Xintiandi a tout l'air d'un quartier ancien. C'en est un, d'ailleurs, à un détail près : presque tout y est récent. C'est un vieux quartier de shikumen rasé puis rebâti à l'identique, transformé en lieu de boutiques et de restaurants. Un passé qu'on a refait à neuf, débarrassé de ses inconvénients. Le vieux Shanghai, sans le vieux Shanghai.
On entre dans une ruelle pavée, bordée de maisons à porche de pierre. Les briques grises sont impeccables, les lignes nettes, les façades parfaitement restaurées. Aux rez-de-chaussée, des terrasses où l'on brunche, un café qu'on connaît déjà, une boutique de mode, un restaurant. Tout est beau, propre, cohérent, agréable. On flâne avec plaisir.
Et puis quelque chose cloche, qu'on met un moment à nommer. Pas d'odeur de cuisine, pas de bruit de télévision, pas de vieux assis sur un tabouret.
Au-dessus des boutiques, là où l'on attendrait des appartements habités, le quartier est étrangement muet : quelques résidences de grand luxe occupent bien certains étages, mais souvent vides ou transformées en bureaux.
On a sous les yeux le décor exact du vieux Shanghai, sans la vie qui allait avec. C'est cela, Xintiandi, et c'est beaucoup plus intéressant qu'un simple quartier joli.
Un faux, et alors ?
Xintiandi est reconstruit. Les shikumen d'origine ont été en grande partie démolis à la fin des années 1990, puis rebâtis dans leur style par un promoteur hongkongais, Shui On Land, pour devenir un quartier piéton de commerces, de bars et de restaurants. La première phase a ouvert en 2001. Le moment n'est pas anodin : c'est Shanghai qui se prépare à se montrer au monde, à l'approche de l'Exposition universelle de 2010.
Au sens strict, donc, ce n'est pas un quartier historique préservé ; c'est une recréation, et une recréation récente.
Le réflexe serait de s'arrêter là : reconstruit, donc faux, donc sans intérêt. Mais ce réflexe repose sur un critère qui n'a rien d'universel. En Europe, on valorise la continuité de la matière : la vraie pierre, la poutre d'origine. En Chine, on accorde souvent plus de valeur à la continuité de la forme : un édifice rebâti reste pleinement lui-même. Avec cette seconde grille, Xintiandi cesse d'être une imposture pour devenir une forme prolongée.

Une nuance, tout de même : Xintiandi ne revendique pas explicitement sa reconstruction. Aucun panneau n'indique « ce quartier a été rebâti » ; beaucoup de visiteurs l'ignorent et le prennent pour du vieux Shanghai intact. L'aveu n'est pas dans la communication, il est dans le résultat : le neuf se voit, pour qui regarde, dans la perfection même des briques. Disons qu'il ne se cache pas, sans pour autant se dénoncer.
La bonne question n'est de toute façon pas « est-ce authentique ? », elle est : qu'a-t-on voulu fabriquer ici, et pour qui ?
Le vieux Shanghai sans ses inconvénients
La réponse tient en une phrase : Xintiandi vend l'image du vieux Shanghai, débarrassée de tout ce qui rendait ces quartiers pénibles à vivre.
Les shikumen authentiques, ceux qu'on voit encore habités dans l'ancienne concession française ou ailleurs dans Puxi, sont souvent magnifiques de l'extérieur et difficiles à l'intérieur : exigus, vétustes, humides, avec des sanitaires partagés et plusieurs familles entassées dans ce qui fut une maison unique. Le charme des ruelles a un revers que les habitants connaissent bien.

Xintiandi a fait un tri : il a gardé la façade, les porches de pierre, le pavé, l'atmosphère ; et il a retiré la promiscuité, l'inconfort, la vétusté. On a conservé le décor et supprimé la contrainte.
Vu ainsi, l'opération est honnête dans son principe. Elle donne aux gens ce qu'ils veulent réellement du passé : son image, son ambiance, sa lumière du soir sur la brique grise, mais pas ses servitudes. Personne ne rêve vraiment de vivre à six dans un shikumen sans salle de bains ; beaucoup rêvent d'y boire un verre. Xintiandi a simplement pris acte de cette différence.
Le passé devenu marque
Il faut monter encore d'un cran pour saisir ce que le lieu a d'inédit. Xintiandi (littéralement « nouveau ciel et nouvelle terre ») n'est pas seulement un quartier rénové ; c'est un concept, et un concept si efficace qu'il a été reproduit ailleurs en Chine, dans d'autres villes, sous des noms apparentés. Le vieux Shanghai est devenu, ici, une formule reproductible, presque une marque.
Et c'est là que le lieu se met à parler. Il a inversé le rapport habituel au patrimoine. D'ordinaire, on préserve un lieu pour ce qu'il a été ; ici, on a recréé un lieu pour ce qu'il évoque. Le passé n'est plus un héritage qu'on protège, c'est un matériau qu'on met en œuvre, qu'on optimise, qu'on duplique. Xintiandi ne conserve pas le vieux Shanghai : il le produit.

Cela choque moins en Chine qu'en Europe : refaire une forme n'y est pas la trahir. La valeur tient moins à l'objet original qu'à la capacité de le reproduire, de le prolonger, de l'adapter. Dans cette logique, dupliquer le vieux Shanghai n'est pas un faux pas mais un savoir-faire. C'est ce qui permet à Xintiandi d'être une marque sans malaise : non pas une trahison du passé, mais une manière, parmi d'autres, de le faire durer.

Ce qu'on a retiré : les habitants
Reste le revers. Pour faire Xintiandi, il a fallu vider les lieux. Le confort, la cohérence, la propreté du résultat ont eu un prix : les anciens habitants sont partis, et avec eux la vie ordinaire du quartier.
Un détail résume ce choix. À Xintiandi, le linge aux fenêtres est interdit. Cela peut sembler anecdotique. Pourtant, dans les longtang encore habités, le linge suspendu entre deux façades fait partie du paysage autant que les briques grises ou les porches de pierre. Il montre qu'on habite encore là ; qu'on cuisine, qu'on travaille, qu'on élève des enfants, qu'on vit.

À Xintiandi, on a conservé l'architecture, mais pas les usages qui l'accompagnaient. Ce qui a disparu n'est donc pas seulement une population ; c'est une certaine manière d'habiter ces lieux. Le vieux Shanghai subsiste comme image, tandis que la vie qui lui donnait sa forme a été écartée. D'une certaine façon, le décor du vieux Shanghai interdit aujourd'hui le vieux Shanghai.
Il faut cependant se méfier d'une lecture trop simple. L'opposition entre un Xintiandi « artificiel » et un ailleurs « authentique » est séduisante, mais elle ne résiste pas longtemps à l'observation.
D'abord parce que les habitants des shikumen encore occupés ne vivent pas dans un décor de carte postale. Ce que le visiteur perçoit comme du charme est aussi, souvent, de l'exiguïté, de l'humidité, des installations vieillissantes et des compromis quotidiens. Il est facile de regretter la disparition d'un mode de vie quand on n'a jamais eu à le vivre soi-même.
Ensuite parce que le départ des habitants ne concerne pas seulement Xintiandi. À Tianzifang, souvent présenté comme l'alternative plus vivante, les résidents quittent eux aussi progressivement les lieux à mesure que les loyers montent et que les commerces gagnent du terrain. La différence est moins celle d'un quartier préservé face à un quartier sacrifié que celle de deux rythmes de transformation. À Xintiandi, le changement a été rapide et assumé. Ailleurs, il se fait plus lentement, au fil des années.

C'est peut-être là que se situe la véritable question. Préserver un quartier, est-ce conserver ses façades, ou maintenir les conditions qui permettent encore d'y vivre ? Xintiandi apporte une réponse très claire : il a choisi de sauver une forme urbaine plutôt qu'une vie de quartier.
L'ancienne concession française offre encore, pour un temps, un autre équilibre. Derrière certaines vitrines subsistent des appartements, du linge sèche au-dessus des cafés, la vie quotidienne déborde encore un peu dans la rue. Quant à Tianzifang, il montre une transformation plus progressive, où les commerces ont gagné du terrain sans que le tissu urbain soit entièrement effacé. Xintiandi n'est donc pas une exception ; il est simplement l'expression la plus nette d'un mouvement que l'on retrouve ailleurs dans Shanghai.

Le shikumen, de la maison à la vitrine
Xintiandi est le meilleur endroit de Shanghai pour observer une mutation précise : celle du shikumen passé du statut de logement à celui de coquille commerciale. Cette maison à porche de pierre, conçue pour abriter des familles autour d'une petite cour, est ici vidée de sa fonction d'origine et remplie de boutiques, de cafés, de salles de restaurant. La forme demeure, l'usage a entièrement changé.

C'est une autre vie de la même architecture qu'on voit ailleurs habitée (dans l'ancienne concession, le shikumen vit encore, avec son linge et ses familles). J'ai consacré une page au sens profond de cette forme métisse, née de la rencontre entre la maison chinoise et la ville des concessions. Ici, on la regarde dans son rôle le plus récent, celui de vitrine.

Comment lire Xintiandi
Ne venez pas à Xintiandi pour « voir le vieux Shanghai » : vous seriez déçu, car ce n'est pas un quartier historique. Venez-y pour voir comment la Chine recycle son passé et le transforme en produit. C'est cela, le spectacle réel du lieu.
Regardez la qualité de la reconstruction, qui est remarquable : le soin des briques, des porches, des proportions. Puis repérez ce qui a été lissé, ce qui manque (la vie, le désordre, l'usure), car c'est ce vide qui en dit le plus.
Et surtout, complétez par un contraste. Allez ensuite à Tianzifang, ou flânez dans l'ancienne concession, là où le shikumen est encore habité. Xintiandi prend tout son sens quand on l'a comparé à du vieux Shanghai vivant ; seul, il n'est qu'un joli quartier de plus.

Cela dit, ne boudez pas le plaisir simple du lieu. Xintiandi est aussi, tout bêtement, un endroit confortable pour une pause, un verre ou un dîner. On peut décrypter ce qu'il raconte et, en même temps, profiter d'une terrasse. Les deux ne s'excluent pas.
Au fond, Xintiandi pose une question qu'on n'aime pas beaucoup se poser. Si la copie est plus belle que l'original, plus propre, plus pratique, et que personne n'est tout à fait dupe de la reconstruction, que lui manque-t-il vraiment ?
Et derrière celle-là, une autre, plus gênante encore : un quartier, au juste, on le préserve pour qui ? Pour ceux qui l'habitaient, ou pour ceux qui viennent le regarder ? Le lieu ne répond pas. Il se contente de nous renvoyer à ce que nous cherchons, au fond, quand nous disons vouloir voir du « vieux ».



