Tout le reste de Shanghai est né de la rencontre avec l'étranger : le Bund, les concessions, Pudong, la ville-monde tournée vers le large. La vieille ville, elle, est l'inverse exact. C'est peut-être le seul endroit où Shanghai se souvient de ce qu'elle était avant de devenir Shanghai.
À quelques minutes de marche du Bund et de ses banques, on bascule sans transition dans un autre monde. Les façades de prestige disparaissent, les avenues se referment en ruelles étroites, le fleuve s'efface. À la place : du linge tendu en travers, une odeur de bouillon et d'ail, des hommes âgés assis sur des tabourets bas, un toit de temple qui dépasse, un marché.
Plus de tours, plus de vitrines, plus de spectacle. On a quitté la ville-monde pour ce qui l'a précédée.
Car c'est bien cela qu'on vient chercher ici : non pas le Shanghai spectaculaire (le plus haut, le plus moderne, le plus métis), mais la couche la plus ancienne de la ville, celle qui dort sous tout le reste. La vieille ville (老城, laocheng) est un vestige rare : la dernière trace d'une forme urbaine que la ville-monde a recouverte sans tout à fait l'effacer.
Le Shanghai d'avant le Bund
Avant 1842, Shanghai était une ville chinoise comme il en existait beaucoup dans le Jiangnan, le riche delta du Yangtsé. Un bourg de marché et de coton, prospère, déjà actif, mais tourné vers l'intérieur du pays, relié au reste de la Chine par ses canaux, et nullement vers la mer ou les étrangers.

La vieille ville (qu'on appelait autrefois le district de Nanshi, « la ville du sud ») est ce noyau-là. Le seul morceau de Shanghai qui préexiste à toute l'aventure cosmopolite, le seul qui n'ait pas été dessiné par ou pour le commerce avec le dehors. Tout autour, la ville-monde a fini par pousser, l'a encerclé, l'a dépassé en hauteur et en richesse.
Mais lui est resté ce qu'il était : le Shanghai d'avant le destin, ce que la ville était, et ce qu'elle serait sans doute restée si l'histoire ne l'avait pas saisie.
Une ville qui regarde vers le dedans
Voici ce qui distingue structurellement la vieille ville de tout le reste, et ce qu'il faut apprendre à voir.
La cité ancienne était close, ceinte d'une muraille. Une ville fermée, tournée vers l'intérieur, qui se protège du dehors, à l'exact opposé du Bund et des concessions, ouverts sur le fleuve et tendus vers l'ailleurs. Le cercle des remparts contre la grille des avenues étrangères ; le repli contre l'ouverture.
Les murs ont presque entièrement disparu, mais le sens demeure : ici, on n'a jamais construit pour être vu de loin ni pour accueillir le monde.

Et le plus parlant tient à ce qui occupe le centre de cette ville. Ce n'est ni une banque ni une tour : c'est un temple et un marché. Non que le commerce y fût absent, au contraire : la vieille ville était une place marchande active, avec ses guildes, ses négociants, ses réseaux. Mais ce commerce-là regardait vers l'intérieur du pays, vers le Jiangnan et les canaux, et il s'organisait autour du temple et de la vie de quartier, pas autour d'un port tourné vers le large.
C'est la nuance qui fait toute la différence : le Shanghai cosmopolite qui naîtra plus tard fera du commerce avec ce qui arrive par l'eau et le monde du dehors ; la vieille ville commerçait avec la Chine, à l'abri de ses murs. Le reste de Shanghai regarde dehors ; elle regardait dedans.
Le jardin Yu, ou la Chine du dedans
S'il fallait un seul lieu pour résumer ce regard intérieur, ce serait le jardin Yu. Un jardin clos, ceint de hauts murs, dans lequel un lettré de la dynastie Ming a fait tenir un monde entier : des rochers dressés comme des montagnes, des étangs comme des mers, des pavillons, des ponts qui zigzaguent, des perspectives qui se dérobent. On n'y voit jamais tout d'un coup ; chaque détour cache le suivant.

C'est l'exact contraire de la skyline d'en face. Pudong est fait pour être vu de loin, d'un seul regard ; le jardin Yu est fait pour être parcouru de près, lentement, et ne se livre jamais entièrement. Là où la tour s'expose, le jardin se cache. Là où le Bund s'aligne pour impressionner, le jardin s'enroule pour faire rêver.
C'est une autre idée de l'espace, et même une autre idée de ce qu'est la richesse : non pas la hauteur qu'on montre, mais l'univers qu'on cultive derrière un mur, pour soi. La Chine lettrée, intérieure, contemplative, à quelques pas de la Chine spectaculaire.
Le temple du dieu de la Ville
Juste à côté veille le temple du dieu de la Ville, le Chenghuang miao. Le dieu de la Ville (Chenghuang, littéralement « le rempart et le fossé ») est le protecteur de la cité, sa divinité tutélaire : chaque ville chinoise close avait le sien, gardien des murs et des habitants. Son temple était le centre spirituel et communautaire, le point autour duquel battait la vie collective.

Que le cœur de la vieille ville soit un dieu protecteur en dit long sur ce qui tenait cette cité ensemble. Shanghai se rassemblera plus tard autour de ce qui vient du dehors, le négoce international, les banques du fleuve ; la vieille ville, elle, gravitait autour de ce qui la protégeait et de ce qui la nourrissait. Le temple et le marché collés l'un à l'autre, le sacré et le commerce de proximité dans le même souffle : voilà le cœur d'une cité chinoise close, soudée à sa propre communauté. Une forme de ville qui était la norme dans toute la Chine, et dont il ne reste, à Shanghai, presque que cela.
La question de l'authenticité
Beaucoup de visiteurs étrangers éprouvent ici une légère déception. Le bazar qui entoure le temple et le jardin, avec ses toits recourbés, ses lanternes et ses échoppes, est en grande partie reconstruit : du neuf qui imite l'ancien. Notre premier réflexe est souvent le même. Nous regardons ces bâtiments, puis nous posons la question qui nous vient naturellement : « Est-ce vraiment ancien ? » Avec notre idée européenne de l'authenticité (la vieille pierre, la trace du temps, la méfiance envers la copie), on pourrait conclure à un décor factice et passer son chemin.

Or, en Chine, ce qui compte n'est pas tant la matière d'origine que la continuité du lieu et de sa fonction : on a toujours rebâti, remplacé, restauré sans y voir de trahison. Un temple reconstruit reste le temple. La question « est-ce authentique ? » n'est tout simplement pas la bonne question. Le bazar de Yu n'est pas un faux qui aurait échoué à être vrai ; c'est une mise en scène assumée de l'ancien, du même ordre que les fameuses « villes anciennes » reconstituées que l'on visite partout dans le pays.
On ne vient pas y voir un quartier d'époque miraculeusement préservé ; on vient y faire l'expérience de l'ancien. La nuance est importante. Pour beaucoup de visiteurs chinois, il n'y a là ni tromperie ni contradiction.

La vie ordinaire est juste à côté
Et pourtant, la vieille ville vivante existe bel et bien. Simplement, elle n'est pas là où la foule la cherche. Elle n'est pas dans les pavillons restaurés qu'on photographie, mais à cent mètres de là, dans les ruelles que personne ne remonte.
Tournez le dos au bazar et enfoncez-vous dans les rues adjacentes. D'un coup, le décor tombe. Vous verrez le marché de Dajing et ses étals, le poisson qui frétille dans les bassines, les légumes en pyramides, les marchandes qui hèlent ; vous verrez le linge qui pend d'un balcon à l'autre, les cuisines minuscules ouvertes sur la rue, les retraités qui jouent aux cartes sous un auvent, le vélo électrique appuyé contre une porte.

Tout près, le pavillon de Dajing abrite le dernier fragment debout de l'ancienne muraille, vestige presque oublié de la ville close. Ici, personne ne pose pour une photo. La vie continue, simplement, comme elle continuait avant que Shanghai ne devienne Shanghai.
Le contraste, à quelques mètres, est la vraie leçon du lieu : d'un côté l'ancien mis en scène et saturé de visiteurs, de l'autre l'ordinaire vivant que personne ne regarde. Les deux sont la vieille ville ; mais ce n'est pas dans le premier qu'elle respire.
Comment lire la vieille ville
Venez tôt, avant que le bazar ne se remplisse : la lumière du matin et le calme rendent les ruelles à leurs habitants.
Ne restez pas au centre. Le cœur touristique se visite vite ; l'essentiel est dans les rues adjacentes, là où l'on a cessé de mettre en scène quoi que ce soit. Donnez-vous pour règle de marcher jusqu'à ce que les lanternes rouges s'arrêtent.
Lisez le contraste plutôt que de le déplorer. Passez volontairement du décor reconstruit à la vie ordinaire, et regardez les deux comme deux faces du même lieu, sans chercher lequel est « le vrai ».
Et changez de grille devant le jardin Yu et le temple : ne les cochez pas comme des attractions, regardez-les comme l'expression d'une autre idée de l'espace, intérieure et close, que toute la ville moderne d'alentour a oubliée.
Le plus étonnant, au fond, n'est pas que Shanghai soit devenue cette ville-monde de verre et de fleuve. C'est qu'en son centre exact, sous les lanternes et derrière les tours, une petite ville chinoise continue, sans bruit, d'être simplement chinoise.



