On vous vendra Tianzifang comme « le vrai vieux Shanghai », le dédale bohème et vivant qui résiste, par opposition au Xintiandi reconstruit et lisse. C'est plus compliqué, et plus intéressant. Tianzifang n'est pas le passé qui résiste ; c'est le passé en train d'être digéré, sous vos yeux.
La première fois à Tianzifang, c'est rarement une boutique qui retient l'attention. C'est une fenêtre.
En bas, les visiteurs avancent lentement dans une ruelle trop étroite pour eux. Les cafés débordent sur le passage, les boutiques se succèdent, les téléphones se lèvent pour les photos. Puis le regard monte. À deux mètres au-dessus de cette agitation, une fenêtre ouverte, du linge qui sèche, une climatisation qui goutte, quelqu'un qui observe la scène depuis chez lui.
Le décor en bas, la vie en haut. Tianzifang tout entier semble tenir dans cette superposition.
Ni rasé, ni figé : transformé
La première chose à comprendre, c'est ce qui sépare Tianzifang de Xintiandi, son grand voisin de réputation. Xintiandi a été démoli puis reconstruit d'un bloc, par un promoteur, selon un plan. Tianzifang, lui, n'a jamais été rasé. C'est un vrai dédale ancien de shikumen, autour de la rue Taikang, dans l'ancienne concession française, longtemps habité comme n'importe quel quartier populaire.
Sa transformation s'est faite par le bas, et presque par accident. À la fin des années 1990, des artistes investissent d'abord d'anciennes usines désaffectées du quartier, attirés par les loyers bas et les volumes ; puis ils débordent dans les shikumen voisins, ateliers, galeries. En 2005, la municipalité entérine le mouvement en classant Tianzifang « zone d'industrie créative ».

Viennent ensuite les boutiques, les cafés, et, surtout dans les années 2010, la foule des visiteurs.
Personne n'a planifié Tianzifang : il s'est rempli par capillarité, échoppe après échoppe, jusqu'à devenir ce labyrinthe commerçant. D'où son charme bien réel, l'étroitesse, le désordre, l'imprévu à chaque coin, l'exact contraire de la cohérence millimétrée de Xintiandi. L'un est né projet commercial ; l'autre l'est devenu par sédimentation. Ils racontent le même mouvement, mais pas de la même manière.

La gentrification en direct
Et c'est là que Tianzifang devient passionnant à lire, à condition de regarder ce qu'on a vraiment sous les yeux. Ce qu'on prend pour du pittoresque est en réalité un processus, saisi à un instant précis de son déroulement.
Chaque boutique, ici, a pris la place d'un usage résidentiel. Mais le mécanisme est plus retors qu'une simple expulsion : à Tianzifang, une partie des habitants d'origine est restée, en louant son rez-de-chaussée aux commerces pour en vivre, quitte à s'entasser à l'étage. D'autres sont partis, poussés par le bruit, la foule ou la montée des loyers.

Le quartier est donc au milieu du gué, ni tout à fait vivant ni tout à fait décor, et c'est ce qui le rend précieux à lire : il montre, en train de se produire, le mécanisme que Xintiandi, une fois achevé, a rendu invisible. À Xintiandi, on voit le résultat ; à Tianzifang, on voit encore l'opération, avec ses arrangements, ses résistances, ses zones grises. On ne vient donc pas y contempler le vieux Shanghai, mais sa transformation, pas encore refermée.
Le piège du « vrai Shanghai »
Reste à désamorcer le réflexe qui guette tout visiteur : enfin l'authentique, le vivant, le vrai, par contraste avec le faux d'à côté. C'est une illusion. Le labyrinthe charmant est déjà, pour moitié, un décor ; et les habitants qu'on photographie parce qu'ils font « vrai » ne se vivent pas comme un spectacle d'authenticité : ils habitent un quartier devenu cher et bruyant, et beaucoup, si on leur demandait, préféreraient sans doute le confort à la carte postale.
La nostalgie qu'on projette sur ces ruelles en dit souvent plus long sur le visiteur que sur ceux qui vivent là.

Tout indique que Tianzifang suit une trajectoire proche de celle de Xintiandi ; reste à savoir jusqu'où. Peut-être que la dernière fenêtre habitée finira par se fermer et qu'il ne restera qu'un décor de plus. Peut-être aussi qu'une partie des habitants, en tirant un revenu de leurs murs, résistera plus longtemps qu'on ne l'imagine. Le lieu n'a pas encore tranché, et c'est justement pour ça qu'il vaut le détour.
Une ville qui change de peau
Il faut faire un pas de côté, ici, pour ne pas réduire Tianzifang à une victime du tourisme. Car cette transformation n'est pas une anomalie qui serait tombée sur un quartier innocent : elle est peut-être la nature même de Shanghai. Cette ville a toujours vécu de la réutilisation de ses espaces. Les anciennes usines deviennent des centres d'art, les abattoirs des galeries, les entrepôts du Bund des restaurants, les lilong des rues commerçantes.
Shanghai donne à ses lieux un nouvel usage, encore et encore. Vue ainsi, l'opposition entre un « avant authentique » et un « après artificiel » perd son sens. Il n'y a pas de version vraie du quartier qu'on aurait trahie ; il n'y a qu'une ville qui change continuellement de peau, et Tianzifang est en train d'en changer une fois de plus.

Le plus éclairant, c'est qu'on peut observer ce même mouvement à plusieurs stades, en quelques arrêts de métro. Tianzifang n'est pas un cas unique, c'est un révélateur. Rue Nanchang, à quelques rues de là, la bascule commence à peine : des rez-de-chaussée se muent en cafés et en boutiques de créateurs tandis que les étages restent habités, et comme le quartier n'est pas encore une destination, la transformation s'y lit de façon presque plus pure qu'à Tianzifang.
À l'autre bout du spectre, des opérations récentes comme Hongshoufang, plus à l'ouest, montrent l'étape finale : un ancien tissu de shikumen rénové en quartier animé de boutiques et de restaurants, mais sans ses habitants d'origine ; le décor est là, le processus a disparu. Pris ensemble, ces lieux forment une échelle : Nanchang est un Tianzifang plus jeune, Tianzifang est le moment saisi en plein mouvement, Hongshoufang et Xintiandi sont le résultat une fois la bascule terminée. Tianzifang n'est donc pas l'exception ; il est l'instant où le mouvement se laisse encore voir.
Le shikumen, troisième vie
Tianzifang offre une troisième version d'une forme qu'on retrouve dans tout ce quartier de Shanghai : le shikumen, la maison à porche de pierre. Dans l'ancienne concession française, on le voit encore habité, avec son linge et ses familles ; à Xintiandi, on le voit rasé puis reconstruit en coquille commerciale. Ici, c'est un état intermédiaire : le shikumen préservé mais converti. La vraie vieille maison, dont les murs et les porches sont d'origine, mais dont l'intérieur est devenu atelier, boutique ou café.

Ni rasé ni vraiment habité : recyclé sur place, sans qu'on touche à la coquille. C'est sans doute la transformation la plus douce des trois, et la plus instable aussi. Les murs sont les mêmes, mais la vie qu'ils abritent a changé. Le shikumen mérite à lui seul une histoire ; ici, il nous intéresse pour une autre raison : parce qu'il permet de voir, presque à l'œil nu, le moment où un lieu devient autre chose sans cesser tout à fait d'être lui-même.

Comment lire Tianzifang
Ne cherchez pas l'authentique : vous ne le trouverez pas, ou alors vous le piétinerez avec la foule. Cherchez plutôt la couture, tant qu'elle est encore visible. Dans chaque ruelle, amusez-vous à distinguer ce qui relève déjà du décor (la boutique, le café, le mur à photos) et ce qui tient encore de la vie (la fenêtre habitée, le linge, la mobylette d'un résident). C'est ce partage, à hauteur d'un même mur, qui est le vrai spectacle.
Levez les yeux, toujours. Le commerce occupe le sol ; la vie résiduelle s'est réfugiée aux étages. C'est en haut que se lit ce qui n'a pas encore basculé.
Venez tôt, ou en semaine. Ces ruelles sont minuscules et saturent vite ; aux heures de pointe, la cohue étouffe précisément ce qu'on était venu voir. Et acceptez que ce soit petit : on en fait le tour en une heure, ce n'est pas un quartier mais un mouchoir de poche.

Enfin, ce qui en fait l'intérêt, cette coexistence visible de l'habité et du commercial, est par nature fragile. D'année en année, des fenêtres habitées se ferment et la part du décor grandit. Nul ne sait si le quartier finira en pur décor à la manière de Xintiandi, ou s'il gardera longtemps quelques poches de vie ; mais le moment où la transformation se laisse encore lire à l'œil nu, lui, ne durera pas indéfiniment.
Au fond, Tianzifang et Xintiandi racontent la même histoire par deux bouts opposés : non pas un quartier vrai contre un quartier faux, mais une ville qui n'en finit pas de réutiliser ses propres murs. L'un a changé de peau d'un coup, par décision ; l'autre mue lentement, par capillarité, et on ne sait pas encore où il s'arrêtera. Pour quelques années peut-être, on a la chance d'y voir les deux Shanghai dans la même ruelle, l'ancien qui s'attarde et le nouveau qui pousse, suspendus un instant côte à côte. C'est cet instant, plus que les boutiques, qui mérite le déplacement.



