Villes d'eau aux canaux silencieux, jardins classés de Suzhou, lac de Hangzhou chanté par les poètes, montagne de bambous de Moganshan : autour de Shanghai s'étend une autre Chine, plus ancienne et plus lente.
Un samedi matin, nous avons pris la ligne 17 à Hongqiao avec les enfants, sans trop savoir ce que nous trouverions au bout. À mesure que la rame avançait, les tours se sont espacées, puis la ville s'est défaite en champs et en canaux. À Zhujiajiao, Alex a laissé traîner sa main dans l'eau verte depuis la barque, pendant que Haixia achetait des zongzi auprès d'une vendeuse qui riait fort.
Sur le pont Fangsheng, je pensais au Shanghai de verre quitté une heure plus tôt ; il semblait appartenir à un autre pays.
Zhujiajiao appartient au Jiangnan (江南), cette région de canaux, de rizières et de villes lettrées qui façonne le delta du Yangtsé depuis plus de mille ans. Le Jiangnan n'est pas la campagne autour de Shanghai, c'est l'inverse. Shanghai est l'exception, la ville qui s'est tournée vers la mer et vers l'argent au moment où toute la région regardait encore vers le canal et vers le passé.
S'éloigner de Shanghai, ce n'est donc pas la fuir : c'est voir ce qu'elle n'est plus, et ce qu'elle a choisi de ne pas devenir.
Au fil de l'eau
Qibao : le Jiangnan avalé par la ville
Qibao (七宝古镇) a ceci de particulier qu'il n'est pas une excursion : c'est un vieux bourg que la métropole a fini par avaler. À quelques stations de métro du centre, ses ruelles, ses ponts de pierre et son temple bouddhiste (fondé, dit-on, sous les Song, mais reconstruit comme presque tous ses semblables) forment une poche de Jiangnan oubliée à l'intérieur de la ville.

Son nom signifie « Sept Trésors », mais l'attraction principale tient surtout dans l'odeur : brioches au porc moelleuses, brochettes, sucreries, et l'agitation joyeuse d'un marché qui n'a pas attendu les touristes pour exister.
C'est la bonne adresse quand vous n'avez qu'une demi-journée, ou quand vous voulez goûter à l'idée d'une ville d'eau avant de vous décider à en visiter une vraie, plus loin. Qibao montre, en miniature, ce qui est arrivé au reste du vieux Shanghai : un fragment de Jiangnan que la ville a entouré, puis digéré.
Comment s'y rendre : ligne 9 du métro jusqu'à la station Qibao, puis quelques minutes à pied. Comptez une demi-journée, tôt le matin de préférence, avant la foule du week-end.
Zhujiajiao : le Jiangnan encore habité
Si vous ne deviez voir qu'une ville d'eau depuis Shanghai, ce serait sans doute celle-ci, pour une raison simple : Zhujiajiao (朱家角) est la plus facile d'accès, et l'une des plus vivantes. Plus de mille ans d'histoire, trente-six ponts, le célèbre pont Fangsheng de l'époque Ming, et le jardin Kezhi pour souffler entre deux ruelles. On y vient en barque, on y mange des crevettes de rivière et des zongzi, on s'y perd volontiers.
Ce qui la sauve, c'est qu'on y vit encore. Derrière les boutiques à souvenirs, des gens étendent leur linge, jouent au mah-jong, vendent leurs légumes ; la ville n'est pas qu'un décor.

La rançon du succès, c'est la foule : un dimanche d'été, les ruelles deviennent un long défilé. Le secret tient en deux mots, que Haixia répète à chaque fois : tôt, et en semaine. À l'ouverture, quand les commerçants lèvent leurs volets et que l'eau est encore lisse, la ville vous appartient presque.
Comment s'y rendre : ligne 17 du métro jusqu'à la station Zhujiajiao, puis une quinzaine de minutes à pied. Excursion d'une journée, ou d'une demi-journée si vous êtes pressé.
Wuzhen et Xitang : le Jiangnan en spectacle, le Jiangnan en décor
À mi-chemin entre Shanghai et Hangzhou, deux villes d'eau se disputent les affiches : Wuzhen et Xitang. Elles se ressemblent de loin (canaux, maisons de bois, lanternes rouges) mais se distinguent de près, et c'est cette différence qui compte au moment de choisir.
Wuzhen (乌镇) est la plus mise en scène des deux, presque un musée à ciel ouvert : billet d'entrée, quartiers soignés (Dongzha le traditionnel, Xizha le nocturne), et une couche culturelle contemporaine que beaucoup ignorent, avec le musée d'art Mu Xin et un festival de théâtre réputé. C'est le Jiangnan restauré, éclairé, raconté ; magnifique, mais produit. On peut le regretter, ou y voir ce que c'est vraiment : une certaine idée de la Chine ancienne, mise en scène par la Chine d'aujourd'hui.

Xitang (西塘), elle, joue l'atmosphère plus que la perfection : ses longues galeries couvertes le long de l'eau, ses ruelles si étroites qu'on s'y croise à peine, sa lumière de fin de jour. Les amateurs de cinéma la reconnaîtront ; plusieurs films y ont été tournés, dont Mission: Impossible III. Le Jiangnan y est devenu un décor, au sens propre.

Comme ces deux escapades relèvent autant de la catégorie « ville d'eau » que de l'idée d'escapade depuis Shanghai, je les détaille (avec d'autres) dans un guide dédié.

Comment s'y rendre : comptez environ deux heures depuis Shanghai (train à grande vitesse jusqu'à Tongxiang ou Jiaxing, puis bus). Wuzhen et Xitang sont à 30 ou 40 minutes l'une de l'autre, mais visitez-les plutôt séparément, une journée chacune ; les enchaîner dans la même journée, c'est passer plus de temps dans les transports que sur les pavés. À combiner sur un week-end si vous voulez les deux.
Jardins et lettrés
Suzhou : l'idéal que Shanghai a admiré
Suzhou (苏州) est à trente minutes de Shanghai en train, et à plusieurs siècles de distance dans l'esprit. On la surnomme la « Venise de l'Orient », mais sa vraie singularité n'est pas l'eau : ce sont ses jardins classiques, inscrits au patrimoine mondial de l'UNESCO. Le jardin de l'Humble Administrateur, celui du Maître des Filets : ce ne sont pas des parcs, ce sont des paysages pensés, où chaque rocher, chaque pont, chaque fenêtre encadre une vision du monde.

Pendant des siècles, posséder un tel jardin était le rêve de l'homme cultivé ; et c'est précisément cet idéal de raffinement lettré que les fortunes de Shanghai, des générations plus tard, ont admiré et tenté d'imiter dans leurs propres demeures. Suzhou n'est pas la voisine de Shanghai : elle est son modèle ancien, celui qu'on copie quand on vient d'arriver à la richesse. Ajoutez le musée conçu par l'architecte I. M. Pei, le musée de la soie et le passage du Grand Canal, et vous comprenez pourquoi une seule journée suffit à peine.
Comment s'y rendre : train à grande vitesse depuis la gare de Shanghai ou de Hongqiao, environ 30 minutes, départs très fréquents. L'excursion d'une journée la plus simple à organiser depuis Shanghai.

Shaoxing : le monde lettré que Shanghai a modernisé
Shaoxing (绍兴) reste à l'écart des grands circuits, et c'est ce qui la rend précieuse. On y trouve les canaux, les ponts patinés et les maisons noires et blanches que l'on attend d'une ville d'eau ; mais on ne vient pas ici pour la carte postale, on vient pour ce qui s'y est pensé et écrit. C'est la ville natale de Lu Xun (鲁迅), figure majeure de la littérature chinoise moderne, dont la maison et le quartier se visitent.

À une quinzaine de minutes de route de la ville, le Pavillon des Orchidées (Lanting) est l'un des hauts lieux de la calligraphie chinoise ; prévoyez-le comme une étape à part, pas comme une promenade en centre-ville.
Et il y a là une ironie qui éclaire tout l'article. Lu Xun, né dans cette ville lettrée et traditionnelle, est parti vivre et écrire à Shanghai, où s'est joué le mouvement littéraire moderne, et où il repose. Shaoxing est le vieux monde des lettres ; Shanghai est l'endroit où ce monde est devenu moderne, urbain, politique. La distance entre les deux villes est aussi celle entre deux époques.
Reste le vin, pour adoucir la démonstration. Le huangjiu de Shaoxing, ce vin de riz jaune et ambré, accompagne la cuisine locale et les toasts depuis des siècles. Visiter une brasserie traditionnelle, respirer l'odeur profonde du riz fermenté, goûter ce breuvage doux et puissant : c'est entrer dans le Jiangnan par une autre porte, plus chaleureuse.
Comment s'y rendre : train à grande vitesse depuis Hongqiao, entre 1 h 10 et 1 h 50 selon le train.
Grands espaces
Hangzhou : la beauté que Shanghai n'a jamais eue
Hangzhou (杭州), capitale du Zhejiang, est à une heure de Shanghai en train, et figure depuis toujours parmi les villes les plus aimées de Chine. Au cœur de cette réputation, le lac de l'Ouest, classé au patrimoine mondial de l'UNESCO. Pagodes, ponts, saules, brumes : ce paysage a inspiré tant de peintres et de poètes qu'il est devenu, au fil des siècles, une sorte d'idéal partagé du beau, un lieu que la Chine entière a désiré avant même de le voir.

Si Suzhou est le modèle que Shanghai a copié, Hangzhou est le prestige qu'elle n'a jamais pu s'offrir. Shanghai est une ville d'argent et de vitesse ; Hangzhou est une ville de poésie et de lenteur, capitale impériale, objet de désir esthétique. C'est une chose que l'argent n'achète pas. On explore le lac à pied le long des berges, ou en barque, au rythme lent de l'eau. Non loin, le temple bouddhiste de Lingyin, l'un des plus anciens du pays, s'ouvre dans un écrin de falaises sculptées de Bouddhas. Et dans les collines pousse le thé vert Longjing : une visite au village du thé, la cueillette, une tasse partagée, et vous tenez un moment simple et précieux.
Comment s'y rendre : train à grande vitesse depuis Hongqiao, environ une heure, liaisons fréquentes. Comme Suzhou, Hangzhou mérite plus qu'une journée ; mais une journée suffit pour en tomber amoureux.

Wuxi : le Jiangnan qui a, lui aussi, choisi l'usine
Wuxi (无锡) complique agréablement notre histoire, et c'est pour cela qu'elle mérite sa place. Car si l'on a raconté jusqu'ici un Jiangnan ancien et lent que Shanghai aurait laissé derrière elle, Wuxi rappelle que ce n'est pas si simple : ici aussi, on a choisi la modernité, et tôt. Au début du 20e siècle, Wuxi fut l'un des berceaux de l'industrie nationale chinoise, la ville des filatures de coton et des minoteries, le fief de la dynastie d'entrepreneurs Rong. On la surnommait le « petit Shanghai ». Le Jiangnan n'a donc pas seulement subi la métropole : par endroits, il l'a devancée.

Reste, à côté des cheminées, le versant paisible. Sur les rives du lac Taihu, l'un des plus vastes lacs d'eau douce de Chine, la petite île de la Tête de Tortue, ses jardins et ses points de vue invitent à la promenade et à la barque. Et à l'entrée des montagnes, le Grand Bouddha de Lingshan, haut de plus de quatre-vingts mètres, illustre une autre facette de la Chine d'aujourd'hui : sa façon récente et spectaculaire de mettre en scène la spiritualité. À vous de voir ce que vous venez y chercher ; mais ne réduisez pas Wuxi à ses attractions, c'est d'abord une ville qui a une idée précise de la modernité, comme Shanghai.
Comment s'y rendre : train à grande vitesse depuis Shanghai, très fréquent (toutes les dix minutes en moyenne), trajet de 30 minutes à 1 heure.
Moganshan : la retraite que les Shanghaïens se sont inventée
Moganshan (莫干山) ne se fait pas à la journée. C'est une montagne, une retraite, un endroit où l'on monte pour ralentir une nuit ou deux, pas pour cocher une case. Ici, l'air est plus frais de plusieurs degrés, les forêts de bambous ondulent comme une mer silencieuse, et l'on vient marcher, se taire, respirer.

Le lien avec Shanghai est plus direct qu'il n'y paraît, et c'est tout l'intérêt de l'endroit. Dès la fin du 19e siècle, l'élite chinoise et les résidents étrangers de Shanghai y montaient passer l'été, fuyant la chaleur et le tumulte de la ville. Il reste de cette époque de nombreuses villas de pierre, aujourd'hui transformées en maisons d'hôtes de charme : le bois craque encore sous les pas. Moganshan, c'est donc l'échappée que Shanghai s'était inventée bien avant les trains à grande vitesse ; la ville n'a pas seulement quitté le Jiangnan, elle s'y est aménagé un refuge.
Comment s'y rendre : la gare la plus proche reste Deqing (une vingtaine de kilomètres, puis 30 minutes de navette Y1 ou un taxi). Mais les trains directs Shanghai-Deqing sont rares : beaucoup passent par Hangzhou (liaisons très fréquentes, puis environ 1 h 30 de route), ou, depuis l'ouverture fin 2024 de la ligne Shanghai-Suzhou-Huzhou, par Huzhou (Shanghai-Huzhou en une heure environ, la montagne restant toutefois à une soixantaine de kilomètres). Le vieux bus direct (environ 4 h, gare routière Nord) existe toujours, moins cher mais beaucoup plus lent.
Un Jiangnan vivant, donc qui change
Le Jiangnan que vous visiterez n'est pas le Jiangnan d'avant. Beaucoup de ces villes d'eau ont une billetterie, des boutiques qui se ressemblent d'un bourg à l'autre, des habitants partis vivre ailleurs et remplacés, l'été, par des figurants en costume. Les canaux sont parfois plus photographiés qu'habités.
Ce n'est pas une raison pour bouder le voyage, et surtout pas pour s'indigner. C'est une raison pour regarder juste. Ces lieux ne sont pas la Chine d'avant ; ce sont, en bonne part, une production chinoise contemporaine sur le thème de la Chine d'avant. Cela ne les rend pas faux : cela les rend lisibles.
La mise en tourisme du Jiangnan fait désormais partie de son histoire, au même titre que la soie ou les examens impériaux. Savoir cela en arrivant, c'est se donner les moyens de voir, au-delà du décor, les endroits où la vie continue pour de bon (souvent tôt le matin, souvent là où il n'y a pas de billet).

Comment choisir, et comment combiner
Une demi-journée seulement ? Qibao, sans quitter Shanghai.
Un jour, sans voiture ? Suzhou (30 min) ou Hangzhou (1 h), tout se fait en train à grande vitesse.
Envie d'une ville d'eau ? Zhujiajiao pour la simplicité, ou Wuzhen ou Xitang (une journée chacune).
Plutôt les mots et le vin ? Shaoxing.
Le lac, l'usine et le grand Bouddha ? Wuxi.
Deux jours pour souffler ? Moganshan, et seulement Moganshan.
Si vous poussez jusqu'à Suzhou, deux petites villes d'eau toutes proches méritent le détour, Tongli et la discrète Nanxun, moins courues que les vedettes.



