La dynastie Sui n'a duré que de 581 à 618. Deux empereurs. Moins de quatre décennies. C'est l'histoire d'une dynastie qui a bâti les fondations d'un âge d'or sans jamais en voir la lumière.
À Hangzhou, à Suzhou, à Yangzhou, on se promène le long d'un canal. On prend un café au bord de l'eau. On photographie les reflets.
Ce canal, c'est le Grand Canal (大运河, dà yùnhé). Plus de 1 700 kilomètres reliant le fleuve Jaune au Yangtsé. Conçu sous les Sui. Construit par des millions de travailleurs forcés, dont beaucoup n'en sont pas revenus.
Personne ne pense aux Sui en buvant son café. C'est peut-être cela, leur destin : construire des choses que d'autres habiteront.
Sans ce canal, la Chine ne fonctionne pas comme elle fonctionne. Le riz du sud remonte vers le nord. Les armées circulent. Les idées aussi. Pendant plus de mille ans, le Grand Canal a été le système sanguin de l'empire.
Un monde cassé
Depuis la chute de la dynastie Jin au début du 5e siècle, la Chine est coupée en deux. Au nord, des royaumes dirigés par des peuples non chinois. Au sud, une succession de dynasties fragiles qui se renversent les unes les autres. C'est la période des dynasties du Nord et du Sud : quatre siècles de guerres, de fragmentations, de famines.
Les Chinois ont un proverbe pour ce genre de moment : 天下大势,分久必合,合久必分. Ce qui est divisé finit par s'unir, ce qui est uni finit par se diviser.
Ce n'est pas du fatalisme. C'est une grille de lecture. Un cycle que l'on connaît, que l'on attend, et contre lequel on lutte. En Chine, la fragmentation n'est jamais un état normal. C'est une anomalie. Quelque chose qu'il faut réparer.
Après 400 ans de division, quelqu'un devait payer le prix du rassemblement.

Le père : réparer
Yang Jian n'est pas un personnage romantique. Haut fonctionnaire des Zhou du Nord, issu d'une famille influente, marié à une femme d'une grande famille Xianbei. Un homme de réseau, pas de légende.
Quand l'empereur des Zhou du Nord meurt et qu'un enfant lui succède, Yang Jian est nommé régent. En quelques mois, il écarte ses rivaux. En 581, il se déclare empereur sous le nom de Wendi (文帝, l'empereur civilisé). En huit ans, il conquiert le sud. La Chine est réunifiée.
Mais ce qui est intéressant chez lui, ce n'est pas la conquête. C'est l'après.
Il ne cherche pas la gloire. Il organise pour que ça tienne. Administration centralisée, lois unifiées, sélection des fonctionnaires par examen, greniers publics, diplomatie de mariage. Rien de spectaculaire. Tout d'essentiel.
Il construit un État que d'autres rendront glorieux.

Le fils : brûler
Et puis il y a Yang Guang, empereur Yang (炀帝). Il monte sur le trône en 604.
La tradition chinoise en a fait un tyran. La réalité est plus nuancée. Ce qui est certain, c'est que c'est un homme qui veut tout, et qui le veut vite.
Reconstruction massive de Luoyang, des centaines de milliers d'ouvriers. Extension du Grand Canal, reliant pour la première fois le nord et le sud par voie navigable continue. Trois guerres contre le royaume coréen de Goguryeo, entre 612 et 614. Trois échecs. Des pertes immenses.
Il accélère trop vite. Il force trop fort. Mais il termine l'ouvrage.
Le canal achevé sous son règne deviendra indispensable aux Tang. Ses routes, ses greniers, sa capitale reconstruite ; tout cela servira. Pas à lui.
À partir de 613, les révoltes se multiplient. L'empereur Yang fuit vers le sud. En 618, ses propres gardes l'assassinent.

Voici ce qui est fascinant quand on prend du recul.
La dynastie Qin (221-206 av. J.-C.) : réunification après des siècles de guerre, centralisation brutale, grands travaux, effondrement rapide. Durée : 15 ans. Ce qui suit : la dynastie Han, 400 ans de prospérité.
La dynastie Sui (581-618) : réunification après des siècles de division, centralisation, grands travaux, effondrement rapide. Durée : 37 ans. Ce qui suit : la dynastie Tang, 300 ans d'âge d'or.
C'est un schéma. Certaines dynasties portent la violence fondatrice. D'autres héritent de la stabilité.
Et c'est peut-être là que quelque chose nous échappe. Nous regardons un effondrement et nous voyons un échec. L'histoire chinoise regarde le même effondrement et voit une étape. Un coût. Parfois même, un rôle à jouer.
La Chine ne craint pas les cycles de la même façon. Elle les connaît. Elle les intègre. Ce qui nous paraît catastrophique (une dynastie qui s'effondre en une génération) peut être, vu de l'intérieur, le labour nécessaire avant la récolte.

Ce qui reste
Les Sui ont relié.
L'eau : le Grand Canal, classé au patrimoine mondial de l'UNESCO en 2014, reste la colonne vertébrale hydraulique de la Chine orientale. On le traverse aujourd'hui sans y penser ; c'est peut-être le signe qu'une infrastructure a réussi.
Le mérite : l'idée que les fonctionnaires soient sélectionnés par examen germe sous les Sui. Elle durera 1 300 ans. Aujourd'hui, le gaokao en est un écho direct. Quand des millions de familles chinoises organisent leur vie entière autour de la réussite scolaire de leurs enfants, c'est (entre autres) un héritage Sui.
Les croyances : l'empereur Wen a massivement soutenu le bouddhisme ; ce n'était pas seulement de la piété, c'était de la politique. Dans un empire fraîchement réunifié, où le nord et le sud avaient des cultures distinctes, le bouddhisme offrait un langage commun.
L'eau, le mérite, la foi. Tout ce qui structure la Chine impériale passe par eux.

Peut-être que certaines dynasties ne sont pas faites pour durer. Peut-être qu'elles sont faites pour porter le poids que d'autres ne veulent pas assumer.
Les Tang brillent encore dans les livres. Les Sui, eux, ont disparu dans leurs fondations.



