Si Pudong est une image qu'on regarde de loin, Puxi est un texte qu'on déchiffre de près. La rive ouest n'est ni ancienne ni moderne : elle est tout à la fois, superposée. Les époques s'y sont accumulées, effacées par endroits mais jamais partout, laissant côte à côte des fragments très différents.
Faites quelques pas dans une rue ordinaire de Puxi et comptez. En trente mètres, vous croiserez peut-être un toit de temple, une villa à colonnes des années 1920, une tour de bureaux en verre, et une grand-mère qui étend son linge sur une perche de bambou, juste au-dessus d'un café qui vend le cappuccino 50 yuans.
Certains de ces voisins ont remplacé ce qui était là avant ; d'autres ont miraculeusement survécu. Mais aujourd'hui ils tiennent ensemble, serrés, dans le même pâté de maisons.
C'est cela, Puxi : non pas un quartier, mais une coupe. Une rive où l'on peut lire, en marchant, plus d'un siècle et demi d'histoire, à condition de savoir que c'est de l'histoire qu'on regarde, et pas seulement du désordre.
Ni musée, ni table rase
Pour saisir Puxi, il faut d'abord renoncer à une habitude : celle de chercher le « centre historique » d'un côté et la « ville moderne » de l'autre, proprement séparés. Ici, ce n'est pas découpé comme ça. Mais attention à ne pas tomber dans l'excès inverse, celui de la carte postale : Puxi n'est pas un musée à ciel ouvert où tout aurait été pieusement conservé. La vérité est plus accidentée, et plus intéressante.
Car Puxi a beaucoup effacé. Des quartiers entiers de shikumen ont été rasés dans les années 1990 et 2000 pour des tours ou des opérations immobilières ; la vieille ville a perdu une bonne part de ses ruelles d'origine ; même la concession a vu disparaître des villas. Mais cet effacement s'est fait par plaques irrégulières, jamais d'un seul tenant.

Ce qui frappe, ce n'est pas la conservation de tout, mais la survivance inattendue : un pâté de maisons anciennes resté debout au pied d'une tour neuve, un toit de tuiles coincé entre deux immeubles de standing, un fragment d'un autre siècle là où on ne l'attendait pas.
Puxi est un patchwork, pas un mille-feuille intact. Et c'est ce caractère imprévisible qui rend la marche passionnante : on ne sait jamais ce qui aura survécu au coin de la rue.
Le meilleur endroit pour le sentir, c'est le longtang (les Shanghaïens disent aussi lilong), ces ruelles résidentielles qui s'ouvrent en peigne derrière les grandes avenues. Vous marchez sur un boulevard bordé d'enseignes et de tours ; vous franchissez un porche étroit, parfois surmonté d'un linteau de pierre sculptée ; et vous voilà dans un autre monde, à hauteur d'homme, où le linge sèche entre les fenêtres et où l'on cuisine sur le pas de la porte.

Ces maisons à porche de pierre (le shikumen, littéralement « porte de pierre ») sont la forme d'habitat la plus typique de Puxi. Tous les longtang ne se ressemblent pas, d'ailleurs : ceux de l'ancienne concession, soignés, parfois gardés, respirent le calme ; ceux, plus populaires, qui subsistent vers le nord (du côté de Hongkou ou de Zhabei) sont au contraire bruyants, surpeuplés, débordant sur la rue. Le longtang n'est pas toujours un havre de silence ; c'est surtout un envers, l'arrière intime de l'avenue.

La règle tient en un geste : levez les yeux. Au niveau de la rue, tout se ressemble, vitrines et néons uniformisent. Mais au-dessus du rez-de-chaussée commercial, les façades se trahissent. Un balcon Art déco, un toit recourbé, une moulure occidentale, une lucarne de brique : chaque étage raconte un âge différent.
À Puxi, l'histoire ne se lit pas dans des dates ; elle se lit dans l'espace, en hauteur, pour qui pense à regarder au-dessus des enseignes.
Pourquoi l'effacement n'a jamais été complet
Reste une question : si Puxi a tant rasé, pourquoi reste-t-il malgré tout ce patchwork d'époques, au lieu d'une ville entièrement refaite ?
Plusieurs raisons se superposent, et aucune seule ne suffit. Il y a d'abord le sol : depuis le 19e siècle, Puxi est l'un des terrains les plus chers d'Asie, chaque parcelle disputée, ce qui pousse souvent à construire à côté ou par-dessus plutôt qu'à tout reprendre. Il y a ensuite la densité même du tissu : tout est si serré, si imbriqué, que raser proprement un îlot sans toucher aux voisins relève de l'exploit ; la trame historique résiste par sa seule épaisseur. Et il y a enfin un choix : quand l'argent a été là, dans les années 1990 et 2000, on a préservé certaines zones (le Bund, l'ancienne concession, valorisables et facilement patrimonialisables) et rebâti ailleurs, souvent dans les quartiers populaires les plus dégradés.
La carte de ce qui a survécu n'est donc pas seulement celle du hasard ; c'est aussi celle de ce qu'on a jugé digne d'être gardé.

Le résultat tient en une formule : à Puxi, l'effacement a toujours été partiel. Là où Pudong a été bâti d'un seul geste, sur des rizières, à partir de 1990 (une page blanche, une seule couche), Puxi n'a jamais connu de page blanche depuis cent cinquante ans. On y a effacé par endroits, jamais partout en même temps, si bien qu'il reste toujours des fragments debout entre les reconstructions.
Et c'est là qu'apparaît l'un des spectacles les plus typiques de Puxi, qu'on ne voit ni à Pékin ni à Londres : la cohabitation brutale.
Un promoteur rachète une parcelle, rase un pâté de maisons modestes, et dresse une tour vitrée de vingt-cinq étages qui domine d'un coup un océan de toits de tuiles. Le gratte-ciel crève le ciel, mais il n'a pas chassé le quartier autour ; les deux se touchent, se frôlent, se regardent. À Tianzifang, une tour moderne surplombe ainsi un dédale de ruelles anciennes qu'elle n'a pas avalées. Cette tension, à ciel ouvert, est la signature visuelle de la rive ouest.
L'empilement n'est pas qu'une affaire d'époques
Jusqu'ici j'ai parlé de temps : des couches qui se succèdent. Mais à Puxi, l'empilement est aussi, et peut-être surtout, social. Les étages ne sont pas seulement des âges à dater ; ce sont des mondes superposés qui cohabitent dans le même immeuble.
Regardez une façade ordinaire de la rive ouest. Au rez-de-chaussée, le commerce, l'enseigne, le café. Au premier, souvent, un ancien appartement bourgeois devenu bureau ou location courte durée. Au-dessus, de l'habitat populaire, des familles installées là depuis des décennies, parfois une pièce par foyer et la cuisine sur le palier, héritage du temps où l'on a découpé les vieilles maisons en logements collectifs. Et traversant tout cela, du deuxième au sixième, la perche à linge, qui ne demande la permission de personne.

La grand-mère qui étend son linge juste au-dessus du café à cinquante yuans le cappuccino n'est pas un détail pittoresque : c'est l'image même de Puxi, où le quartier branché et la vie ouvrière partagent littéralement le même mur.
Cette verticalité sociale explique quelque chose d'important pour le voyageur : pourquoi Puxi résiste encore à la gentrification totale. Parce qu'on ne peut pas effacer proprement un immeuble où, du sol au toit, se superposent un commerce chic, un bureau, des locataires de passage et des habitants enracinés. Trop de gens, trop de droits, trop de vies dans la même cage d'escalier. La strate n'est pas qu'une affaire de patrimoine ; c'est aussi ce qui rend la rive ouest difficile à lisser. C'est sans doute pour cela que Puxi reste vivant là où d'autres centres anciens, ailleurs dans le monde, sont devenus des décors pour touristes.
Les couches, lues dans l'espace
Sous l'apparent désordre, on distingue quelques grandes strates. Ce ne sont pas des quartiers séparés par des frontières nettes ; ce sont des âges d'une même rive, qu'on traverse souvent sans s'en apercevoir en marchant quelques minutes.
Le socle chinois. Tout au fond, ce qui existait avant que les étrangers n'arrivent : la vieille ville chinoise, autour de l'actuel quartier de Nanshi. Son tracé se devine encore dans la carte : les boulevards circulaires de Renmin Lu et Zhonghua Lu épousent l'emplacement des remparts aujourd'hui disparus, et dessinent dans le plan de la ville un anneau qui trahit l'ancienne enceinte. À l'intérieur, le jardin Yu, le temple du dieu de la Ville (Chenghuang miao) et son marché, les ruelles autour de Fangbang Lu. C'est le Shanghai d'avant Shanghai.

La couche financière étrangère. Posée sur le fleuve, la façade des banques et des compagnies : le Bund, aligné le long de Zhongshan Dong Yi Lu, tourné vers l'eau et vers le dehors. C'est la strate du pouvoir commercial, monumentale et frontale.

La couche résidentielle étrangère. Dans les terres, à l'ouest : l'ancienne concession française, ses avenues plantées de platanes, ses villas, ses longtang cossus autour de Wukang Lu et des rues alentour. C'est la strate de l'art de vivre, devenue aujourd'hui le quartier le plus convoité des Shanghaïens eux-mêmes.

La strate grise. Et puis il y a une couche qu'on oublie toujours, parce qu'elle n'a ni monument, ni plaque, ni jardin à photographier : le Shanghai socialiste, celui des années 1950 à 1980. Elle est pourtant partout. Ce sont les vieilles maisons des concessions redécoupées en logements collectifs surpeuplés (une famille par pièce, la cuisine partagée sur le palier) ; ce sont les blocs de brique rouge de cinq ou six étages sans ascenseur, plantés près des anciennes usines ; ce sont des rues jamais rebaptisées, des façades sans la moindre enseigne.
Cette strate-là ne se visite pas, elle se remarque : à l'absence de décor, à l'usure, à un certain gris. Elle rappelle que tout Puxi n'est pas fait de villas Art déco et de cafés, et qu'entre le passé colonial et la ville d'aujourd'hui, il y a eu quarante ans dont la trace est dans les murs, discrète mais omniprésente.

Une dernière nuance, parce qu'elle évite un contresens : certaines couches ne sont pas seulement conservées, elles sont rejouées. À Xintiandi, des shikumen ont été rasés puis reconstruits à l'identique pour abriter boutiques et restaurants ; à Tianzifang, un dédale ancien a été préservé puis transformé en quartier d'ateliers et de cafés. Strate authentique ou strate mise en scène ? La question mérite à elle seule sa visite, et c'est l'objet d'une page dédiée.
Le fil qui relie tout cela, c'est qu'on passe d'une couche à l'autre presque sans s'en rendre compte. On quitte les ruelles de la vieille ville, on longe quelques rues, et l'on se retrouve sous les platanes de la concession ; on oblique vers le fleuve, et voilà le Bund ; on lève les yeux sur un bloc de brique défraîchi, et c'est la strate grise. Plusieurs époques, plusieurs mondes, et pourtant une seule promenade continue. C'est cela, marcher dans une strate.
Apprendre à lire la strate
Puxi ne se « visite » pas comme une liste de monuments à cocher. Il se lit, et cela s'apprend. Quelques réflexes suffisent à transformer une marche ordinaire en déchiffrement.
Le plus intéressant n'est pas au cœur de chaque couche, mais à leurs lisières : là où la vieille ville bute sur la ville moderne, là où la concession se dissout dans le Shanghai contemporain. Ces zones de contact, un peu floues, sont l'endroit où l'empilement devient visible.
Levez les yeux, toujours : au-dessus du rez-de-chaussée commercial, les façades racontent la vérité des époques.
Entrez dans les ruelles, mais sans forcer. Quittez la grande avenue pour le longtang perpendiculaire : c'est là, dans ces intérieurs d'îlots, que la vie shanghaïenne ordinaire continue. Attention toutefois à ne pas vous imaginer qu'il suffit de pousser n'importe quel porche. Beaucoup de longtang sont aujourd'hui des îlots enclavés, parfois murés ou gardés par des promoteurs en attente de permis ; on passe devant sans pouvoir entrer. Le bon réflexe : repérez les porches déjà ouverts, ceux où le linge pend et où l'on entend la vie ; entrez discrètement, sans appareil photo brandi, comme on entre chez les gens, parce que c'est exactement ce que vous faites.
Et acceptez de ne pas tout dater. Vous ne saurez pas toujours de quelle décennie est telle façade, et ce n'est pas grave. L'important n'est pas l'inventaire ; c'est de sentir que vous marchez dans une matière épaisse, accumulée, vivante, où chaque plaque a sa propre histoire de survie ou d'effacement.
Au fond, les deux rives demandent deux regards opposés. Pudong se contemple d'un seul coup d'œil, de loin, comme une image. Puxi se déchiffre détail par détail, de près, comme un texte. L'un est une silhouette ; l'autre, une épaisseur. Et cette épaisseur n'est pas un musée à ciel ouvert : c'est un sol vivant, où chaque parcelle se rejoue en permanence entre ce qu'on garde et ce qu'on rebâtit. C'est ce qui fait que Puxi, contrairement à tant de vieux centres, n'a jamais fini de s'écrire.






