les TGV qui relient Pékin à Harbin en quatre heures trente ne traversent plus la région, ils la déversent ; le Dongbei, longtemps contourné, est redevenu une destination. À la frontière coréenne du Jilin, une communauté coréenne établie depuis plus d'un siècle continue par ailleurs de naviguer entre deux cultures sans s'excuser d'aucune. La région ne renaît pas en bloc, mais elle invente, à plusieurs échelles, ses propres réponses.

C'est cette tension qui fait sa singularité. Le Dongbei n'est ni la Chine impériale glorieuse, ni la Chine moderne triomphante. C'est la Chine qui a été les deux, et qui n'est plus ni l'une ni l'autre. Cela ne se voit pas dans les classements touristiques. Cela se sent dans une conversation à table, dans la façon qu'a un chauffeur de taxi de Shenyang de parler de sa ville, dans le rire d'un commerçant qui sait que vous venez de loin et qui décide, en trente secondes, que vous êtes désormais de la famille.

Aller dans le Dongbei : pour quoi faire ?

Le Dongbei n'est pas une destination au sens où l'entendent les guides. Il n'a pas le folklore du Yunnan, pas la majesté du Sichuan, pas l'évidence de Pékin ou de Shanghai. Celui qui y va en cherchant des cartes postales sera déçu.

Mais c'est précisément pour cela qu'il vaut le voyage. Le Dongbei apprend une autre Chine ; une Chine qui ne se vend pas, qui ne se met pas en scène, qui assume sa rudesse et sa mémoire. On n'y va pas pour cocher des cases. On y va pour rencontrer une région qui a vu passer trois siècles d'empires, un siècle d'industrialisation forcée, et qui tient encore debout. On y va pour comprendre que la Chine n'est pas uniforme, qu'elle a des marges, et que ces marges parlent souvent plus fort que le centre.

Le voyageur qui accepte cela en revient changé. Pas parce qu'il aura vu des merveilles, mais parce qu'il aura cessé, l'espace d'un séjour, de chercher la Chine qu'il avait en tête, pour rencontrer celle qui était là.

Haixia a quitté Shenyang en 2000. Mais elle n'était jamais vraiment partie. Sa manière d'accueillir, de nourrir, de ne pas lâcher ceux qu'elle aime ; c'est le Dongbei en elle, intact. Cette région ne demande pas qu'on l'aime. Elle est là, elle tient, elle n'oublie pas d'où elle vient. Et ceux qui en partent emportent quelque chose qu'ils ne perdent jamais.

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