On vient à Shanghai pour cocher une liste : le Bund, les gratte-ciel de Pudong, un jardin classique, une ruelle pittoresque. Mais ces dix lieux ont un fil secret, et le voir change tout au voyage.
La première fois que Haixia a posé le pied à Shanghai, elle m'a dit qu'elle s'y sentait presque aussi étrangère que moi. Elle vient de Shenyang, dans le Nord-Est de la Chine. Ici, elle ne comprenait pas le dialecte local, trouvait la cuisine trop sucrée et observait les Shanghaïens avec la curiosité qu'on réserve aux voisins dont on a beaucoup entendu parler sans jamais les fréquenter. Pour elle, Shanghai n'était pas tout à fait la Chine.
On la présente souvent comme un contraste entre l'Orient et l'Occident, le vieux et le neuf, les temples et les gratte-ciel. C'est pourtant une mauvaise lecture.
Shanghai ne juxtapose pas les influences, elle les absorbe. Les banques coloniales, les ruelles ouvrières, les temples, les marques de luxe : tout finit par devenir shanghaïen. Les Chinois appellent cela le haipai (海派), la manière de Shanghai ; pragmatique, commerçante et remarquablement douée pour faire sien ce qui vient d'ailleurs.
Le Bund
C'est presque toujours là qu'on commence, et c'est là que le cliché du contraste vous saute au visage. Derrière, les façades coloniales du début du 20e siècle, anciens consulats et banques étrangères alignés le long de la rivière Huangpu. Devant, de l'autre côté de l'eau, la silhouette de science-fiction de Pudong. Le réflexe du voyageur, c'est de lire ça comme un face-à-face : l'ancien contre le moderne, l'Occident contre la Chine.

Regardez de plus près. Ces banques britanniques et françaises abritent aujourd'hui des banques chinoises, des hôtels chinois, des marques qui visent une clientèle chinoise. Les noms ont changé, les pierres sont restées, et personne ici ne les considère comme un corps étranger. Le Bund n'est pas un quartier colonial conservé sous cloche ; c'est le premier morceau de Shanghai que la ville a digéré et fait sien.
Allez-y surtout le soir, quand la foule afflue comme à un rituel pour voir Pudong s'allumer. Ce sont deux villes, oui, mais dans une seule tête.

Lujiazui et Pudong
Voici la réponse chinoise au Bund, juste en face. En 1990, Pudong était encore une plaine de rizières et d'entrepôts. Aujourd'hui, Lujiazui aligne trois des plus hautes tours d'Asie autour d'une boule rose montée sur pilotis, la Tour Perle de l'Orient.
Une chose à savoir avant de traverser le fleuve : Pudong se contemple mieux qu'il ne se visite. Depuis le Bund, c'est une skyline saisissante, une carte postale vivante. Une fois au pied des tours, l'effet retombe. On s'attend à une densité urbaine vertigineuse, on trouve de larges esplanades balayées par le vent, des socles de gratte-ciel et des passerelles, peu de vie de rue.
Le quartier n'a pas été pensé pour le flâneur, mais pour l'image qu'il projette de l'autre côté de l'eau.

Cela ne veut pas dire qu'il faut s'en priver : la récompense est en hauteur. Depuis la Shanghai Tower ou la Perle de l'Orient, le fleuve, le Bund et l'immensité urbaine se déploient sous vos yeux. C'est de là-haut que l'on mesure le mieux l'ampleur de la transformation de Shanghai en quelques décennies.
Beaucoup trouvent Pudong froid ou artificiel. Pourtant, il suffit d'observer les familles chinoises venues de tout le pays photographier la Perle de l'Orient pour comprendre qu'elles n'y voient pas la même chose. Ce quartier est devenu l'un des symboles les plus visibles de la Chine contemporaine.

L'ancienne Concession française
Les platanes qui ombragent les rues ont été plantés par les Français au tournant du 20e siècle sont aujourd'hui le symbole le plus reconnaissable du Shanghai chic, repris sur les cartes postales et les comptes Instagram locaux. Personne ne les trouve « français ». Ils sont devenus shanghaïens.

Cédée au consulat français en 1849, la Concession fut longtemps un quartier à part, où l'on bâtissait des villas occidentales et où l'on venait chercher un bout d'Europe. On l'appelait le Paris de l'Est. La curiosité, c'est ce qu'il en reste : des jeunes Chinois qui s'attablent en terrasse pour vivre une certaine idée de l'art de vivre européen, idée qui est désormais entièrement la leur. On y boit des cafés, on y dîne, on y flâne entre des boutiques élégantes, dans un calme rare pour Shanghai. Le décor a été emprunté à l'Europe ; l'usage est chinois de part en part.

Xintiandi
Xintiandi montre la ville qui recycle son propre passé. Le quartier est bâti sur d'anciens shikumen, ces maisons de brique grise à porche de pierre qui logeaient les familles ouvrières du vieux Shanghai (une invention déjà métisse, mi-chinoise, mi-occidentale). On a gardé les façades, vidé l'intérieur, et installé derrière les murs d'époque des bars, des restaurants du monde entier et des enseignes de luxe.

C'est lisse, c'est cher, et c'est instructif. Xintiandi ne conserve pas le passé ouvrier de Shanghai ; il en garde la peau et en change l'âme. Beaucoup de voyageurs trouvent l'endroit artificiel, et ils ont en partie raison. Mais c'est précisément ça qu'on vient voir : la manière dont une ville transforme ses propres taudis d'hier en vitrine de son ambition d'aujourd'hui, sans presque qu'on s'en aperçoive.

Tianzifang
À quelques rues de là, même opération mais version dense et populaire. Tianzifang est un dédale de ruelles d'un ancien quartier résidentiel, où les lilong de briques rouges ont été reconvertis en cafés minuscules, galeries, ateliers et boutiques (tasses, thés rares, vieilles photos de Shanghai, chaussures en cuir cousues main). Là où Xintiandi a tout aplani, Tianzifang a gardé l'enchevêtrement, le linge qui pend parfois encore au-dessus des têtes.

Oui, c'est touristique, et l'affluence du week-end peut être étouffante. Allez-y tôt le matin, quand les rideaux de fer se lèvent un à un et qu'on entend encore, derrière une porte, une télévision et une odeur de petit-déjeuner. C'est dans ce moment fragile, avant la foule, qu'on devine ce que ces ruelles étaient avant de devenir une attraction.

Nanjing Road
Cinq kilomètres de vitrines reliant la place du Peuple au Bund. C'est la rue commerçante la plus célèbre de Chine, et c'est aussi un raccourci pour comprendre le tempérament de la ville. Avant d'être une métropole financière, Shanghai était un comptoir, un port, un lieu où l'on venait pour faire des affaires. Le commerce n'y est pas une activité parmi d'autres ; c'est l'ADN même du haipai.

Marcher ici sans rien acheter, c'est déjà prendre le pouls de la consommation chinoise contemporaine. Le matin, la rue respire ; quelques habitués dansent ou s'étirent sur les pavés. Le soir, les enseignes lumineuses s'allument et le flot devient compact, presque physique. La réputation de finesse et de calcul qu'on prête aux Shanghaïens (et qui agace tant le reste de la Chine) prend ici tout son sens : on est dans la capitale chinoise du négoce, et elle l'assume.
La place du Peuple
C'est le centre de gravité de la ville, et son histoire résume tout. Cette vaste esplanade fut d'abord l'hippodrome des Britanniques, lieu de loisir colonial par excellence. La Chine populaire en a fait une place civique, bordée aujourd'hui par l'hôtel de ville et plusieurs musées, dont le remarquable musée de Shanghai. Un terrain de courses anglais transformé en cœur symbolique de la métropole chinoise : difficile de trouver image plus nette de la digestion à l'œuvre.

Le musée, à lui seul, vaut l'arrêt (et l'entrée est gratuite) : on y remonte près de quatre millénaires d'art chinois, bronzes, jades, calligraphies. Sur la place, la ville ralentit. Des grands-parents partagent un thé brûlant tiré du thermos, des enfants courent vers un petit parc d'attractions, et le soir, des couples dansent sur des airs diffusés par de vieux haut-parleurs. C'est là, plus que devant les tours, qu'on voit vivre les Shanghaïens.
Le temple Jing'an
Le temple Jing'an est l'exemple parfait de ce que Shanghai fait au sacré. Ce sanctuaire bouddhiste aux toits dorés est cerné par l'un des quartiers les plus luxueux de la ville : centres commerciaux haut de gamme, vitrines de grandes marques, bouche de métro juste à ses pieds. On le détruisit pendant la Révolution culturelle, on le reconstruisit en 1983, et il rouvrit dans un Shanghai qui n'avait plus rien à voir.

À l'intérieur, les fidèles tournent autour de l'urne à encens, mains jointes, dans une fumée épaisse. À dix mètres, derrière le mur, c'est le ruissellement des enseignes de luxe. La ville n'a pas chassé le temple et ne l'a pas non plus mis sous cloche : elle l'a intégré à son décor, transformé en repère, en point de spiritualité commode au milieu du shopping. Le calme y est réel, mais c'est un calme encadré de néons.
La vieille ville
C'est ici que tout a commencé, dans la cité close d'avant les concessions, protégée autrefois par des remparts. La vieille ville est le fond chinois sur lequel la métropole moderne s'est construite, et c'est aussi la partie qui s'efface le plus vite. Les ruelles où des générations ont vécu côte à côte, radios aux fenêtres et repas dans la cour, se vident peu à peu. Les anciens sont relogés en tours, les jeunes sont déjà partis, et les pelleteuses avancent.

Je ne porterai pas de jugement sur ce mouvement (toute la Chine se pose la même question, et personne n'a la réponse). Ce que je peux dire, c'est qu'il faut désormais chercher pour trouver ces fragments d'avant. Il en reste : une densité de petits temples plus forte qu'ailleurs, des échoppes anciennes, une odeur de cuisine au charbon. C'est le seul endroit de la liste où la digestion ressemble parfois à un effacement. Venez-y maintenant, en marchant lentement, les yeux ouverts.

Le jardin Yu
Et puis, au cœur même de cette vieille ville, il y a ce qui résiste. Le jardin Yu a été créé au 16e siècle par un dignitaire de la dynastie Ming pour ses parents vieillissants, geste de piété filiale autant que de raffinement. Sur deux hectares, tous les codes du jardin classique chinois : rochers sculptés, bassins, pavillons sur l'eau, murs gris ondulants terminés par des têtes de dragon. Rien d'occidental, rien de moderne, rien à digérer. C'est de la Chine à l'état pur, antérieure à Shanghai.

Bien sûr, le jardin est cerné d'un bazar reconstitué, et la foule s'y presse. Mais à l'intérieur, dès qu'on passe le premier mur, le bruit retombe. Si vous ne pouvez pas pousser jusqu'à Suzhou et ses jardins classés à l'Unesco, c'est ici qu'il faut venir comprendre ce qu'est un jardin lettré. Une dernière chose : c'est aussi le seul lieu de cette liste que Haixia, la Chinoise du Nord, a regardé sans étonnement. Pour une fois, elle était chez elle.
Voilà donc dix lieux, et une seule idée pour les tenir ensemble. Ne cherchez pas à Shanghai le contraste entre deux mondes ; ce serait passer à côté de l'essentiel. Cherchez plutôt comment cette ville, plus que toute autre en Chine, a pris ce qui passait à sa portée (une banque coloniale, une maison ouvrière, un platane, un temple) pour en faire, sans état d'âme, du Shanghai. C'est moins romantique que le cliché. C'est beaucoup plus intéressant.



