Suzhou, la ville qui a appris à ne pas tout montrer

Suzhou, la ville qui a appris à ne pas tout montrer

Suzhou (苏州), à trente minutes de Shanghai en train rapide, est célèbre pour ses jardins classés à l'UNESCO, ses canaux et son patrimoine de soie. Mais la ville déçoit souvent les visiteurs pressés qui la traitent en excursion d'une journée. Car ici, rien ne s'offre au premier regard.

On sort de la gare HSR de Suzhou et on ne voit rien.

Des avenues larges, des tours résidentielles, un centre commercial. On s'attendait à la « Venise de l'Orient », on hésite, on vérifie le téléphone. Pas de canaux, pas de ponts en arc, pas de lanternes rouges. Juste une ville chinoise moderne, propre, banale.

Il faut prendre un taxi, traverser un périphérique, franchir une porte de la vieille ville, s'enfoncer dans une ruelle.

Et là seulement, derrière un mur blanc sans enseigne, une porte entrouverte laisse entrevoir un bassin, un pin tordu, une pierre dressée comme une montagne miniature.

Suzhou ne s'offre pas. Elle se mérite. Et cette résistance n'est pas un défaut d'organisation touristique ; c'est la ville même.

Une ville qui se cache derrière ses murs

La première chose qui frappe quand on commence à marcher dans la vieille ville, c'est l'absence.

Absence de façades, absence de vitrines, absence de signes. Les ruelles sont bordées de longs murs blanchis à la chaux, couronnés de tuiles grises (粉墙黛瓦, fěnqiáng dàiwǎ). Ces murs n'ont pas de fenêtres vers la rue, ou alors de toutes petites, hautes, infranchissables du regard. Une demeure de lettré du 16e siècle et un atelier de quartier du 21e présentent depuis la rue exactement la même façade aveugle.

On ne devine pas qui habite derrière, ni ce qu'il y a.

Il faut comprendre que ce n'est pas un hasard architectural. Dans la culture lettrée du Jiangnan, montrer sa richesse depuis la rue était considéré comme vulgaire. La beauté, le jardin, les collections de calligraphie, les cours plantées d'osmanthes : tout cela se réservait aux invités. Le mur n'est pas une protection (les voleurs n'ont jamais été le sujet) ; c'est une politesse.

Le contraste est saisissant avec d'autres villes chinoises. Dans le Shanxi, les grandes demeures de marchands à Pingyao ou à Qikou affichent leur fortune vers la rue ; sculptures sur les portes, enseignes monumentales, tout proclame le statut. À Suzhou, c'est l'inverse exact. Le pouvoir et le raffinement vivent à l'intérieur, derrière le mur.

Si vous vous promenez dans Suzhou comme dans une ville européenne, les yeux posés sur les façades, vous ratez la ville. On peut passer dix fois devant un jardin classé à l'UNESCO sans le remarquer. Il faut chercher la porte, parfois sonner, parfois pousser. La ville commence quand on entre.

Le jardin, ou l'art de ne jamais tout voir d'un coup

Un jardin de Suzhou n'est pas un paysage. C'est une partition.

Quand on entre à Versailles ou à Vaux-le-Vicomte, tout est pensé pour la vue d'ensemble depuis un point central. Les perspectives s'ouvrent, les bassins s'alignent, l'œil embrasse l'ordre du monde en un seul regard. À Suzhou, c'est l'inverse. On ne voit jamais l'ensemble. Jamais.

Le jardin se découvre dans un ordre précis, presque imposé par le tracé des galeries et des murs intérieurs. Une fenêtre en forme de feuille de bananier cadre un rocher (et rien d'autre). Un mur bas dissimule un bassin qu'on découvrira trois pas plus loin, par hasard. Une galerie couverte oblige à un détour absurde sur le plan logistique, mais qui révèle, au tournant, une vue inattendue. Un pavillon n'est pas orienté pour qu'on le traverse mais pour qu'on s'y asseye.

Tout est cadré, fragmenté, séquencé.

Le concept clé s'appelle 借景 (jièjǐng), le « paysage emprunté ». Une pagode lointaine, vue par-dessus un mur du jardin, devient partie intégrante de la composition sans en faire partie. La frontière est volontairement floue ; le jardin avale ce qui l'entoure et fait semblant que c'était à lui depuis toujours.

Autre principe central : l'échelle. Une pierre du lac Tai, dressée à côté d'un bassin de trente mètres carrés, devient une montagne. Le bassin lui-même évoque un lac entier. Trois bambous suggèrent une forêt. Le jardin chinois ne reproduit pas le paysage ; il le condense.

Trois jardins méritent d'être visités, parce qu'ils illustrent trois variations du même principe.

Le jardin de l'humble administrateur (拙政园), est le plus vaste et le plus fréquenté. C'est aussi le plus didactique ; on y comprend toute la grammaire en une visite. Mais il faut y entrer à l'ouverture, à 8h, avant les groupes ; un jardin de Suzhou rempli est un jardin muet.

Le jardin du maître des filets (网师园), est minuscule. À peine plus grand qu'un mouchoir de poche. C'est précisément sa réussite ; tout y est plus dense, plus juste, plus suggéré. À voir en fin de journée, et si possible un soir de spectacle de kunqu (en saison).

Le jardin Liu (留园) joue surtout sur les circulations. On y entre par un long couloir étroit, presque inquiétant, avant que l'espace n'explose dans une cour lumineuse. C'est la mise en scène d'une révélation.

Le piège, c'est de vouloir en faire dix. Suzhou compte plus de soixante jardins historiques. N'en fais que trois, lentement. Cinq, c'est déjà trop.

Pingjiang Lu et le piège de l'axe principal

L'axe touristique n'est pas le vrai Suzhou.

Pingjiang Lu (平江路), la grande artère piétonne longeant un canal sur près de deux kilomètres, est la promenade obligatoire. Restaurée avec soin, ombragée de saules, jalonnée de petits ponts en pierre. Sur les photos, c'est parfait. En réalité, c'est aussi des boutiques à souvenirs en série, des marchands de bubble tea qu'on retrouve à l'identique à Hangzhou, à Chengdu et à Pékin, des files d'attente pour des selfies en costume Ming loué à l'heure, et le bourdonnement constant des drones touristiques.

Ce n'est pas inintéressant ; c'est juste que ce n'est pas Suzhou. C'est Pingjiang Lu.

Le vrai geste à faire, c'est tourner à 90 degrés. Chaque ruelle perpendiculaire à l'axe (les 巷, xiàng) plonge dans une autre ville. À cinquante mètres de la foule, le silence revient. On entend une vieille radio derrière un mur, l'odeur d'un wok de petit déjeuner, parfois quelques notes d'instrument à cordes sorties d'une fenêtre ouverte. Une femme rince ses légumes dans un bassin au coin d'un pont. Un vieil homme fait sécher des courges sur un rebord. Le linge sèche aux fenêtres de bâtiments classés au patrimoine.

Car Suzhou n'est pas un musée. Des gens y vivent toujours, dans les mêmes maisons à cour, parfois depuis quatre ou cinq générations. Le tissu urbain ancien n'a pas été vidé de ses habitants pour les remplacer par des cafés. Pas encore complètement.

D'autres quartiers méritent qu'on s'y perde. Les ruelles autour du temple taoïste de Xuanmiao (玄妙观), en plein centre, mêlent commerces de quartier et bâti ancien. Shantang Jie (山塘街), au nord-ouest, est très touristique sur ses deux cents premiers mètres ; passé ce point, la rue devient peu à peu un quartier ordinaire, et c'est là qu'elle devient intéressante. Au sud, autour de Wumen Qiao (吴门桥), un coin moins fréquenté longe le canal.

Gardez Pingjiang Lu pour la fin de journée, après 18h, quand les groupes sont repartis et que les lanternes s'allument. C'est à ce moment-là que la rue tient ses promesses.

Soie, broderie, kunqu : trois arts du détail invisible

Cette beauté qui se cache derrière les murs, on la retrouve, concentrée à l’extrême, dans les arts majeurs de la ville.

La broderie de Suzhou (苏绣, Sūxiù) est probablement la plus pure expression de cette grammaire. Une broderie traditionnelle de haut niveau se regarde des deux côtés (et les deux faces sont différentes, parfois représentant deux scènes distinctes). Le fil de soie utilisé est divisé jusqu'à 1/48e d'un fil normal, plus fin qu'un cheveu. Une brodeuse expérimentée peut consacrer six mois à une carpe en double face. À l'œil nu, on voit une carpe. À la loupe, on découvre que chaque écaille est composée d'une centaine de points imperceptibles, chacun d'une nuance légèrement différente. Ce qui fait la valeur de l'œuvre n'est visible que pour qui prend le temps de regarder vraiment.

Le musée de la broderie de Suzhou (苏州刺绣博物馆), dans la vieille ville, permet de voir des pièces historiques et, parfois, des brodeuses au travail. C'est plus instructif sur l'âme de la ville qu'un énième jardin.

La soie, elle, n'est plus la grande industrie qu'elle fut. Suzhou a tenu pendant des siècles le marché impérial ; la soie taxée comme tribut, les étoffes destinées aux robes de cour, les pinceaux des peintres lettrés (tout passait par les ateliers locaux). Aujourd'hui, l'industrie a largement migré vers d'autres régions, mais quelques lieux conservent une activité visible. Le Musée de la soie de Suzhou (苏州丝绸博物馆) montre l'ensemble du cycle, du ver à soie au tissu, sans le côté parc d'attractions qu'on trouve ailleurs.

Le kunqu (昆曲) est sans doute l'art le plus exigeant des trois. Né au 14e siècle à Kunshan, à quarante kilomètres de Suzhou, c'est l'ancêtre de l'opéra de Pékin (qu'il a beaucoup influencé). Voix retenues, presque chuchotées par moments. Gestes infimes ; un mouvement de manche peut suggérer la pluie, la honte, ou le rejet. Les pièces classiques durent parfois plusieurs heures pour ce qui serait, dans un opéra occidental, une scène. Le public ne regarde pas l'action (qu'il connaît par cœur) ; il regarde la qualité d'exécution d'un geste connu, comme on regarderait un calligraphe tracer un caractère qu'on a vu cent fois.

Le Musée du kunqu (中国昆曲博物馆), dans une ancienne salle d'opéra de la vieille ville, propose des extraits joués le week-end. Quarante minutes suffisent pour comprendre la logique ; les amateurs y retournent pour une soirée complète.

Trois arts, une même règle. Ce qui se voit immédiatement ne vaut pas la peine d'être vu. Tout ce qui mérite l'attention demande à être cherché, attendu, deviné.

L'eau qui se faufile

Reste la comparaison avec Venise. Elle est partout dans les guides, dans les brochures, sur les sites de voyage. Et elle est trompeuse.

À Venise, l'eau est partout, théâtrale, monumentale. À Suzhou, l'eau se faufile. Elle est presque clandestine.

Les canaux de Suzhou sont étroits, peu profonds, bordés de maisons qui se penchent au-dessus sans céder leur intimité. On ne les voit pas en perspective ; on les aperçoit au détour d'une ruelle, en franchissant un pont, parfois entre deux bâtiments par un interstice large d'un mètre. Ils ne se donnent pas. Ils se devinent.

C'est qu'historiquement, ces canaux n'ont jamais été conçus pour être beaux. Pendant des siècles, ils ont tout transporté ; la soie vers les marchés, le riz vers les greniers impériaux, le sel taxé, les morts qu'on emmenait au cimetière sur des barges noires, les nouvelles épouses sur des barques rouges. L'esthétique est venue après, par accident, par patine.

Le réseau urbain de Suzhou est resté presque inchangé depuis l'époque Song. Quand on regarde un plan de la ville au 12e siècle et un plan actuel, le tracé des canaux principaux est superposable à quelques mètres près.

Le Grand Canal traverse Suzhou en bordure ouest de la vieille ville. C'est lui qui a fait la fortune de la ville pendant mille ans. Mais paradoxalement, ce n'est pas là que la magie opère. La magie est dans les petits canaux secondaires que personne ne nomme, ceux qui passent sous une maison pour ressortir trois ruelles plus loin.

Autour de Suzhou, plusieurs villes d'eau prolongent l'expérience. Tongli (同里) est probablement le meilleur compromis aujourd'hui ; assez grand pour être vivant, assez préservé pour rester émouvant, et son jardin Tuisi (退思园) classé à l'UNESCO mérite le détour. Zhouzhuang (周庄) est plus célèbre, mais devenu très touristique ; à éviter le week-end. Mudu (木渎), plus proche, attire moins de visiteurs et garde un côté quartier ordinaire.

Les promenades en bateau sur les canaux principaux, vendues partout, donnent peu. On flotte entre deux murs, en groupe, avec commentaire au micro. Marcher le long des petits canaux, en s'arrêtant longuement sur chaque pont, donne tout.

Les villes d'eau ne sont pas qu'un décor pittoresque, ce sont les nœuds d'un système hydraulique qui a façonné la civilisation chinoise pendant mille ans.

Visiter Suzhou

Combien de temps. Deux jours minimum. Une journée ne sert à rien à Suzhou ; on coche, on photographie, on ne voit rien. Trois jours est l'idéal, en combinant ville et une journée dans une ville d'eau autour (Tongli ou Mudu). Le rythme se révèle un piège ; on est tenté de vouloir tout faire parce que tout semble proche, alors que l'enjeu est exactement inverse.

Quand y aller. Avril-mai, quand les glycines et les azalées fleurissent dans les jardins, et que la lumière reste douce. Octobre-novembre, quand les érables rougissent et que les pluies cessent. L'été est lourd, moite, écrasant ; les jardins perdent leur charme dans la chaleur humide. L'hiver est gris et froid, mais certains amateurs apprécient justement cette atmosphère plus austère (les jardins d'hiver, dépouillés, révèlent mieux leur structure architecturale).

Comment y aller. Trente minutes en train rapide depuis Shanghai Hongqiao, trains très fréquents (toutes les dix minutes en journée). Une heure depuis Nanjing. Suzhou est presque trop facile d'accès, ce qui fait que beaucoup de visiteurs la traitent en excursion d'une journée depuis Shanghai. Précisément ce qu'il faut éviter.

Où dormir. Privilégier la vieille ville plutôt que Suzhou Industrial Park (SIP), même si l'hôtellerie y est plus moderne et les chaînes internationales mieux représentées. La SIP est la Suzhou des affaires ; pour comprendre l'âme de la ville, il faut dormir dans la trame ancienne. Quelques maisons traditionnelles ont été transformées en boutique-hôtels dans le quartier de Pingjiang ; c'est plus cher mais l'expérience est cohérente avec la ville.

Avec des enfants. Suzhou fonctionne très bien en famille, à condition de ne pas surcharger. Les enfants aiment beaucoup les villes d'eau (les bateaux, les ponts, les barques rouges), bien plus que les jardins (qui demandent une attention contemplative qu'on n'a pas à six ans). Bonne idée d'alterner ; une demi-journée jardin + une demi-journée Tongli ou Mudu en bateau. Le musée de la soie est aussi très accessible aux enfants.

Peut-être que ce que Suzhou enseigne, au fond, c'est qu'une ville (comme un jardin, comme une broderie, comme un opéra) ne se livre vraiment qu'à ceux qui acceptent de la regarder lentement.

Reste à savoir si nous, voyageurs pressés à qui les trains rapides ont appris à tout voir en une journée, en sommes encore capables.

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