Les cinq montagnes sacrées de Chine (五岳, wǔyuè) ne sont ni les plus hautes ni les plus belles du pays. Avant d'être des destinations de randonnée, elles forment une géographie sacrée héritée du pouvoir impérial. Comprendre cette logique change tout, à commencer par la seule question qui compte vraiment avant de partir : laquelle choisir ?
Je me souviens de la première fois où j'ai voulu comprendre les cinq montagnes sacrées. J'avais ouvert une carte en pensant organiser un voyage. Dix minutes plus tard, j'étais surtout perplexe : elles étaient aux quatre coins du pays.
Le mont Tai dans le Shandong, à l'est. Le mont Hua dans le Shaanxi, à l'ouest. Un mont Heng dans le Hunan, au sud. Un autre mont Heng dans le Shanxi, au nord. Le mont Song dans le Henan, au centre.
Pas un circuit. Une croix posée sur la Chine entière, des milliers de kilomètres entre les branches.
C'est le premier malentendu à lever : les cinq montagnes sacrées ne sont pas un classement des plus beaux sommets du pays. C'est autre chose, de plus ancien et de plus utile à comprendre avant de partir.
Cinq montagnes pour tenir un monde
Les Chinois n'ont pas choisi les cinq plus hautes (aucune ne dépasse 2 200 mètres), ni les cinq plus spectaculaires (les plus photogéniques, comme les monts Huang, n'en font pas partie). Ils en ont choisi une par direction, plus le centre, pour quadriller un monde et le borner.
À l'origine, ces sommets sont les éminences où l'empereur entrait en contact avec le Ciel et avec les dieux des directions ; ce sont les bornes cosmiques du territoire, les points par lesquels le pouvoir prenait la mesure de son royaume. De là vient l'image, plus tardive et plus symbolique, qui les présente en quelque sorte comme les cinq piquets qui fixent le monde, un à chaque coin et un au milieu pour que rien ne vacille.
C'est pourquoi on parle de montagnes impériales plutôt que de montagnes religieuses. En prenant possession de son royaume, l'empereur faisait le tour des directions et rendait hommage à chaque sommet, comme on marque les bornes d'un domaine. Le sacre proprement dit se jouait surtout sur le mont Tai.

Retenez l'essentiel : ces montagnes sont d'abord liées au pouvoir impérial et à l'ordre du monde, pas à une religion. On les dit souvent « taoïstes », mais elles formaient déjà un groupe lié à l'État bien avant que le taoïsme ne s'organise ; ce dernier les a revendiquées plus tard. (À ne pas confondre, du coup, avec les quatre montagnes taoïstes, qui sont, elles, des hauts lieux du culte.)
Cela dit, l'empereur n'a jamais eu le monopole de ces pentes. Le peuple y monte depuis toujours pour ses propres raisons, brûler de l'encens et demander une faveur : la longévité, un enfant, la réussite aux examens. Une même montagne porte ainsi deux gestes superposés, le rituel d'État au sommet et la prière ordinaire en chemin.
Le bénéfice concret pour le voyageur tient en une phrase : on ne « fait » pas les cinq, on en choisit une. Et comme chaque direction porte une saison, un élément et un tempérament, ce sont cinq voyages très différents sous une même étiquette. Le hasard fait bien les choses, d'ailleurs : la saison cosmologique de chaque montagne est souvent celle où on la visite le mieux.
Le mont Tai (泰山), l'est : la montagne-aïeule
C'est l'aînée, et la langue le dit mieux qu'un long discours. On l'appelle aussi mont Dai (岱山), un caractère, 岱, qui assemble « montagne » (山) et « génération » (代) : la montagne ancestrale, celle d'où descendent les autres. L'est, c'est le point où naît le jour, le bois, le printemps, le commencement. Taishan n'est pas la plus haute (1 545 mètres au pic de l'Empereur de Jade) ni la plus rude, mais la plus dense en histoire : c'est ici, et seulement ici, que les empereurs scellaient leur pacte avec le Ciel.

Pour le voyageur, c'est la montagne de la montée collective. Des milliers de lampes frontales dans la nuit, des familles entières qui gravissent les marches ensemble, et tout en haut l'attente du lever de soleil dans le froid, épaule contre épaule. Mais l'ambiance dépend entièrement du jour : Taishan un soir de fête nationale, c'est un fleuve humain ; le même un mardi hors saison, c'est presque une autre montagne, lente et silencieuse. Le détail de l'ascension, les portes, le sommet, la stèle sans inscription, je le garde pour sa page dédiée ; ici elle compte surtout comme pivot du système, et le printemps lui va bien.
Province : la Shandong, patrie de Confucius.

Le mont Hua (华山), l'ouest : la montagne des ermites
L'ouest, c'est le métal, l'automne, le soleil qui décline : le versant sévère du cosmos. Huashan est le plus vertical des cinq, cinq pics de granit dressés que la tradition compare aux pétales d'un lotus (d'où le nom, 华, « magnifique »). Mais sa vraie nature n'est pas l'exploit : c'est la montagne taoïste par excellence, celle où, depuis des siècles, ermites et chercheurs d'immortalité montaient se percher au plus inaccessible pour être seuls avec le Dao.
On y trouve encore le pavillon des échecs, où la légende veut qu'un lettré taoïste, Chen Tuan, ait gagné la montagne à l'empereur Song au cours d'une partie.

Un mot sur le fameux « chemin de planches » (长空栈道, Chángkōng Zhàndào), que tous les guides brandissent. C'est un cul-de-sac d'une centaine de mètres sur le flanc du pic Sud, harnais obligatoire, qui ne mène à aucun sommet et qu'internet a sacré « sentier le plus dangereux du monde ». L'image est trompeuse à deux titres : on atteint le sommet sans jamais avoir à y poser le pied, et surtout cette planche n'a pas été taillée pour les touristes, mais par un moine il y a sept siècles, pour rejoindre une niche de méditation.
Le vertige n'a jamais été le but ; c'était le prix de la solitude. Voilà la bonne clé pour le lire. L'automne, sa saison, y est splendide.
Province : le Shaanxi, à une heure de train de Xi'an.
Le mont Heng (衡山) du sud : la montagne vivante
Premier piège à éviter, et il est très concret : il y a deux mont Heng. Celui du sud s'écrit 衡山 (dans Hunan) ; celui du nord 恒山 (dans Shanxi). Même son, caractères différents, mille kilomètres d'écart.

Le sud, c'est le feu, l'été, la vitalité, et ce mont Heng est le plus vivant des cinq : 72 pics couverts de forêt, des brumes, des pentes douces, une montagne qu'on habite plutôt qu'on n'escalade. On la surnomme d'ailleurs la montagne de la longévité, et c'est ici qu'on monte tout naturellement prier pour de longues années. C'est aussi la plus religieusement mêlée, bouddhisme et taoïsme cohabitant dans ses temples, au premier rang desquels le grand temple Nányuè (南岳大庙), vaste palais au pied du massif.
Si les autres montagnes vous parlent d'effort ou de dépouillement, celle-ci parle de douceur et d'abondance. On la savoure l'été, dans ses brumes.
Province : le Hunan.
Le mont Heng (恒山) du nord : la montagne-frontière
Le nord, c'est l'eau, l'hiver, l'obscur. Ce mont Heng (donc, à ne pas confondre avec son homonyme du Hunan) garde l'ancienne marche du pays face aux steppes. Son col de Jinlong (金龙, « dragon d'or ») a vu passer assez de batailles pour que les Ming y voient la première fortification naturelle du Nord.
Austère, stratégique, c'est la montagne du seuil, là où l'empire finit et où commence l'ailleurs.

Son image-choc, c'est le Temple suspendu (悬空寺, xuánkōng sì), fondé au 7e siècle et accroché à la paroi sur de frêles pilotis, une cinquantaine de mètres au-dessus du vide, perché là à l'origine pour échapper aux crues. C'est une merveille, et la photo que tout le monde rapporte. Le temple se trouve à une heure de route de Datong (une soixantaine de kilomètres), et beaucoup viennent le voir puis repartent sans avoir gravi la montagne.
Voir le Temple suspendu et faire le mont Heng sont deux choses différentes ; le temple se visite en une heure, la montagne se comprend dans son rôle de rempart. L'hiver y est rude.
Province : le Shanxi, près de Datong.
Le mont Song (嵩山), le centre : la montagne-carrefour
Au milieu, la terre, l'équilibre, le point qui relie les quatre autres. Le mont Song n'a ni la verticalité de Huashan ni le prestige de Taishan ; sa singularité, c'est d'être l'un des très rares massifs où les trois grands courants chinois se sont installés côte à côte, et sans doute celui où cette cohabitation se lit le plus clairement.
Le bouddhisme chan et les arts martiaux au temple de Shaolin (少林寺) ; le taoïsme au temple de Zhongyue ; le confucianisme à l'académie de Songyang, l'une des plus anciennes du pays. Sur une même montagne, trois façons de chercher la même chose.

C'est donc la montagne du geste autant que de l'esprit : on y vient voir les moines de Shaolin, et les étudiants y montent volontiers implorer la réussite aux examens. Mais la vraie clé, c'est cette cohabitation. Le centre ne tranche pas entre les enseignements ; il les tient ensemble, comme il tient ensemble les quatre directions.
Province : le Henan, au sud du fleuve Jaune.
Alors, laquelle ?
Vous l'avez compris : il n'y a pas de « bonne » montagne sacrée, parce qu'elles n'ont jamais été conçues pour être comparées, encore moins collectionnées. Chacune tient son coin du monde et son humeur : l'aïeule à l'est, l'ermite à l'ouest, la vivante au sud, la sentinelle au nord, le carrefour au centre. On en choisit une comme on choisit une saison.
Peut-être, au fond, que les anciens ne cherchaient pas à savoir quelle montagne était la plus belle. Ils cherchaient depuis quel point regarder le monde. La question qu'ils nous laissent n'est donc pas « laquelle visiter », mais celle-ci : de quel côté avez-vous envie de vous tenir pour regarder la Chine ?


