Pudong à Shanghai : pourquoi ce quartier déçoit les voyageurs

Pudong à Shanghai : un quartier surtout conçu pour être vu de loin

Vous avez vu mille fois Pudong, sur une carte postale, un fond d'écran, un film. C'est précisément le problème : un quartier conçu pour être regardé de loin, depuis l'autre rive, et qui se révèle étrangement vide quand on y marche.

Dix heures du matin, au pied de la Shanghai Tower. Des centaines de visiteurs lèvent la tête vers les sommets de verre qui se perdent dans la brume, téléphones dressés dans toutes les directions. Puis, après quelques minutes, un phénomène étrange apparaît.

Les gens hésitent. Certains regardent leur carte, d'autres cherchent un café. Comme si, une fois la photo prise, ils ne savaient plus très bien quoi faire.

C'est là, précisément, que j'ai compris quelque chose à propos de Pudong.

C'est sans doute le quartier le plus célèbre de Chine. On en connaît tous la silhouette avant même d'avoir posé le pied à Shanghai : on l'a vue dans des films, des reportages, des publicités, sur les réseaux sociaux. Et pourtant, lorsqu'on arrive enfin au milieu des tours, beaucoup éprouvent une sensation difficile à nommer.

Car Pudong est une image avant d'être un lieu.

Le quartier que vous avez déjà vu

En 1990, lorsqu'on regardait cette rive depuis le Bund, on ne voyait pas une forêt de verre. On voyait des terrains vagues, des docks et des villages coincés entre le fleuve et les champs.

Pudong (« à l'est du Huangpu ») était l'arrière de Shanghai, la rive qu'on ne regardait pas. Puis la décision tombe : on y bâtira la vitrine de la Chine qui se modernise. En une vingtaine d'années, une skyline entière sort de terre.

Shanghai Pudong, 1994

Et cette skyline a immédiatement rempli sa fonction : devenir une image. Pudong n'est pas devenu célèbre parce que les gens y vivaient ou s'y promenaient, mais parce qu'on le photographiait. Il s'est imposé comme le raccourci visuel d'un pays tout entier, le plan qui dit « Chine moderne » sans avoir besoin de légende. C'est le seul quartier de Shanghai, peut-être de Chine, que le voyageur reconnaît avant de le découvrir.

Gardez cela en tête, parce que cela crée une attente. On traverse le fleuve en s'imaginant entrer dans la carte postale. Et c'est là que le décalage commence.

Shanghai Pudong

Une skyline, pas un centre-ville

Beaucoup de voyageurs sont déçus par Pudong une fois qu'ils y sont (personne ne le dit jamais dans les guides). Et cette déception n'est pas un accident de parcours. Elle est le cœur du sujet.

Sur place, on ne retrouve pas le tissu dense, animé, à hauteur d'homme qu'on attendait. On trouve de larges esplanades souvent balayées par le vent, des distances considérables entre les tours, des socles occupés par des centres commerciaux, des passerelles piétonnes qui enjambent des avenues larges comme des fleuves. On lève la tête, beaucoup ; on flâne, peu.

Shanghai Pudong

Le « centre » qu'on cherchait n'existe pas vraiment, parce que Pudong n'a pas été dessiné autour d'une place, d'un marché ou d'une rue, mais autour d'un effet de masse vu de loin.

C'est une distinction simple mais qui change tout : Pudong est une skyline, pas un centre-ville. Une skyline se contemple frontalement, depuis un point d'observation, comme un tableau. Un centre-ville se parcourt, se traverse, se perd. Pudong appartient à la première catégorie. Quand on le traite comme la seconde (en venant « visiter » à pied, en cherchant l'âme du quartier dans ses rues), on se heurte forcément à un vide. Non pas un vide de construction, il y a des tours partout, mais un vide d'usage piéton, de chair urbaine.

Mais ce vide n'en est un que pour le visiteur.

Entre deux tours, des employés sortent déjeuner. Des coursiers traversent les esplanades à vélo. Les halls se remplissent puis se vident au rythme des horaires de bureau. Ce que le voyageur perçoit comme un décor est, pour des dizaines de milliers de personnes, un simple lieu de travail. Pudong n'a peut-être pas été conçu pour la flânerie. Cela ne signifie pas qu'il est vide. Cela signifie seulement qu'il répond à une autre fonction.

Shanghai Pudong

Faite pour être vue d'en face

Voici le mouvement central, et il tient en un renversement : la vraie façade de Pudong n'est pas tournée vers Pudong. Elle est tournée vers le Bund.

Tout, dans la composition de cette skyline, est pensé pour le regard qui vient de l'ouest, de l'autre rive. L'alignement des tours, leur étagement, les éclairages nocturnes, l'effet de profondeur : c'est une scénographie, et la salle est en face, de l'autre côté du fleuve. Pudong se donne à voir comme une scène se donne à un public assis. De l'intérieur, on est sur le plateau, dans les coulisses, au pied des décors ; on ne voit plus le spectacle, on est dedans, et c'est pour cela qu'il semble se dérober.

D'où ce paradoxe, qui est aussi le meilleur conseil que je puisse donner : la plus belle expérience de Pudong se vit en lui tournant le dos. C'est-à-dire depuis le Bund, ou depuis le fleuve, face à lui. Là, la skyline retrouve sa fonction, sa cohérence, sa beauté de carte postale qui, cette fois, n'est plus un cliché mais une évidence physique.

Et c'est là tout le paradoxe de ce fleuve. Le Huangpu ne sépare pas seulement deux rives : il met entre vous et les tours la distance exacte qu'il faut pour qu'un amas de gratte-ciel devienne une image. Trop près, au pied des tours, on ne voit rien d'autre que du béton et du verre qui montent. À la bonne distance, depuis l'autre berge, l'ensemble se compose, prend sens, devient la silhouette qu'on reconnaît. Pudong a besoin de ce recul pour exister comme spectacle ; le fleuve le lui donne.

Lujiazui : ce que la verticalité raconte

Le cœur de cette skyline porte un nom : Lujiazui, la pointe que le fleuve enserre dans une boucle, où se concentrent les tours les plus hautes et les plus connues. C'est ici que se joue la déclaration.

Quatre silhouettes la composent, et elles racontent à elles seules une trajectoire.

La Perle de l'Orient d'abord, cette tour de télévision aux sphères posées sur leurs piliers, achevée au milieu des années 1990 : un objet presque naïf, presque rétro-futuriste, qui fut longtemps le symbole de la ville et reste son repère le plus immédiatement reconnaissable. Puis la tour Jin Mao, à la fin des années 1990, qui cite discrètement les pagodes anciennes dans son étagement, première vraie tour de prestige. Le Centre mondial des finances ensuite, surnommé pour des raisons évidentes « le décapsuleur », avec son immense ouverture au sommet. Et enfin la Shanghai Tower, la plus haute de Chine, qui s'élève en se vrillant sur elle-même, comme un ruban dressé.

Quatre tours, trois décennies, une montée régulière vers le ciel. Lue d'un seul regard, cette accumulation montre que la monumentalité chinoise contemporaine n'a pas honte du geste. Elle assume l'échelle, la hauteur, la vitesse, le spectacle. Construire très vite, très haut, et pour impressionner, ce n'est pas, dans cette grammaire, un excès ou une vulgarité : c'est une manière d'affirmer une trajectoire. Là où une vieille ville européenne raconte le temps par accumulation et par patine, Pudong raconte une ascension par la verticale et par la démonstration.

On peut trouver cela grisant ou froid, peu importe ; ce n'est pas la question. La question, pour vous, c'est de comprendre qu'il ne regarde pas un quartier qui a mal tourné, mais un quartier qui dit exactement ce qu'il veut dire. Lujiazui n'est pas un centre-ville raté. C'est une déclaration réussie, dans une langue qui n'est pas celle de la flânerie.

Alors, comment « faire » Pudong ?

Une fois la clé en main, la déception se retourne en méthode. Puisque Pudong se regarde plus qu'il ne se visite, on l'aborde autrement que Puxi, et tout devient plus simple.

Montez. C'est le sujet même du lieu, alors prenez de la hauteur : les tours de Lujiazui offrent une plongée sur la ville et, mieux encore, sur le Bund d'en face et les méandres du fleuve. De là-haut, on comprend d'un coup la géographie de Shanghai, les deux rives, la boucle du Huangpu.

Allez le regarder d'en face. C'est le conseil principal : réservez votre plus beau moment de Pudong pour le Bund, à la tombée du jour, quand les tours s'allument. Vous verrez alors ce pour quoi tout cela a été construit.

Traversez au bon moment. Le passage du fleuve (en ferry, ou par les transports) est une expérience en soi, surtout au crépuscule. Le ferry local, fréquenté par les Shanghaïens, vous met au ras de l'eau, à la bonne distance.

Et cherchez les respirations. Le long du fleuve, côté Pudong, une promenade aménagée permet de marcher face au Bund ; c'est l'un des rares endroits où le quartier redevient à hauteur d'homme. Si vous voulez de la densité, de l'ancien, de la vie de rue, ne la cherchez pas ici : repassez le fleuve. Pudong vous aura donné ce qu'il sait donner, le vertige et l'image, et c'est déjà beaucoup.

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