Pourquoi les villes d’eau du Jiangnan fascinent encore la Chine

Pourquoi les villes d’eau du Jiangnan fascinent encore la Chine

Zhujiajiao, Wuzhen, Zhouzhuang, Tongli, Nanxun, Anchang : les villes d'eau du Jiangnan ne sont pas un décor pittoresque, ce sont les nœuds d'un système hydraulique qui a façonné la civilisation chinoise pendant mille ans, et qui reste actif aujourd'hui sous d'autres formes.

À Zhujiajiao, tôt le matin, on entend l'eau avant de la voir. Le clapot des barques de bois contre les berges, le grincement des rames sur les anneaux de fer, le bruit d'un seau qu'une femme remplit pour laver son perron. La brume du delta n'est pas encore tout à fait levée. Sur un pont de pierre en arc, un grand-père promène son petit-fils, ils regardent les poissons dans le canal sans rien se dire.

Une heure plus tôt, nous étions à Shanghai. Ligne 17 du métro, station Zhujiajiao, et on est sorti dans un autre monde. Cinquante kilomètres au plus, et c'est comme si on avait remonté le temps de cinq cents ans. Sauf que ce n'est pas le temps qu'on a remonté ; c'est un système qui se déploie encore aujourd'hui, et dont Shanghai elle-même est le dernier maillon.

Les Chinois appellent cette région le Jiangnan (江南), littéralement « au sud du fleuve », en référence au Yangtsé. Une zone qui couvre le delta et ses arrière-pays. C'est l'un des territoires les plus denses, les plus riches et les plus anciennement urbanisés au monde. Et la raison pour laquelle il est devenu cela, c'est l'eau.

Pas l'eau comme paysage, l'eau comme infrastructure.

Le Jiangnan comme système

Les villes d'eau qu'on visite aujourd'hui n'ont pas été construites pour être belles. Elles ont été construites pour fonctionner. La bascule économique de la Chine du Nord vers le Sud commence dès le 3e siècle, avec les grandes vagues de migration vers le delta et la mise en valeur progressive de ses terres.

Les Tang héritent et amplifient ce mouvement, les Song l'achèvent : au 10e-13e siècle, le bassin du Yangtsé est devenu le cœur économique de la Chine, prenant le pas sur la plaine du fleuve Jaune au Nord. Cette bascule, c'est la révolution agricole du riz : le delta du Yangtsé, irrigué, drainé, organisé en rizières, devient le grenier de l'empire.

Et pour faire fonctionner ce grenier, il faut un système : transporter le riz vers les villes et vers la capitale, drainer les terres basses, irriguer les rizières, faire circuler les marchandises et les hommes.

Ce système, c'est le réseau des canaux. Il fonctionne à deux échelles emboîtées.

À l'échelle impériale, le Grand Canal Pékin-Hangzhou, construit et étendu de dynastie en dynastie, qui relie le Sud productif au Nord politique sur 1800 kilomètres. C'est le squelette du système, le corridor qui transporte le riz vers la capitale et qui détermine la hiérarchie des villes du delta : Yangzhou, Zhenjiang, Suzhou en sont les têtes de pont historiques, plusieurs des villes d'eau de cette liste (notamment Wuzhen) sont directement branchées sur lui.

Ce qu'on appelle aujourd'hui « les villes d'eau » sont les nœuds du maillage régional. Elles sont apparues là où il fallait un relais : un point de transbordement, un marché local, un poste de péage, un centre de stockage du riz, un atelier de transformation de la soie.

Chacune de ces villes a donc une raison d'être précise. Tongli est au croisement de cinq lacs, Wuzhen sur l'un des axes du Grand Canal, Zhouzhuang à la jonction de plusieurs rivières du delta. Aucune n'a été choisie pour son cadre ; toutes ont été choisies pour leur position dans le système.

Le cadre est une conséquence : quand on construit une ville sur l'eau pour des raisons fonctionnelles, on finit par avoir des ponts, des canaux, des maisons sur pilotis, des quais. Le pittoresque actuel est le résultat fossilisé d'une efficacité passée.

Cette mécanique a fait du Jiangnan, pendant près de mille ans, l'une des régions les plus riches, les plus alphabétisées et les plus urbanisées de Chine. Les fonctionnaires impériaux et les lettrés en sortaient en proportion massive. Les négociants en soie et en céréales y bâtissaient des fortunes considérables. Les jardins classiques de Suzhou, inscrits à l'UNESCO depuis 1997, sont l'expression de cette bourgeoisie marchande qui se construisait des espaces de retraite raffinés dans les bourgs où elle prospérait.

Six villes, six fonctions dans le système

Zhujiajiao, la ville d'eau métropolisée

Zhujiajiao (朱家角) est à 47 kilomètres de Shanghai, mais surtout au terminus de la ligne 17 du métro shanghaien. Cette particularité change tout. Là où les autres villes d'eau demandent de l'organisation (train, bus, hôtel), Zhujiajiao est devenue une excursion possible un dimanche matin pour un Shanghaien qui veut prendre l'air. Le résultat se voit : foule dense le week-end, restaurants standardisés, vendeurs de souvenirs alignés sur les quais principaux.

Zhujiajiao

Cela ne diminue pas son intérêt, à condition de comprendre ce qu'on regarde. Zhujiajiao a plus de 1700 ans d'histoire, trente-six ponts (en bois, en pierre, en marbre), et un cœur ancien encore largement préservé. Mais ce qui rend la ville spécifiquement intéressante aujourd'hui, c'est qu'elle incarne bien la continuité du système hydraulique du Jiangnan.

Les canaux d'autrefois ont apporté ici le riz, la soie et les marchands. Le métro d'aujourd'hui amène les visiteurs et les commerces. La logique de connexion est la même, l'infrastructure a changé. Pour qui veut voir comment le Jiangnan reste un territoire en réseau, Zhujiajiao est un cas particulièrement clair.

Aller à Zhujiajiao en semaine, tôt le matin, change l'expérience radicalement. Les bus n'arrivent qu'à partir de 9h30, le métro ne déverse ses premiers groupes que vers 10h. Les deux heures précédentes, la ville appartient à ses habitants.

Wuzhen, la ville d'eau produite

Wuzhen (乌镇) traverse le Grand Canal de Pékin à Hangzhou, ce qui lui a donné historiquement une importance commerciale supérieure à celle des bourgs voisins. Mais ce qui définit Wuzhen aujourd'hui, ce n'est plus son rôle historique : c'est sa transformation contemporaine. Reprise en main à partir de 1999 par un grand opérateur touristique chinois, la ville a été restructurée comme un site touristique géré centralement, avec rachat de maisons, déplacement de certains habitants, restauration et reconstruction selon un plan d'ensemble.

Les deux zones aujourd'hui ouvertes au public (Dongzha à l'est, ouverte en 2001 ; Xizha à l'ouest, ouverte en 2007) sont en grande partie le résultat de cette opération.

Wuzhen

Wuzhen reste un nœud du système hydraulique historique (le Grand Canal y passe encore) mais qu'elle a basculé dans une logique touristique qui la distingue des autres bourgs de la liste. On remarque vite la différence : les façades de bois sombre sont trop régulièrement repeintes, les pavés ne grincent pas, les pots de fleurs sur les rebords des fenêtres semblent placés là pour la photo. La traverser, c'est voir ce que devient une ville d'eau quand un acteur décide d'en faire un site touristique pleinement assumé.

Ces lieux ne sont pas la Chine d'avant, mais une production chinoise contemporaine sur le thème de la Chine d'avant. Et c'est pour ça qu'ils valent le voyage.

Zhouzhuang, la pionnière du tourisme

Zhouzhuang (周庄) revendique d'être « la plus ancienne ville d'eau de Chine » et a été l'une des premières à entrer dans le grand mouvement de patrimonialisation des bourgs du Jiangnan dans les années 1980-1990. C'est elle qui a créé le modèle que Wuzhen et les autres ont ensuite décliné : classement, restauration, mise en tourisme, gestion du flux.

Zhouzhuang

Son intérêt dans le système hydraulique, c'est son emplacement : Zhouzhuang est posée à la jonction de plusieurs cours d'eau du delta, et son tissu urbain s'organise autour de quatorze ponts de pierre en arc dont les deux « ponts jumeaux » sont devenus l'image iconique des villes d'eau chinoises. Pour voir le bourg d'eau dans une forme particulièrement aboutie et représentée, c'est ici. Et pour comprendre comment une catégorie touristique se construit (les autres villes d'eau ont été classées et aménagées sur le modèle de Zhouzhuang), c'est ici aussi.

Tongli, la ville d'eau moins commerciale

Tongli (同里) est à l'ouest de Zhouzhuang, dans le Jiangsu. Plus petite, moins iconique, elle est aussi nettement moins envahie par le tourisme de masse. Sa particularité géographique est forte : la ville est entourée de cinq lacs et traversée par des canaux, organisée en sept îles reliées par quarante-neuf ponts dont la plupart ont plus d'un siècle.

Tongli

Ce qui rend Tongli intéressante, c'est ce qu'elle conserve de la fonction originelle d'une ville d'eau du Jiangnan. On y voit encore des habitants ordinaires vaquer à leurs affaires, des barques chargées de marchandises, des cuisines qui donnent sur le canal, des linges qui sèchent aux fenêtres. À la fin de l'après-midi, des vieux installent des tabourets pliants devant les portes, ils discutent en regardant l'eau passer, parfois ils pêchent à la canne au-dessus du canal sans vraiment chercher à attraper quelque chose.

Le tourisme y est présent mais n'a pas saturé l'espace. Tongli accueille aussi le jardin de la Retraite (Tuisi Yuan, 退思园), inscrit à l'UNESCO en 2000, qui est un exemple sobre et bien conservé de jardin de lettré du Jiangnan, dans l'esprit des grands jardins de Suzhou tout proches.

Nanxun, la ville d'eau marchande

Nanxun (南浔) ajoute à la lecture du Jiangnan une dimension qui complète les autres : la richesse marchande tardive. Située à la jonction du Jiangsu et du Zhejiang, accessible en une heure depuis Suzhou ou Hangzhou, Nanxun a été, à la fin du 19e siècle et au début du 20e, l'une des villes les plus riches du delta.

Sa fortune venait de la soie. Les grandes familles marchandes locales, en lien commercial avec Shanghai et avec l'étranger, ont construit dans la ville des résidences qui mélangent l'architecture chinoise traditionnelle et des éléments d'inspiration européenne : balustrades, vitraux colorés, cheminées de style victorien apposées sur des cours intérieures classiques.

Nanxun

C'est ce métissage qui rend Nanxun unique. Là où Zhouzhuang ou Tongli racontent un Jiangnan resté chinois dans sa langue architecturale, Nanxun raconte un Jiangnan qui s'est globalisé un siècle plus tôt que le reste du pays, par l'intermédiaire de sa bourgeoisie marchande.

Pour comprendre comment la prospérité du delta a continué à s'inventer jusqu'à l'époque contemporaine, Nanxun est l'un des meilleurs exemples. Et la ville reste relativement moins fréquentée que Zhouzhuang ou Wuzhen, ce qui la rend praticable même en haute saison.

Anchang, le contre-exemple

Anchang (安昌) est à l'est de Hangzhou, dans la région de Shaoxing. C'est la ville d'eau la moins connue de cette liste, et probablement celle qui ressemble le plus à ce qu'étaient les autres avant leur transformation. La ville est ouverte gratuitement (pas de billet d'entrée), peu de bus touristiques de masse, des habitants qui vivent là parce qu'ils y ont toujours vécu.

Sur une rive, la zone commerciale historique ; sur l'autre, la zone résidentielle. Une bande étroite d'eau entre les deux.

Anchang

Mais Anchang n'est pas pour autant un bourg hors du monde. La ville est connue pour deux productions qui la définissent culturellement : le vin de riz de Shaoxing, dont elle est l'un des centres traditionnels, et les saucisses séchées (酱货) qu'on voit suspendues aux façades, sur les balcons et même au-dessus du canal en hiver.

Pendant le mois précédant le Nouvel An chinois, Anchang devient une destination régionale importante : des familles de Hangzhou et de Shaoxing viennent acheter les saucisses, les jambons et les poissons séchés en prévision des banquets. Ce n'est pas du tourisme international de masse, c'est un tourisme local saisonnier qui fait vivre la ville sans la transformer en site.

Anchang

C'est précisément cette échelle qui rend Anchang utile. Quand on a visité Wuzhen ou Zhouzhuang, on a vu ce que devient un bourg d'eau quand il devient un site touristique majeur. Quand on visite Anchang, on voit ce qu'il était avant. Pas une authenticité préservée par miracle (les autres aussi étaient « authentiques » avant), mais un bourg qui n'est tout simplement pas passé dans l'orbite de la patrimonialisation à grande échelle, et qui a gardé une fonction économique propre (production agroalimentaire, commerce régional) qui le maintient vivant indépendamment du tourisme international.

Le réseau, hier et aujourd'hui

Quand on regarde une carte des villes d'eau du Jiangnan, on voit des points dispersés autour de Shanghai, Suzhou, Hangzhou. Mais ce n'est pas la bonne manière de regarder. Il faut voir les lignes qui les relient. Hier, les canaux. Aujourd'hui, les lignes de métro, les autoroutes, les trains à grande vitesse.

La ligne 17 du métro de Shanghai a re-connecté Zhujiajiao à la métropole comme les canaux le faisaient autrefois. Le TGV Shanghai-Hangzhou passe à dix minutes de Wuzhen. L'autoroute G50 traverse Nanxun. Les villes d'eau ne sont pas en marge du réseau, elles en sont les nœuds anciens dans une infrastructure renouvelée.

Shanghai elle-même est l'aboutissement de cette logique. Avant l'ouverture des concessions étrangères en 1842, Shanghai n'était qu'un bourg de négoce sur un canal tributaire du réseau du Jiangnan, comparable à Wuzhen ou à Zhujiajiao en taille et en fonction. Son essor au 19e siècle a consisté à capter, par sa position d'estuaire ouverte au commerce maritime, les flux que les canaux amenaient depuis les villes d'eau de l'arrière-pays : la soie de Nanxun et de Huzhou, le riz du delta, le thé du Zhejiang.

Shanghai n'a pas remplacé le système, elle l'a prolongé vers la mer. Aujourd'hui, le mouvement s'inverse en partie : le week-end, les Shanghaiens remontent les canaux à rebours, en métro et en autoroute, pour aller voir les bourgs dont leur métropole est née.

C'est ce qui rend la visite intéressante au-delà du pittoresque. On regarde des nœuds qui changent de fonction sans cesser d'être des nœuds. Le bourg d'eau du 10e siècle était un relais pour le riz et la soie. Le bourg d'eau du 21e siècle est un relais pour le tourisme intérieur et la mémoire culturelle. Mais la position est la même, l'infrastructure qui la relie au reste suit une logique comparable, et même les acteurs sont en partie les mêmes : la classe moyenne urbaine de Shanghai, Suzhou ou Hangzhou qui vient passer le week-end à Zhujiajiao au lieu d'envoyer ses commis acheter la soie de Nanxun.

Le Jiangnan n'a pas perdu sa nature de territoire en réseau. Il l'a juste re-équipée. Et les villes d'eau qu'on visite aujourd'hui sont parmi les meilleurs endroits pour le comprendre, à condition de regarder la carte avant de regarder les ponts.

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