C'est le quartier le plus photographié de Shanghai : les platanes, les villas, les cafés, ce « petit air européen » dont tous les guides parlent. Mais l'intérêt n'est pas là où on le cherche. Ce qui rend ce décor français fascinant, ce n'est pas qu'il ressemble à l'Europe ; c'est qu'il est devenu, entièrement, chinois.
Une avenue plantée de platanes, une belle villa des années 1930 derrière une grille. On lève l'appareil photo, on pense à la France, on s'apprête à parler de charme. Et puis on baisse les yeux.
Sous les colonnes, du linge sèche sur une perche de bambou. Un vélo électrique est appuyé contre le mur. Une grand-mère surveille une marmite sur le pas de la porte, et au rez-de-chaussée, dans l'ancien salon bourgeois, un jeune Shanghaïen tient un café à la mode. Le décor est français, la vie est chinoise.
Tout le quartier tient dans ce décalage, et il est là dès la première rue.
Un décor importé
L'ancienne concession française a été dessinée par et pour des étrangers : un plan d'avenues plantées, de villas, de jardins, un art de vivre résidentiel posé à l'écart du front commercial du fleuve et du fracas des affaires. C'était le quartier où l'on habitait, pas celui où l'on travaillait. Elle n'était pas la seule concession : il y avait aussi la concession internationale, britannique et américaine ; mais c'est la française qui a laissé le bâti et l'imaginaire les plus marquants.

D'emblée, cela l'oppose au Bund. Le Bund est un front tourné vers le fleuve, public, monumental, fait pour être vu ; la concession est un dédale tourné vers l'intérieur, résidentiel, intime, fait pour être habité. Le Bund se montre ; la concession se vit. Là-bas on longe une ligne de prestige ; ici on s'enfonce dans un labyrinthe de vie. Ce sont les deux faces, exactement, d'une même ville.
Le décor a changé d'habitants
Voici le premier mouvement, et il est simple : les étrangers sont partis depuis longtemps (la concession a été rétrocédée pendant la Seconde Guerre mondiale), et ce sont les Shanghaïens qui occupent le décor.
Prenez le platane, l'emblème du quartier, celui que tout visiteur photographie comme un fragment d'Europe. Les Français en ont effectivement planté le long de leurs avenues. Mais pour beaucoup d'habitants aujourd'hui, cet arbre n'évoque plus du tout la France : il évoque simplement Shanghai. Il ne s'agit d'ailleurs même pas du platane d'Europe, mais d'un hybride, devenu un trait du paysage local au point qu'on oublie qu'il est venu d'ailleurs.

Il en va de même des villas. Certaines, découpées après le départ des étrangers, sont devenues des logements populaires où plusieurs familles se partagent ce qui fut la demeure d'une seule ; d'autres comptent aujourd'hui parmi les adresses les plus chères de Chine. Dans les deux cas, le constat est le même : on n'est pas devant une relique coloniale conservée pour les touristes, mais devant un quartier réellement habité, convoité, vécu par les Shanghaïens eux-mêmes. Le décor n'a pas été muséifié ; il a été repris.
Le contenant français, le contenu chinois
C'est ici que le quartier se révèle vraiment, à condition de regarder au bon endroit. Pas la ressemblance avec l'Europe, qui n'est qu'une surface ; mais le frottement entre la forme étrangère et l'usage chinois, qui est la vérité du lieu.
Regardez dedans, et dessous. Le linge tendu entre deux fenêtres à moulures. La marmite qui mijote sur le pas d'une porte à colonnes. Une partie de mah-jong dans la cour d'une ancienne villa. Le coffee-shop installé dans un salon bourgeois, et juste au-dessus, par la fenêtre ouverte, une cuisine familiale qui n'a pas bougé depuis quarante ans. Partout, une enveloppe occidentale et, à l'intérieur, une vie chinoise qui ne s'est jamais interrompue.

L'habitat qui incarne le mieux ce métissage, c'est le shikumen, la maison à porche de pierre qui a fait la réputation résidentielle de ces quartiers : une porte d'inspiration occidentale qui débouche sur une cour où, aujourd'hui encore, plusieurs générations partagent le même espace. La concession française à l'échelle d'un logement, en somme. Ici, on le regarde vivant, habité, avec son linge et ses familles.
D'où le seul vrai conseil de regard pour cette page : ne photographiez pas le platane pour son air parisien, regardez ce qui se passe sous le platane. C'est là, dans l'écart entre le décor et l'usage, que vous verrez Shanghai au travail.

Pourquoi c'est devenu le quartier le plus convoité
Asseyez-vous à la terrasse d'un café de la rue Wukang et regardez passer le quartier. En dix minutes : une poussette haut de gamme, un livreur en scooter slalomant dans la foule, une vieille dame tirant son chariot de courses, et un groupe de jeunes venus photographier la façade d'en face pour leurs réseaux. Toute la concession est là, dans ce même morceau de rue : l'argent neuf, la logistique de la ville moderne, la vie ancienne qui résiste, et le quartier transformé en image de lui-même. Le sujet n'a jamais été l'architecture ; c'est cette coexistence, à quelques mètres, de plusieurs Shanghai.

Car ce décor jadis étranger est devenu, très récemment, l'adresse la plus désirable de la ville. Torréfacteurs de café, boutiques de créateurs, galeries, restaurants, jeunesse branchée : la concession concentre le Shanghai qui a les moyens de choisir où vivre, et il choisit, justement, l'ancien quartier des étrangers. Le retournement est complet. Longtemps des étrangers ont occupé un bout de Chine ; aujourd'hui des Chinois occupent un bout d'Europe, et en font tout autre chose qu'une nostalgie.

Cette désirabilité a aussi son revers. À mesure que les boutiques gagnent, le quartier populaire recule : le linge disparaît derrière les vitrines rénovées, les familles modestes des villas découpées cèdent la place à des commerces ou à des résidents fortunés. C'est la même tension qu'ailleurs dans Puxi, où la cohabitation des classes dans un même immeuble se défait peu à peu. On peut le regretter ou y voir le cours des choses ; le voyageur, lui, gagne au moins à le savoir, pour ne pas confondre le quartier-vitrine d'une rue avec la vie de celle d'à côté.
Comment lire la concession
Autant le Bund se longe d'un bout à l'autre, autant la concession se découvre en s'y perdant. C'est un dédale fait pour la flânerie : le mieux est de ne pas avoir d'itinéraire du tout.
Perdez-vous, donc. Quittez les axes pour les petites rues perpendiculaires ; c'est là, à l'écart des boutiques, que le quartier garde sa vie ordinaire. Restez seulement attentif aux vélos électriques, qui ont remplacé les calèches d'autrefois et surgissent dans les ruelles en silence, sans prévenir.
Lisez sur trois niveaux à la fois. En haut, la moulure, le balcon, la ferronnerie, c'est le décor d'origine. Au milieu, le linge et les fenêtres ouvertes, c'est la vie d'aujourd'hui. En bas, le café, le vélo, la boutique, c'est le présent qui s'installe. Les trois sur la même façade : voilà la concession en une image.
Entrez dans les cours, mais sans forcer. Comme les longtang de Puxi, beaucoup de ruelles et de cours sont aujourd'hui privées, fermées ou gardées ; on n'entre que par les porches ouverts, discrètement, là où la vie déborde sur la rue.

Et venez en fin d'après-midi, quand la lumière passe à travers les platanes et que le quartier s'anime sans la cohue. Quelques repères pour vous orienter sans tout programmer : l'avenue Huaihai, l'ancienne avenue Joffre, longue artère commerçante qui traverse le quartier ; la rue Wukang et son célèbre immeuble en proue de navire, devenu l'un des points les plus photographiés de la ville ; le parc Fuxing, ancien jardin à la française où l'on joue aux cartes et danse le matin.
Un détail, pour finir, qui résume tout le quartier. Les noms de rues français ont presque tous été remplacés par des noms de villes chinoises. Mais certains n'ont pas été effacés : ils ont été avalés. L'ancienne rue Massenet est devenue Sinan Lu, et « Sinan », en shanghaïen, sonne encore comme « Massenet » ; l'avenue Joffre fut un temps Xiafei, transcription chinoise de Joffre, avant de devenir Huaihai. Le nom français n'a pas survécu comme une plaque qu'on conserve, mais comme un écho fondu dans le chinois. Jusque dans ses noms de rues, le quartier n'a pas gardé l'étranger : il l'a digéré.
Le quartier qu'on visite « pour son côté français » est sans doute l'endroit où l'on comprend le mieux comment Shanghai traite ce qu'on lui apporte : elle n'imite pas, elle n'embaume pas, elle absorbe et transforme. Sous les platanes, chacun voit ce qu'il est venu chercher. Certains y reconnaissent l'Europe, d'autres y voient Shanghai. Et peut-être que le quartier, lui, a cessé depuis longtemps de choisir.



