Le shikumen n'est pas un monument qu'on coche sur une liste. C'est une porte, et une porte qu'on apprend à lire : une fois qu'on l'a comprise, on la retrouve partout dans la ville, et on comprend Shanghai avec elle. Car cette maison à porche de pierre est Shanghai en miniature : une forme venue de l'étranger, un usage resté chinois, fondus dans un seul objet. Toute la ville tient dans cette porte.
On s'arrête devant un porche. Un encadrement de pierre massive, presque européen, parfois surmonté d'un fronton ou d'un linteau sculpté ; une grosse porte de bois sombre. On dirait l'entrée d'une maison de ville occidentale.
Puis on pousse, et derrière, surprise : pas de couloir bourgeois ni de vestibule, mais une petite cour à ciel ouvert, du linge, des plantes en pot, plusieurs foyers qui se partagent l'espace, une vie collective qui bruisse.
En un seul pas, on a traversé deux mondes.
C'est exactement là, sur ce pas de porte, que se joue toute l'histoire de Shanghai. Et c'est pourquoi le shikumen mérite mieux qu'une photo : il demande qu'on apprenne à le lire.
Lire une porte
Le plus simple, pour commencer, est de décomposer ce qu'on a sous les yeux en deux parts : ce qui vient d'ailleurs, et ce qui reste chinois.
Ce qui vient d'ailleurs, c'est la structure. Les shikumen sont des maisons en bande, mitoyennes, alignées le long d'allées rectilignes, bâties en série : c'est le modèle de la maison de ville européenne, la rangée à l'anglaise, importée par les promoteurs des concessions au 19e siècle.
La pierre de l'encadrement, la densité, la rationalité du lotissement, tout cela est étranger à la ville chinoise traditionnelle.
Ce qui reste chinois, c'est la manière d'habiter. Derrière la porte importée, on trouve une cour intérieure, autour de laquelle s'organise le foyer, comme dans la maison chinoise classique ; une intériorité, une vie tournée vers le dedans. Et très vite, une vie de ruelle : on cuisine sur le pas de la porte, les vélos s'entassent contre les murs, le linge pend d'un côté à l'autre de l'allée, les voisins se hèlent, et le soir monte le claquement sec des tuiles de mah-jong.

L'allée n'est pas un simple passage, c'est un prolongement du logis, une pièce commune à ciel ouvert. Le nom même de l'objet le dit : shikumen signifie « porte à encadrement de pierre ». On l'a baptisé d'après son entrée, comme si l'essentiel se jouait au passage.
Une précision utile, car on confond souvent les deux mots. Le shikumen, c'est la maison, l'unité. Le longtang (les Shanghaïens disent aussi lilong) c'est la ruelle, l'ensemble des maisons qui s'ouvrent sur une même allée, le tissu. On habite un shikumen ; on vit dans un longtang.

L'enfant de la rencontre
D'où vient cet objet hybride ? D'un moment précis de rencontre entre la Chine et l'étranger. Au milieu du 19e siècle, la révolte des Taiping (1850-1864) ravage les riches provinces du delta du Yangtsé et jette sur les routes des centaines de milliers de Chinois. Beaucoup affluent vers les concessions étrangères de Shanghai, réputées plus sûres. Imaginez une de ces familles arrivant de Suzhou ou du Zhejiang, ayant tout laissé derrière elle, cherchant un toit dans une ville qui n'est pas la sienne : c'est pour des milliers de foyers comme celui-là qu'il a fallu bâtir, vite et en nombre.

Les promoteurs étrangers répondent à cette urgence en construisant massivement des maisons en bande, sur le modèle économique et dense qu'ils connaissent, mais destinées à des habitants chinois et à leur façon de vivre. La forme apparaît dans les années 1860-1870, puis se stabilise dans les décennies suivantes. Le shikumen naît donc de ce croisement : une réponse commerciale étrangère à un afflux de réfugiés chinois.
Ce n'est pas un héritage ancestral, c'est un produit de la rencontre, inventé dans l'urgence, au moment où Shanghai devenait le grand point de contact entre la Chine et le monde.

Shanghai dans la paume de la main
Voici l'idée qui fait du shikumen bien plus qu'une curiosité d'architecture. Ce qu'il est, à l'échelle d'une maison, Shanghai l'est à l'échelle d'une ville : une forme venue de l'extérieur, un usage resté chinois, et de ce mélange, quelque chose qui n'est ni tout à fait l'un ni tout à fait l'autre, mais proprement shanghaïen.

Peut-être que le shikumen fascine autant parce qu'il reproduit, à petite échelle, quelque chose qu'on retrouve un peu partout dans Shanghai. Le Bund semble le faire à l'échelle d'une façade (une architecture occidentale devenue chinoise). Pudong à l'échelle d'une skyline (une modernité mondiale dressée sur la rive chinoise). L'ancienne concession française à l'échelle d'un quartier (un décor français habité par des Shanghaïens). Et le shikumen à l'échelle d'un foyer, la plus intime de toutes.
On serait tenté d'y voir le plus petit dénominateur commun de la Shanghai moderne, celle qui est née du contact ; le point où l'on tiendrait presque toute la ville dans la paume de la main. Peut-être est-ce lui demander trop. Mais à force de regarder cette porte, on finit malgré tout par mieux comprendre la ville autour d'elle.
Ni carte postale, ni tradition
Deux malentendus guettent le visiteur, et il vaut la peine de les écarter, car ils empêchent de voir ce que le shikumen a de précieux.
Le premier, c'est de le réduire à un joli porche pour la photo, un décor pittoresque qu'on admire sans le comprendre. Le second, plus tenace, c'est de le prendre pour de « l'architecture traditionnelle chinoise », un morceau de vieille Chine éternelle. Or c'est exactement ce qu'il n'est pas. Le shikumen n'a rien d'ancestral : c'est un hybride récent, né au 19e siècle du contact avec l'étranger, une forme métisse sans équivalent dans la Chine d'avant les concessions.

On le rapproche parfois du siheyuan de Pékin parce que les deux s'organisent autour d'une cour intérieure. Mais la ressemblance s'arrête vite. Le siheyuan appartient à une tradition architecturale ancienne, héritée d'une capitale impériale tournée vers l'ordre familial et l'espace clos. Le shikumen, lui, est une invention urbaine moderne née du Shanghai des concessions, dans une ville portuaire façonnée par les circulations, les migrations et les échanges. Tous deux protègent une vie intérieure ; mais ils ne racontent pas la même ville.
Les vies d'un shikumen
Une fois qu'on a compris ce qu'est le shikumen, on peut suivre ses destins, car la même forme a connu plusieurs sorts selon les quartiers. C'est presque une seule maison qu'on regarderait vieillir de trois façons différentes.
Il y a le shikumen habité, celui où la vie d'origine continue, avec son linge, ses cuisines ouvertes sur l'allée, ses voisins qui se connaissent depuis quarante ans. On en voit encore dans une partie de Puxi ; mais les plus authentiquement habités, ceux qui n'ont pas été lourdement rénovés, se trouvent souvent plus au nord, du côté de Hongkou ou du nord de Huangpu, davantage que dans l'ancienne concession française, où beaucoup ont été soit restaurés, soit très dégradés.

Et il faut se garder d'en faire une carte postale : vivre à plusieurs familles dans une maison conçue pour une seule, partager une cuisine et un point d'eau dans l'allée, vider les seaux hygiéniques chaque matin (ce fut le quotidien de millions de Shanghaïens jusque dans les années 1980), n'a rien d'enviable. Ce qui charme le passant fut, pour ceux qui l'habitaient, une promiscuité souvent rude.
Il y a le shikumen converti, dont la coquille ancienne est intacte mais dont l'intérieur est devenu boutique, atelier ou café. C'est l'état qu'on observe à Tianzifang, où le commerce a peu à peu remplacé l'habitation sans toucher aux murs.

Il y a enfin le shikumen reconstruit, rasé puis rebâti à neuf pour devenir un quartier de commerces lissé et haut de gamme. C'est ce qu'on voit à Xintiandi, le shikumen refait à l'identique, débarrassé de ses habitants.
Mais il faut ajouter un quatrième sort, le plus fréquent et le moins visible : la disparition pure et simple. Depuis les années 1980 et surtout 1990, des quartiers entiers de shikumen ont été rasés pour faire place aux tours, et il n'en subsiste aujourd'hui qu'une fraction. C'est ce qui donne tout son prix au fait de savoir les lire : la forme qui résume Shanghai est aussi l'une de celles qui s'effacent le plus vite.
Comment lire un shikumen
Le shikumen n'est pas un lieu unique qu'on visite, c'est une forme qui se cherche partout. Quelques réflexes suffisent à en faire une clé de lecture portative.
Dans une rue ordinaire, repérez le porche de pierre, l'encadrement massif qui tranche sur la façade. C'est le signe que vous êtes devant un shikumen, fût-il défraîchi ou caché entre deux immeubles.

Lisez le compromis qu'il incarne : ce qui vient d'ailleurs (l'alignement, la pierre, la mitoyenneté) et ce qui reste chinois (la cour, l'allée partagée, la vie tournée vers le dedans). Puis regardez ce qu'on en a fait aujourd'hui : encore habité, devenu boutique, ou reconstruit en décor. Chaque shikumen vous dira, à sa façon, où en est le quartier qui l'entoure.
Et gardez à l'esprit le principe qui résume tout : une fois qu'on sait lire une porte, on lit toute la ville. Pour voir les différents états de cette forme, le mieux n'est pas de chercher un site précis mais de se reporter aux quartiers où chacun domine, l'ancienne concession et le nord de Puxi pour l'habité, Tianzifang pour le converti, Xintiandi pour le reconstruit.

Si vous voulez tout de même une adresse pour commencer, allez voir Huaihai Fang (lane 927 de la rue Huaihai, l'ancienne avenue Joffre). Bâti dans les années 1920 par une œuvre catholique belge, c'est un bel ensemble de maisons en rangée aux façades de briques rouges, encore habité, dont les allées se parcourent librement. Une quarantaine de figures de la culture chinoise moderne y ont vécu, parmi lesquelles l'écrivain Ba Jin et le peintre Xu Beihong. On y tient les deux dimensions à la fois : l'architecture du shikumen et l'épaisseur de vie qui s'y est déposée, le tout dans un quartier qu'on traverse à pied, sans billet ni barrière.

On cherche d'ordinaire Shanghai dans ses tours, ses façades de banques, sa skyline qu'on photographie depuis l'autre rive. Elle tient peut-être, plus exactement, dans une porte : un encadrement de pierre venu d'Europe qui s'ouvre sur une cour chinoise.
Les écrivains l'ont souvent compris avant les urbanistes et les guides de voyage. Lorsqu'elle cherche à saisir l'âme de Shanghai dans Le Chant des regrets éternels, Wang Anyi ne commence ni sur le Bund ni dans les tours de Pudong. Elle commence dans le longtang, parmi les allées et les maisons du quotidien, comme si toute la ville naissait là.
Peut-être est-ce cela, au fond, qu'apprend le shikumen : Shanghai ne se révèle pas toujours dans ce qui la domine, mais dans ce qui la relie. Une porte, une ruelle, une cour. Une ville qui a fait de la rencontre, non pas un accident de son histoire, mais sa forme même.






