Anciennes capitales de Chine : une géographie politique mobile

Les anciennes capitales de Chine : une géographie politique mobile

Luoyang, Xi'an, Kaifeng, Hangzhou, Nanjing, Pékin : les six grandes anciennes capitales de Chine (六大古都) ne se succèdent pas par hasard. Chacune répond à une logique précise, militaire, économique ou symbolique, dans une histoire où la capitale est un instrument plutôt qu'un héritage.

À Xi'an, le soir venu, la place de la Tour de la Cloche s'illumine en orange et rouge. Les remparts prennent une teinte chaude, les couples se photographient, une odeur de cumin grillé monte du quartier musulman. Tout autour, les façades « Tang » semblent anciennes. Elles sont presque toutes récentes.

La ville met aujourd'hui en scène son passé impérial comme d'autres mettent en scène leur modernité. Mais ce qu'elle choisit de raconter est révélateur : pas les Ming, auxquels elle doit pourtant ses remparts actuels, mais les Tang. L'époque où Chang'an était l'une des plus grandes villes du monde, point de départ de la route de la soie. Capitale.

Les Tang sont tombés en 907. Depuis plus de mille ans, Xi'an n'est plus le centre politique du pays. Et pourtant, la ville continue de vivre sur cette mémoire-là.

En Chine, une capitale n'y est pas une essence immuable, comme Paris ou Londres ont fini par le devenir en Europe. C'est un statut que l'on accorde, déplace ou retire selon les besoins du pouvoir. Au cours de l'histoire chinoise, plus de vingt villes ont été capitales.

Ce qu'on appelle les « anciennes capitales de Chine » ne désigne donc pas les ruines d'un même monde disparu. Ce sont les traces successives d'une manière chinoise de penser le territoire et le pouvoir.

La capitale chinoise n'est pas un lieu, c'est une décision

Plus de vingt villes ont été capitales nationales en Chine au cours de son histoire longue. Si l'on ajoute les capitales régionales des périodes de division (Trois Royaumes, Cinq Dynasties et Dix Royaumes), on dépasse largement la trentaine.

Cette mobilité n'est pas un signe d'instabilité ; c'est l'expression d'une logique politique cohérente.

Plusieurs facteurs entrent en jeu, et ils se combinent rarement de la même manière.

Il y a la géographie économique : où se trouve le centre de gravité productif de l'empire, là où les greniers à riz et les ateliers concentrent la richesse. Il y a la géographie militaire : d'où vient la menace, qu'elle soit Xiongnu, Mongole, Mandchoue ou japonaise, et quelle distance le pouvoir veut maintenir avec elle. Il y a la cosmologie politique : les empereurs chinois inscrivent leur capitale dans un système d'orientation, d'axes nord-sud, d'alignements rituels, qui doit faire de la ville un point de contact entre le ciel et la terre. Et il y a la rupture avec la dynastie précédente : choisir une nouvelle capitale, c'est aussi affirmer qu'on commence quelque chose, qu'on ne s'inscrit pas dans la continuité du régime déchu.

Plusieurs dynasties ont d'ailleurs fonctionné avec des capitales multiples, ce qui renforce l'idée que la capitale est un dispositif modulable plutôt qu'un lieu unique. Les Sui et les Tang ont gouverné avec Chang'an et Luoyang en duo. Les Liao avaient cinq capitales réparties sur leur territoire. Les Yuan mongols alternaient entre Dadu (Pékin) et Shangdu (le Xanadu de Marco Polo), capitale d'été dans la steppe. Les Ming à leurs débuts maintenaient Nanjing comme capitale secondaire après le transfert à Pékin.

La capitale chinoise n'est pas seulement mobile dans le temps, elle est parfois plurielle dans l'espace.

Ces logiques se chevauchent. Pékin n'a pas été choisie uniquement pour des raisons militaires, ni Xi'an uniquement pour des raisons commerciales. Mais à chaque fois qu'une dynastie installe sa capitale quelque part, on peut reconstituer un mélange précis de ces considérations. Et chacune des six grandes anciennes capitales qu'on visite aujourd'hui correspond à un moment où l'une de ces logiques a dominé.

Six capitales chinoises, six logiques

Luoyang, capitale du monde

Luoyang (洛阳) est probablement le meilleur point de départ, parce qu'elle est la plus ancienne et qu'elle incarne la première de ces logiques : la capitale comme centre cosmologique.

Située dans la plaine du fleuve Jaune, là où la civilisation Han ancienne a pris forme, Luoyang est associée par les textes anciens à la dynastie Xia ; le site archéologique d'Erlitou, tout proche, pourrait en être le vestige. Elle est ensuite capitale sous les Zhou orientaux, les Han orientaux, les Wei, les Jin, et capitale secondaire sous les Tang et les Sui.

Luoyang, temple du Cheval Blanc

Pourquoi là ? Parce que pour les premières dynasties chinoises, le monde se pensait depuis cette plaine. Luoyang est au centre de ce que les Chinois appelaient le Zhongyuan (中原), la plaine Centrale, qui était littéralement le centre du monde connu, le cœur civilisé entouré de marges barbares. Y installer la capitale, c'était affirmer qu'on gouvernait depuis le milieu. C'est aussi à Luoyang que le bouddhisme entre officiellement en Chine (le temple du Cheval Blanc, en 68 de notre ère, est considéré comme le plus ancien temple bouddhiste du pays), et que les grottes de Longmen accumulent pendant des siècles l'art religieux.

Grottes de Longmen

Ce qui survit aujourd'hui de cette époque n'est pas tellement la trame urbaine de Luoyang (la ville moderne s'est étendue à côté, pas par-dessus), mais ses marges sacrées : Longmen et son kilomètre de bouddhas, le temple du Cheval Blanc, et un peu plus loin le temple Shaolin où les arts martiaux ont pris leur forme codifiée.

Les capitales chinoises laissent ce genre de traces : pas tant des palais (en bois, brûlés, refaits ailleurs) que des sites religieux taillés dans la pierre, des nécropoles, des inscriptions. La capitale s'est déplacée, mais elle a laissé derrière elle ce qui ne pouvait pas bouger.

Xi'an, la capitale tournée vers l'Ouest

Xi'an, qu'on appelait Chang'an (长安, « longue paix ») jusqu'aux Ming, a été capitale sous les Qin(depuis Xianyang, juste au nord de la rivière Wei), les Han, les Sui et les Tang.

Quatre des plus puissantes dynasties chinoises ont choisi cette zone, dans la vallée de la Wei, à l'extrémité orientale du corridor du Hexi. Ce n'est pas un hasard de géographie.

Xi'an regarde vers l'Ouest. C'est le point de départ chinois de la route de la soie, le pivot d'où l'empire envoie ses caravanes, ses ambassades, ses moines, et reçoit ses marchands, ses chevaux d'Asie centrale, ses musiciens et ses religions étrangères.

Xi'an

Sous les Tang, Chang'an est probablement la plus grande ville du monde, peuplée d'un million d'habitants, avec un quartier pour les marchands musulmans, un autre pour les nestoriens, des temples bouddhistes par dizaines.

C'est aussi une position défensive : la vallée de la Wei est tenue par des passes montagneuses, et elle permet de surveiller les marches Xiongnu puis Turques au nord-ouest.

Xi'an, Armée de terre cuite

Quand l'empire est tourné vers l'Ouest (commerce, expansion militaire en Asie centrale, échanges religieux), il a sa capitale à Xi'an. Quand ce centre de gravité bascule, la capitale bascule avec lui. L'armée de terre cuite du premier empereur Qin et la grande mosquée de l'époque Tang racontent la même chose dans deux registres différents : Xi'an est le lieu d'où la Chine se projette.

Pas seulement l'ancienne capitale impériale ni le site de l'armée de terre cuite. C'est devenu, la grande scène où la mémoire impériale se met en scène.

Kaifeng, la capitale du commerce intérieur

Kaifeng (开封) est peut-être la plus oubliée des grandes anciennes capitales, et c'est dommage, parce que c'est aussi l'une des plus instructives. Elle n'a pas été choisie par les Song : elle avait déjà été la capitale de plusieurs dynasties éphémères des Cinq Dynasties. Les Song du Nord, en s'imposant en 960, héritent d'une position déjà favorisée par le Grand Canal et choisissent de la conserver.

Pendant un siècle et demi, Kaifeng devient la plus grande ville du monde, dépassant Chang'an dans sa propre population.

Kaifeng

Pourquoi cette concentration, à ce moment précis ? Parce que le centre de gravité économique de la Chine a basculé. Le Grand Canal, qui relie le bassin du Yangzi à la plaine du Nord, est devenu l'épine dorsale du commerce intérieur. Kaifeng est située sur ce canal, à la jonction stratégique où les céréales du Sud arrivent vers le Nord.

Les Song, dynastie commerciale et urbaine, ont une capitale qui colle à cette nouvelle géographie : non plus militaire et tournée vers l'Ouest comme Xi'an, mais marchande et tournée vers les flux fluviaux internes. Kaifeng est la première grande capitale chinoise qu'on peut qualifier de bourgeoise, avec ses marchés ouverts toute la nuit, ses maisons de thé, son économie monétaire avancée.

Kaifeng

Et puis tout s'effondre en quelques mois. En 1127, les Jurchen prennent la ville d'assaut, pillent le palais, brûlent les archives. Ce qu'on appelle pudiquement le « basculement vers le Sud » des Song est en réalité une déroute militaire et politique majeure, l'un des pires traumatismes de l'histoire impériale chinoise.

La cour qui s'enfuit vers le Sud n'a pas le projet d'établir une nouvelle capitale ; elle survit, elle improvise. Kaifeng tombe dans l'oubli, et n'en remontera jamais vraiment.

Quand on visite Kaifeng aujourd'hui, on se trouve dans une ville moyenne du Henan, sans rayonnement particulier. Quelques sites Song subsistent (la pagode de fer, le pavillon du dragon), mais le grand chantier d'animation patrimoniale (avec parc à thème reconstituant la ville de l'époque Song) a quelque chose d'un peu mélancolique.

La capitale qui dominait économiquement l'Asie il y a neuf siècles est devenue une ville comme une autre.

Hangzhou, la capitale-refuge

Hangzhou entre dans cette histoire par accident. Quand la cour Song s'enfuit de Kaifeng en 1127, elle traverse le Yangtsé, cherche un point d'ancrage, et finit par s'installer à Hangzhou.

Le statut officiel de la ville n'est pas celui de capitale mais de « résidence temporaire » ; cette fiction administrative durera un siècle et demi, jusqu'à ce que les Mongols mettent fin à la dynastie en 1279. Pendant tout ce temps, les Song du Sud n'ont jamais formellement renoncé à reprendre Kaifeng.

Mais cette capitale provisoire devient l'une des plus brillantes que la Chine ait connues.

Hangzhou est riche, urbaine, sophistiquée, tournée vers le commerce maritime et la production de soie. Marco Polo la considère comme la plus belle et la plus noble ville du monde. La civilisation Song y atteint son apogée : poésie, peinture de paysage, céramique, philosophie néo-confucéenne avec Zhu Xi.

Hangzhou

Le lac de l'Ouest devient le motif d'un paysage que les lettrés chinois recopieront pendant des siècles.

À la différence des cinq autres grandes capitales, Hangzhou n'a jamais été le siège d'un empire chinois unifié. C'est ce qui la distingue dans la catégorie des grandes anciennes capitales chinoises. Elle représente une logique à part : celle d'une capitale-refuge, défaite militairement mais triomphante culturellement.

Visiter Hangzhou aujourd'hui, c'est s'inscrire dans une tradition esthétique chinoise très précise. Les voyageurs chinois viennent en couples ou en famille faire le tour du lac, photographier les ponts et les saules, manger du poisson du lac et boire du Longjing (le thé vert local). La ville n'a pas la majesté impériale de Pékin ni la profondeur historique de Xi'an, mais elle conserve quelque chose qu'aucune autre ne possède : la trace d'un moment où la Chine, défaite au Nord, s'est entièrement réinventée au Sud.

En tant que l'une des sept anciennes capitales de la Chine, Hangzhou est une belle ville vaut vraiment le détour pour son histoire et sa culture.

Nanjing, la capitale du Sud productif

Nanjing a été capitale à plusieurs reprises, et toujours dans une logique précise : enraciner le pouvoir dans le bassin du Yangtsé, le Sud productif. Capitale des Wu orientaux au 3e siècle, puis des Jin orientaux et des dynasties du Sud pendant la période de division, elle redevient capitale impériale en 1368, quand les Ming chassent les Yuan mongols et veulent rompre avec le Nord des steppes.

Choisir Nanjing au début des Ming, c'est affirmer que la Chine reprend sa marche depuis le Sud, depuis le grenier à riz, depuis le delta du Yangtsé qui est devenu le cœur économique réel du pays.

Pendant trente-cinq ans, Nanjing est la capitale d'un empire reconstitué. Le chantier est colossal : la muraille fait environ 35 kilomètres, des centaines de milliers d'ouvriers sont mobilisés pendant plus de deux décennies, les coûts sont écrasants pour les populations. C'est aujourd'hui la plus longue muraille urbaine encore largement conservée en Chine (plus de 25 kilomètres).

Puis Yongle, en 1403, déplace la capitale à Pékin, rendant en grande partie inutile l'effort gigantesque consenti à Nanjing par son propre père. C'est l'un des paradoxes de la mobilité chinoise du pouvoir : ce qu'une dynastie érige avec démesure, la suivante (ou parfois la même) peut le déclasser en quelques années.

Mais Nanjing reviendra plusieurs fois dans le rôle. Capitale du royaume Taiping au 19e siècle, capitale de la République de Chine à partir de 1912, jusqu'à 1949. À chaque fois qu'un pouvoir veut s'ancrer dans le Sud et signaler une rupture avec le Nord, c'est à Nanjing qu'il s'installe. La ville porte aussi la mémoire la plus sombre de l'histoire chinoise récente, avec le massacre de 1937 qui reste un point de tension dans les relations sino-japonaises.

Pékin, la capitale de la frontière

Pékin (北京, « capitale du Nord ») est le cas le plus contre-intuitif des six, et probablement le plus révélateur. Pourquoi installer la capitale d'un empire principalement peuplé au Sud, dans une ville posée à la limite des steppes, à quelques jours de cheval de la Mandchourie et de la Mongolie ? Justement pour cela.

Quand Kubilai Khan, petit-fils de Gengis, fonde la dynastie Yuan en 1271, il choisit Pékin (alors Dadu, « grande capitale ») parce que c'est de là qu'on peut tenir à la fois la Chine et la steppe. La logique est mongole : la capitale doit être à l'interface des mondes nomade et sédentaire.

Pékin, cité interdite

Quand les Ming chassent les Yuan en 1368, ils déplacent d'abord la capitale à Nanjing, plus chinoise. Mais Yongle, dont le pouvoir personnel est basé dans le Nord, et qui doit faire face à la menace renouvelée des Mongols, ramène la capitale à Pékin en 1421.

Le transfert est massif et brutal : on estime qu'un million d'ouvriers ont été mobilisés sur les chantiers de la nouvelle capitale, des populations entières ont été déplacées, les caisses de l'empire ont été vidées, et de nombreux fonctionnaires de Nanjing ont dû tout abandonner pour s'établir au Nord. La Cité interdite sort de terre, la Grande Muraille est étendue, le Grand Canal est achevé.

Pékin devient une capitale de frontière, conçue pour surveiller et tenir.

Les Qing, dynastie mandchoue venue elle aussi du Nord, conservent Pékin pour les mêmes raisons. Et la République populaire, en 1949, choisit elle aussi Pékin, dans une géographie politique transformée mais avec une cohérence partielle : tenir le Nord, signaler la continuité avec les anciens pouvoirs impériaux, garder une distance avec les centres économiques du Sud qui pourraient devenir des centres politiques rivaux.

Depuis le début du 15e siècle, Pékin est la ville qui a servi de capitale de la Chine pour la plus longue durée continue (avec un intermède au 20e siècle). Cette continuité s'explique précisément parce que la logique qu'elle incarne, tenir le Nord et la frontière, est restée pertinente pendant six siècles.

Pékin, avenue Chang'an

Cette orientation reste lisible dans la ville d'aujourd'hui. Les grands axes monumentaux s'étirent du Sud vers le Nord, la Cité interdite est orientée selon l'axe sacré nord-sud, l’extension urbaine moderne a longtemps poussé vers le nord et le nord-ouest, en direction des passes stratégiques. Et c'est encore vers le Nord qu'on va visiter la Grande Muraille à Mutianyu ou Badaling, c'est-à-dire vers ce qui faisait le sens même de la capitale.

Pékin regarde toujours la frontière qu'elle a été conçue pour tenir.

Ce que ces villes nous apprennent

La leçon de fond, c'est que la capitale chinoise n'est pas un héritage qu'on conserve, c'est un outil qu'on déplace. Mais aucune de ces décisions n'a été propre, ni indolore. La mobilité du pouvoir chinois n'a pas seulement une élégance stratégique, elle a aussi une histoire de chantiers démesurés et de déroutes mal absorbées.

Quand on visite la Chine, cette grille change ce qu'on regarde. Une muraille de Xi'an n'est pas seulement belle, elle marque le moment où la Chine se tenait là pour regarder vers l'Ouest. Le temple du Cheval Blanc à Luoyang n'est pas seulement le plus ancien temple bouddhiste, il est la trace d'un moment où le centre du monde chinois était précisément à cet endroit. La Cité interdite à Pékin n'est pas seulement le palais des derniers empereurs, c'est l'expression architecturale d'une décision politique vieille de six siècles.

Et il y a quelque chose de plus profond encore. Cette mobilité de la capitale raconte aussi quelque chose de ce qu'est l'État en Chine. Là où en Europe l'État s'est construit en s'attachant à un lieu, en Chine il s'est construit en gardant la capacité de se déplacer.

Le pouvoir n'est pas dans le lieu, il est dans la décision de placer le lieu là où il faut qu'il soit.

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