En février 2020, le Wall Street Journal publie un éditorial titré « La Chine est le véritable homme malade de l'Asie ». Quelques jours plus tard, Pékin expulse trois journalistes du journal.
En Occident, on crie à la censure. En Chine, la réaction semble évidente.
L'homme malade de l'Asie
n'est pas une simple expression. C'est le surnom que le monde donnait à la Chine quand les puissances étrangères se partageaient son territoire, imposaient leurs lois sur son sol et brûlaient ses palais. Pendant un siècle entier (de 1839 à 1949), la Chine a été envahie, humiliée, découpée.
Les Chinois appellent cette période 百年耻辱 (bǎinián chǐrǔ) : le siècle d'humiliation.
Pratiquement tous les Chinois savent ce que ces mots signifient. En Europe, on n’en parle presque jamais.
C'est peut-être le plus grand angle mort de notre compréhension de la Chine.
Quand Pékin réagit avec une fermeté qui nous paraît disproportionnée (sur Hong Kong, sur Taïwan, sur la présence militaire américaine en Asie), ce n'est pas seulement de la géopolitique. C'est une mémoire qui parle. Et pour entendre ce qu'elle dit, il faut d'abord savoir ce qui s'est passé.
La Chine avant la chute : le centre du monde (et elle le savait)
On raconte souvent, en Europe, l’histoire moderne de la Chine comme celle d’un pays longtemps « en retard » qui aurait fini par « se développer ».
Ce récit rassure. Il place l’Occident dans la position du modèle naturel.
La réalité est plus inconfortable.
Pendant une longue période, du haut Moyen Âge jusqu’au début de l’époque moderne, la Chine était l’un des pôles les plus avancés du monde en matière d’administration, de technologie et d’organisation sociale.
Le papier, l'imprimerie, la poudre à canon, la boussole : quatre inventions chinoises qui ont changé le cours de l'histoire mondiale.
Au 18e siècle, l’empire des Qing représentait probablement la première économie mondiale en volume. Ses manufactures de soie et de porcelaine alimentaient la planète ; son thé restructurait les habitudes de consommation européennes.

Cela ne signifie pas que la Chine était «en avance sur tout». Dès le 17e siècle, l’Europe progressait rapidement dans les sciences expérimentales, la navigation et, surtout, la technologie militaire. L’écart se creusait progressivement ; mais vu de Pékin, cette transformation est restée longtemps périphérique.
Car la Chine ne se considérait pas comme «une» grande puissance. Elle se considérait comme «la» civilisation. Les royaumes voisins, dans des contextes historiques très précis, s’inscrivaient dans un système tributaire. Ils empruntaient l’écriture chinoise, adaptaient ses codes administratifs, traduisaient ses classiques. Ce n’était pas une domination coloniale au sens moderne, mais un ordre symbolique hiérarchisé.
La Chine se considérait comme « le centre », non pas géographique du globe, mais du monde civilisé. Un centre autour duquel le monde civilisé était censé s’ordonner.
Et c'est précisément cette certitude qui va rendre la chute si brutale. Quand on se vit longtemps comme un centre naturel, on ne voit pas venir ceux qui s'apprêtent à vous mettre à genoux. Surtout quand ils viennent de si loin que vous ne les avez jamais pris au sérieux.

Les guerres de l'opium : quand l'Occident a forcé la porte
Pour comprendre ce qui va suivre, il faut d'abord comprendre un malentendu fondamental entre deux visions du monde.
La Chine n’était pas fermée au monde ; elle commerçait activement. Ses soieries, sa porcelaine, son thé circulaient de Manille à Amsterdam. Mais elle encadrait strictement les échanges. Depuis le 18e siècle, le commerce européen était concentré dans un seul port, Canton, et placé sous un système de contrôle rigoureux. Les marchands étrangers ne pouvaient pas circuler librement dans l’empire ; ils dépendaient d’intermédiaires chinois agréés.
Ce n’était pas un isolement. C’était une hiérarchie. Le commerce était toléré, mais dans les termes fixés par l’empire.
Du côté britannique, la logique était tout autre. La Grande-Bretagne industrielle se voyait comme le champion du libre-échange. Pour Londres, limiter le commerce était une anomalie à corriger.
Et les Britanniques avaient un problème très concret : ils étaient devenus dépendants du thé chinois. Ils importaient aussi de grandes quantités de soie et de porcelaine. La demande explosait en Europe.

Mais en face, l’empire des Qing ne manifestait qu’un intérêt limité pour les produits britanniques. Il ne s’agissait pas d’un refus absolu ; simplement, l’économie chinoise, autosuffisante à grande échelle, n’avait pas besoin de textiles ou de manufactures européennes en quantité. Le règlement se faisait donc majoritairement en argent métal.
Le déséquilibre commercial était réel. L’argent circulait massivement vers la Chine. Pour Londres, ce n’était pas tenable. Il fallait inverser le flux.
La solution trouvée par la Compagnie britannique des Indes orientales fut l’opium.
Cultivé dans l’Inde coloniale, introduit clandestinement sur les côtes chinoises, l’opium était officiellement interdit par les autorités Qing. Les Britanniques le savaient. Ils l'ont fait quand même. Parce que la balance commerciale comptait plus que la loi d'un pays qu'ils ne respectaient pas. Et ça a fonctionné : l'argent a commencé à refluer vers l'Angleterre, pendant que des millions de Chinois sombraient dans l'addiction.

En 1839, l’empereur Daoguang envoie Lin Zexu à Canton avec une mission simple : en finir avec le trafic. Lin fait encercler les comptoirs étrangers, exige la remise des stocks et fait détruire plus de mille tonnes d'opium.
Pour Londres, ce n'est pas seulement une marchandise qui disparaît. C’est un principe qui est contesté. Les négociations échouent. Les tensions diplomatiques s’enveniment. Et la guerre éclate.
Relisez cette phrase lentement.
Une puissance étrangère déclare la guerre parce qu’un État souverain a détruit une drogue illégale sur son propre territoire.
L’opium n’était qu'un outil. L’objectif, lui, était plus vaste : briser la capacité de l’empire Qing à fixer ses propres règles commerciales.
Face à la supériorité navale et technologique britannique, l’armée chinoise est dépassée. Les canons européens portent plus loin ; les navires à vapeur remontent les fleuves ; les fortifications côtières cèdent. La guerre ne dure que trois ans.
En 1842, le traité de Nankin imposa des conditions que la Chine n'oubliera jamais : céder Hong Kong à la Grande-Bretagne, ouvrir cinq ports au commerce britannique (Shanghai, Canton, Ningbo, Fuzhou, Xiamen), payer une indemnité colossale, et accorder aux citoyens britanniques des droits extraterritoriaux. Autrement dit, un Anglais en Chine n'était plus soumis à la loi chinoise.

Ce traité est le premier de ce que les Chinois appellent les « traités inégaux ». Il ne sera pas le dernier. D'autres puissances occidentales vont s'engouffrer dans la brèche, chacune réclamant sa part.
Quand on entend aujourd'hui Pékin parler de « souveraineté » avec une insistance qui peut sembler excessive vue d'Europe, il faut revenir ici. Pour un pays qui a vu des puissances étrangères imposer leurs lois sur son propre sol, la souveraineté n’est n'est pas un concept abstrait. C'est une cicatrice.
Quinze ans plus tard, la pression reprend. La Grande-Bretagne, cette fois alliée à la France, cherche à étendre encore ses droits commerciaux. Les incidents diplomatiques servent de déclencheur ; la logique reste la même. Nouvelle guerre. Nouvelle défaite.
Le traité de Tianjin (1858) puis la convention de Pékin ouvrent d'autres ports, légalisent l'opium (oui, légalisent), cèdent la péninsule de Kowloon aux Britanniques et autorisent les missionnaires étrangers à s'installer partout en Chine.
Mais le pire reste à venir.
En 1860, après la capture et la mort de prisonniers britanniques et français détenus par les forces Qing, les forces franco-britanniques décident de frapper un symbole. Elles pillent puis brûlent le Yuanmingyuan (圆明园), que l'on appelle aujourd'hui « l’ancien Palais d’Été ».

Victor Hugo, à l'époque, comparait ce palais aux merveilles du monde ; plus vaste que le Parthénon, plus riche que le Vatican. Dans une lettre célèbre, il dénonce le sac comme un acte de barbarie. Il parle d’un « double brigandage » commis par la France et l’Angleterre.
Imaginez une armée étrangère qui brûlerait Versailles, pillerait le Louvre et raserait Notre-Dame en un seul week-end. Elle aurait fait moins de dégâts que ce que les troupes franco-britanniques ont fait au Yuanmingyuan.
En Europe, cet épisode a été oublié. En Chine, les ruines du Palais d'été sont encore debout. On ne les a jamais reconstruites. Volontairement. Elles sont là pour que personne n'oublie.

Le Japon : l'élève qui dépasse le maître (et le frappe)
Ce qui arrive ensuite est peut-être la partie la plus amère de toute cette histoire.
La destruction du Palais d'été, les traités inégaux, l'arrogance des puissances occidentales : tout cela aurait dû être un électrochoc pour la Chine. Curieusement, ce n'est pas elle qui s'est réveillée. C'est son voisin.
Le Japon a regardé ce qui arrivait à la Chine et en a tiré une conclusion simple : modernise-toi ou tu seras le prochain.
En 1868, le shogunat Tokugawa est renversé, l'empereur Meiji est restauré, et le pays se lance dans une transformation radicale. Des délégations sont envoyées en Europe et aux États-Unis pour étudier tout : les systèmes juridiques, les techniques industrielles, l'organisation militaire. En une génération, le Japon passe d'une société féodale à une puissance industrielle.

La Chine, elle aussi, tente de se réformer. Mais ses efforts restent partiels, entravés par les rivalités internes et la lourdeur administrative de l’empire. L’impératrice douairière Cixi est souvent devenue le symbole de cette inertie, notamment à travers l’image du «bateau en marbre» du Palais d’Été. L’histoire est plus complexe ; mais dans la mémoire populaire, elle incarne l’incapacité du pouvoir à moderniser à temps.
Pendant ce temps, le Japon construisait des cuirassés. Et il n'a pas seulement appris les forces de l'Occident. Il en a aussi appris les réflexes : quand on est plus fort, on prend. C'est exactement ce qu'il va faire avec la Chine.
Pendant plus de mille ans, le Japon avait regardé la Chine avec déférence. L'écriture japonaise, la calligraphie, l'architecture, le bouddhisme zen, la cuisine : une grande partie de la culture japonaise est un héritage chinois. Dans la relation entre les deux pays, la Chine était le grand frère. Le modèle.
En 1894, ce grand frère va se faire humilier par son ancien disciple.
Le déclencheur vient de Corée. En juin 1894, une révolte paysanne menace de renverser le pouvoir à Séoul. Le roi de Corée, paniqué, appelle la Chine à l'aide. Pékin envoie des troupes ; c'est son droit, car la Corée est inscrite depuis des siècles dans la sphère tributaire chinoise. Mais un accord signé neuf ans plus tôt avec le Japon stipule que ni l'un ni l'autre ne peut envoyer de soldats en Corée sans en informer l'autre.
Le Japon saisit l’occasion. Tokyo dépêche immédiatement des milliers de soldats, bien plus que ce que la situation exige. La rébellion paysanne est rapidement matée, mais ni la Chine ni le Japon ne retirent leurs troupes. Les deux armées se font face sur le sol coréen. En juillet, les Japonais prennent Séoul, déposent le roi et installent un gouvernement fantoche qui « autorise » le Japon à expulser les Chinois de Corée.

La guerre est lancée.
Elle est brève et sans appel. L'armée japonaise, modernisée, équipée, entraînée sur le modèle occidental, écrase les forces chinoises.
En 1895, le traité de Shimonoseki impose à la Chine des conditions calquées sur celles que les Occidentaux lui avaient déjà infligées : reconnaître l'indépendance de la Corée, céder Taïwan et la péninsule de Liaodong au Japon, payer une indemnité énorme.
Taïwan. Il faut s'arrêter sur ce mot. L'île est arrachée à la Chine en 1895, dans un contexte d'humiliation nationale, par un traité imposé par la force. Dans la mémoire chinoise, cette perte reste associée à une humiliation nationale dont l’origine remonte à 1895. Aujourd’hui encore, le débat autour de l’île ne peut se comprendre sans revenir à ce moment-là.

Les Boxers : quand la colère populaire rencontre huit armées
À ce stade de l'histoire, faisons le compte. La Chine a été vaincue par les Britanniques (deux fois), forcée d'ouvrir ses ports, amputée de Hong Kong, envahie par les Franco-Britanniques qui ont brûlé son plus beau palais, puis humiliée par le Japon qui lui a pris Taïwan. Des missionnaires chrétiens sillonnent le pays sous protection étrangère. Des diplomates occidentaux dictent leurs conditions depuis Pékin. Des droits extraterritoriaux font que les étrangers vivent en Chine sans être soumis à la loi chinoise.
Il aurait été étonnant que la colère ne finisse pas par exploser.
Elle explose à la fin des années 1890, portée par une société secrète que les Occidentaux surnomment les «Boxers» (en raison de leurs pratiques d'arts martiaux). Ce sont pour la plupart des paysans pauvres, sans armes modernes, animés par une rage simple : chasser les étrangers qui ont dépecé leur pays. Ils s'en prennent aux diplomates, aux missionnaires, aux chrétiens chinois qu'ils considèrent comme des collaborateurs.

L'impératrice Cixi hésite. Après hésitation et divisions à la cour, elle choisit de soutenir le mouvement, d'utiliser cette colère populaire pour renforcer son propre pouvoir et tenter de repousser les puissances étrangères. C'est un pari. Elle va le perdre.
En 1900, huit nations (Allemagne, Grande-Bretagne, États-Unis, France, Italie, Japon, Russie, Autriche-Hongrie) forment une alliance et envoient leurs troupes écraser le soulèvement. Huit nations face à des milices rurales mal équipées et à une armée impériale divisée. Le résultat est prévisible. Pékin est prise, occupée, saccagée.
Le protocole des Boxers, signé en 1901, enfonce le clou : indemnité faramineuse, démantèlement des fortifications côtières, et (détail qui dit tout) stationnement permanent de troupes étrangères dans la capitale chinoise. Des soldats étrangers, en garnison à Pékin, pour rappeler à la Chine qu'elle n'est plus maîtresse chez elle.
C’est l’un des points les plus bas.
L'empire le plus ancien du monde, celui qui se pensait le centre de la civilisation, n’est pas formellement colonisé ; il est morcelé en sphères d’influence.
Les Chinois ont un mot pour décrire ce dépeçage : 瓜分 (guāfēn), littéralement « couper le melon ». Les caricatures de l'époque montrent d'ailleurs les dirigeants occidentaux et japonais attablés autour d'une carte de la Chine, couteau à la main.
Quand la Chine d'aujourd'hui refuse catégoriquement toute ingérence étrangère dans ses affaires intérieures (que ce soit sur le Tibet, le Xinjiang ou Hong Kong), quand elle répète inlassablement le principe de « non-ingérence », ce n’est pas une posture. C'est le souvenir de cette époque où huit pays pouvaient envoyer leurs soldats occuper sa capitale et personne ne trouvait ça anormal.
Versailles : la trahison des alliés
Si les guerres de l'opium et la rébellion des Boxers racontent l'histoire d'une Chine soumise par la force, ce qui se passe en 1919 raconte quelque chose de peut-être plus douloureux encore : une Chine trahie par ceux qu'elle avait choisi de croire.
Quand la Première Guerre mondiale éclate en 1914, la Chine y voit une opportunité. En entrant officiellement en guerre aux côtés des Alliés, elle espère regagner une place à la table des nations et récupérer les territoires que l'Allemagne lui avait pris (notamment la province du Shandong, occupée depuis 1898).
Des dizaines de milliers de travailleurs chinois sont envoyés en Europe pour soutenir l'effort de guerre ; ils creusent des tranchées, construisent des routes, déblaient des champs de bataille. Certains y laissent leur vie.
La guerre s’achève. La Chine est dans le camp des vainqueurs. Pour la première fois depuis des décennies, elle peut espérer être traitée en égale.

Le Shandong n'est pas rendu à la Chine. Il est attribué au Japon, qui avait occupé les concessions allemandes dès 1914. Les puissances européennes avaient pris des engagements secrets envers Tokyo pendant la guerre. Les principes d’autodétermination proclamés par le président Wilson ne s’appliquent pas partout. La Chine avait envoyé ses hommes mourir en Europe ; en retour, on offrait ses terres à un autre.
Pour beaucoup d’intellectuels chinois, le message est limpide : la Chine pouvait saigner pour l'ordre international, elle n'en ferait jamais vraiment partie.
Le 4 mai 1919, la colère éclate. Des milliers d'étudiants manifestent à Pékin, puis dans tout le pays. On boycotte les produits japonais, on critique le gouvernement chinois jugé trop faible, on remet en cause les élites traditionnelles.
Le mouvement du 4 mai, comme on l'appelle désormais, dépasse rapidement la question du Shandong. Il devient un séisme intellectuel. On y critique le confucianisme, on appelle à la science, à la démocratie, à une refondation culturelle.

La fascination pour l’Occident, dominante chez une partie des élites depuis la fin du 19e siècle, se fissure. Si les démocraties libérales sont capables de vendre la Chine au plus offrant dans l'arrière-salle d'une conférence de paix, alors peut-être que le modèle n'est pas la réponse.
Dans ce climat de désillusion, plusieurs voies s’ouvrent : nationalisme renouvelé, libéralisme radical, réformes sociales. Et, pour une minorité d’intellectuels, le marxisme.
En 1921, le Parti communiste chinois est fondé à Shanghai. Il n’est encore qu’un petit groupe. Mais il s’inscrit dans ce moment où la Chine cherche une alternative à un ordre international qui ne lui a pas tenu les promesses espérées.
Dans le récit politique chinois contemporain, Versailles occupe une place particulière. Il symbolise l’idée qu’intégrer un système dominé par d’autres ne garantit ni respect ni égalité.
Quand on s'étonne aujourd'hui que la Chine construise ses propres structures parallèles (la Banque asiatique d'investissement, les BRICS, Nouvelles Routes de la Soie), il est utile de se souvenir de Versailles.
Elle a déjà cru aux règles écrites par d’autres.
Elle sait désormais ce que cela coûte.
La deuxième guerre sino-japonaise : la blessure qui ne cicatrise pas
Après Versailles, les choses ne font qu'empirer entre la Chine et le Japon. Tokyo, galvanisé par ses victoires et encouragé par l'indifférence des puissances occidentales, pousse ses ambitions toujours plus loin. En 1931, le Japon envahit la Mandchourie et y installe un État fantoche. La communauté internationale proteste mollement. Personne n'intervient.
En 1937, le Japon lance une invasion à grande échelle de la Chine.
Ce qui suit est l'un des chapitres les plus sombres de l'histoire du 20e siècle, et l’un des moins présents dans les récits occidentaux de la Seconde Guerre mondiale.
Shanghai tombe. Puis Nanjing, la capitale. Ce qui se passe à Nanjing entre décembre 1937 et janvier 1938 porte un nom : le massacre de Nanjing. En quelques semaines, les forces japonaises tuent environ 300 000 civils et commettent des viols de masse sur des dizaines de milliers de femmes (selon les chiffres retenus par le mémorial officiel). Ce ne sont pas des dommages collatéraux. C'est une politique de terreur systématique, documentée, photographiée par les bourreaux eux-mêmes.
L'occupation dure huit ans. Huit années de guerre totale sur le sol chinois, de villes rasées, de famines organisées, d'expérimentations biologiques sur des prisonniers (l'unité 731, dont on parle si peu).

Pendant ce temps, la Chine résiste. Les nationalistes de Chiang Kai-shek et les communistes de Mao Zedong, qui se détestent, suspendent temporairement leur guerre civile pour faire front commun contre l'envahisseur. Des millions de Chinois meurent. Le chiffre exact fait encore débat ; les estimations les plus courantes tournent autour de 15 à 20 millions de morts.
La guerre prend fin en 1945, après Hiroshima et la capitulation du Japon.
Et c'est là qu'intervient un dernier affront, plus silencieux mais tout aussi marquant.
Dans le récit que l'Europe et les États-Unis construisent après 1945, la Seconde Guerre mondiale est une affaire euro-atlantique. Le Débarquement, Stalingrad, la libération de Paris. La Chine, qui s'est battue contre le Japon pendant huit ans (bien avant Pearl Harbor), qui a immobilisé des centaines de milliers de soldats japonais sur son territoire, est reléguée au rang d'allié de second plan. Les Anglo-Saxons ont un surnom pour elle : « the Forgotten Ally », l'allié oublié.
Dans nos manuels, la Chine est une note de bas de page.

Il y a une raison pour laquelle les relations sino-japonaises restent aussi tendues, des décennies plus tard. Ce n'est pas seulement le massacre de Nanjing (même si c'est une blessure béante). Beaucoup en Chine estiment que les quelques excuses japonaises n’ont jamais été pleinement assumées ou constamment maintenues.
Là où l'Allemagne a construit toute son identité d'après-guerre sur le travail de mémoire et la repentance, le Japon entretient une relation beaucoup plus ambiguë avec son passé impérialiste. Des premiers ministres japonais continuent de visiter le sanctuaire Yasukuni, où sont honorés des criminels de guerre. Des manuels scolaires minimisent les atrocités commises en Chine.
Pour beaucoup de Chinois, le sentiment est comparable à ce que provoquerait, en Europe, un refus allemand d’assumer la Shoah. La comparaison est forte ; elle raconte surtout l’intensité de la blessure.
1949 : la Chine se relève (et le monde ne l'a pas vu venir)
La capitulation du Japon en 1945 ne ramène pas la paix en Chine. Elle ramène la guerre civile.
Le conflit entre nationalistes et communistes, suspendu pendant l'occupation japonaise, reprend immédiatement. Quatre années de combats acharnés aboutissent à la victoire de Mao Zedong. Chiang Kai-shek et ce qui reste de son gouvernement fuient à Taïwan (on y revient toujours).
Le 1er octobre 1949, Mao proclame la République populaire de Chine depuis la place Tiananmen.
La phrase qu'il prononce ce jour-là est restée gravée dans la mémoire nationale : « 中国人民站起来了 » (zhōngguó rénmín zhàn qǐlái le). « Le peuple chinois s'est relevé. »
Pas « a gagné ». Pas « a triomphé ». S'est relevé. Le choix du mot dit tout. On ne se relève que quand on a été à terre.

Cette phrase marque la fin officielle du siècle de l'humiliation. Du moins, c'est ce que dit le récit national.
Parce qu'en réalité, le siècle d'humiliation ne s'est jamais vraiment terminé. Il s'est transformé. Il est devenu l’un des ressorts profonds du récit politique contemporain.
La mémoire ne décide pas tout. Mais elle pèse.
Quand la Chine investit massivement dans son armée, c'est le souvenir d'un pays qui a été vaincu par tous ceux qui avaient de meilleurs canons.
Quand elle refuse toute leçon de morale de la part des Occidentaux, c'est le souvenir de puissances qui lui vendaient de la drogue tout en lui faisant la guerre au nom du libre-échange.
Quand elle considère Taïwan comme une affaire intérieure non négociable, c'est le souvenir d'une île arrachée par un traité humiliant.
Quand elle construit ses propres institutions internationales plutôt que de s'intégrer dans celles de l'Occident, c'est le souvenir de Versailles.
Et quand un journal américain titre La Chine, homme malade de l'Asie
en 2020, la réaction ne peut pas être lue uniquement à travers le prisme du contrôle politique. C'est celle d'un pays de 1,4 milliard d'habitants pour qui ces mots réactivent un siècle de blessures.
On peut être en désaccord avec la politique chinoise. On peut critiquer ses choix, questionner ses méthodes. Mais si on veut comprendre pourquoi la Chine agit comme elle agit, il y a un préalable : connaître cette histoire.
La plupart des Chinois la connaissent par cœur. La plupart des Occidentaux ne l'ont jamais entendue. Cet écart de mémoire est peut-être, en soi, le plus grand malentendu entre la Chine et l'Occident.

On peut continuer à parler de la Chine comme d’un régime, à projeter sur elle nos catégories.
Mais la Chine n’est pas née en 1949, et elle ne commence pas avec nos indignations.
Entre 1839 et 1949, elle a été envahie, amputée, incendiée, morcelée, humiliée. Pendant un siècle, par ceux-là mêmes qui lui expliquaient le droit, la morale et le commerce.
Elle s’est relevée avec une obsession : ne plus jamais plier.
C’est cela que beaucoup refusent de voir.
On peut désapprouver la Chine, on peut la critiquer fermement. Mais si l’on refuse de comprendre d’où vient cette détermination, alors on répétera les mêmes erreurs d’arrogance que celles du 19e siècle.
La Chine n’a pas oublié.
La question est simple : sommes-nous prêts, nous, à regarder ce que nous avons préféré oublier ?



