Le Shaanxi est souvent présenté comme « le berceau de la civilisation chinoise ». C'est en partie inexact, et passer outre cette imprécision empêche de voir ce que cette province a vraiment été. Le Shaanxi n'est pas où la Chine est née ; c'est où elle s'est inventée comme empire, et où elle est restée capitale pendant mille ans, des Zhou occidentaux aux Tang. Puis elle est partie pour ne plus jamais y revenir. Tout ce qu'on visite aujourd'hui est l'écho de cette concentration et de cet abandon.
Pour la plupart des voyageurs qui s'aventurent en Chine, le Shaanxi est une des provinces les plus connues. On y atterrit pour Xi'an et l'armée de terre cuite, on coche les sites principaux en trois jours, on repart en se disant qu'on a fait le berceau de la civilisation chinoise. C'est ce que disent tous les guides. C'est ce que dit la baseline officielle de la province. Et c'est en partie inexact.
Parce que le Shaanxi n'est pas le berceau de la civilisation chinoise. Il est tout autre chose, et beaucoup plus intéressant. Il est l'endroit où la Chine a inventé l'empire centralisé, où elle est restée la capitale du monde pendant mille ans, et qu'elle a fini par quitter au 10e siècle pour ne plus jamais y revenir.
Tout ce qu'on visite ici est marqué par cette double histoire : un sommet, puis un abandon.
Aller au Shaanxi, ce n'est donc pas voir le berceau d'une civilisation. C'est voir le palais déserté d'un empire.
Sur les remparts Ming, le souvenir d'un souvenir
Quand on arrive à Xi'an, on commence presque toujours par la même chose : on loue un vélo pour faire le tour des remparts. C'est l'activité numéro un de la ville ; quatorze kilomètres de muraille parfaitement préservée, large de quinze mètres au sommet, qu'on parcourt en deux heures, avec une vue plongeante d'un côté sur le quadrillage de la vieille ville, de l'autre sur la ville moderne et ses tours.
En bas, dans les douves aménagées en parc, des retraités font du taichi le matin et dansent en groupes le soir au son de haut-parleurs portables. Plus loin, l'odeur des brochettes d'agneau du quartier musulman monte par bouffées. Au sommet de chaque tour d'angle, on s'arrête, on prend des photos, on respire. C'est l'image emblématique de Xi'an, celle qu'on rapporte en France.

On croit alors voir l'enceinte d'une grande capitale impériale. Et c'est vrai, depuis les Zhou (à partir de -1046), la région de Xi'an a été le siège du pouvoir chinois pendant près d'un millénaire. Les Han y ont fondé une première Chang'an au nord-ouest de l'actuelle vieille ville, et les Tang (618-907) ont bâti une seconde Chang'an, légèrement plus au sud-est, qui est devenue brièvement la plus grande ville du monde. C'est cette dernière qui correspond au site urbain actuel de Xi'an. Sauf que ces remparts ne sont pas la trace de cette capitale-là.
Ils datent de 1370, sous la dynastie Ming, soit cinq cents ans après la fin des Tang et la disparition de Chang'an comme capitale impériale. Quand ces murailles ont été élevées, le Shaanxi avait déjà cessé d'être central depuis un demi-millénaire, et la capitale chinoise se trouvait à Nanjing puis à Pékin. Les Ming ont simplement construit des défenses urbaines pour une grande ville de province.

Ensuite, et c'est le décalage le plus saisissant, ces remparts enserrent une superficie de douze kilomètres carrés La Chang'an Tang en faisait quatre-vingt-quatre. Sept fois plus. À son apogée au 8e siècle, c'était la plus grande ville du monde, avec environ un million d'habitants intra-muros, peut-être deux millions avec les faubourgs ; trois fois Constantinople, dix fois Bagdad. Les remparts qu'on parcourt aujourd'hui dessinent en réalité une Xi'an de province rétrécie autour du noyau central d'une capitale disparue.
On pédale sur une maquette réduite.
Ce décalage est la clé du Shaanxi tout entier. Tout ce qu'on visite ici aujourd'hui (les sites majeurs comme les paysages, les remparts comme les tombeaux, les marchés comme les pagodes) est marqué par cette même logique : un fragment subsistant d'une grandeur disparue, autour duquel s'est reconstituée une vie ordinaire. On vient voir le souvenir d'un palais qui n'existe plus.
Et pourtant, on continue à appeler le Shaanxi « le berceau de la civilisation chinoise ». Et il faut prendre un moment pour comprendre pourquoi.

Le malentendu du berceau
L'expression revient partout. Dans les guides, dans les brochures, sur les panneaux d'entrée des sites archéologiques, sur les sites officiels de promotion touristique de la province. Le Shaanxi serait « le berceau de la civilisation chinoise ». Ce n'est pas exactement faux, c'est imprécis ; et l'imprécision empêche de comprendre ce qu'on est en train de regarder.
Au sens archéologique strict, le berceau de la civilisation chinoise n'est pas le Shaanxi. C'est la vallée du fleuve Jaune au sens large, et plus particulièrement le Henan voisin. Les cultures néolithiques fondatrices se trouvent là ; Yangshao (-5000 à -3000) avec ses poteries peintes, Longshan (-3000 à -2000) avec ses céramiques noires polies au tour. Le Shaanxi a bien sa part dans ce Néolithique (le village de Banpo, à la périphérie de Xi'an, est un site Yangshao remarquablement préservé), mais comme prolongement, pas comme foyer.

Les premières sociétés étatisées émergent au Henan ; Erlitou (-1900 à -1500), probablement assimilable à la légendaire dynastie Xia, est dans le Henan. Les Shang (-1600 à -1046), première dynastie historiquement attestée par l'archéologie, ont leur grande capitale à Anyang, dans le Henan. Luoyang, qui sera la capitale rivale de Chang'an pendant des siècles, est aussi dans le Henan.
Le Shaanxi entre dans le récit civilisationnel chinois plus tard, avec l'arrivée des Zhou occidentaux vers -1046, qui établissent leur capitale dans la région de l'actuelle Xi'an. Puis vient l'unification Qin en -221, depuis la même région. Puis les Han, puis (avec quelques intermèdes) les Tang. Pendant un millénaire, le Shaanxi est la capitale impériale dominante.
Mais la civilisation, elle, est déjà là depuis trois mille ans quand les Zhou arrivent. La Chine n'est pas née dans le Shaanxi ; elle s'y est politiquement constituée comme empire. Ce qu'on est venu voir, c'est cela.
Comment la Chine a inventé l'empire dans le Shaanxi
En l'espace de deux siècles, entre l'unification Qin de -221 et l'apogée Han vers -100, la Chine a inventé au Shaanxi la quasi-totalité des outils d'un État impérial centralisé qui dureraient ensuite 2 100 ans. Pour comprendre la province, il faut comprendre ce qui s'y est joué pendant ces deux siècles.
Avant -221, la Chine unifiée n'existe pas. Il y a plusieurs royaumes qui se font la guerre depuis cinq siècles ; la période des Royaumes combattants. Sept États principaux, sept écritures différentes, sept systèmes de poids et mesures, sept monnaies, sept langues de cour. Quand le roi de Qin, Ying Zheng, achève la conquête des six autres royaumes en -221 et se proclame Qin Shi Huangdi (« premier empereur souverain Qin »), il hérite d'un patchwork. Il décide en quelques années de l'unifier méthodiquement.
L'écriture, la monnaie, les mesures, les essieux des charrettes sont unifiés. L'administration est centralisée, e système des routes impériales est tracé. Et la frontière nord est marquée par un mur continu, première forme de ce qui deviendra la Grande Muraille.

Tout cela en moins de quinze ans. Le premier empereur règne sans partage de -221 à -210. Quand il meurt, en route vers l'est lors d'une tournée d'inspection, il a déjà fait construire son tombeau pendant trente-six ans.
C'est ici qu'arrive l'armée de terre cuite.
Le site, à 35 kilomètres à l'est de Xi'an, près de la colline boisée qui recouvre le tombeau impérial principal, a été découvert par hasard en mars 1974 par des paysans qui creusaient un puits. Ce qu'on a trouvé, et qu'on continue de découvrir, dépasse l'entendement : trois fosses contenant environ 8 000 statues de soldats grandeur nature, chacune avec un visage différent, leurs armes en bronze (épées, arcs, arbalètes) souvent encore tranchantes après 2 200 ans sous terre, plus de 600 chevaux, plus de 130 chars de guerre. Le tout aligné en formation de combat, faisant face à l'est, vers les anciens royaumes vaincus.

Cette démesure n'est pas un caprice de souverain mégalomane. C'est l'expression archéologique d'un moment précis : quand on vient d'inventer l'empire centralisé et qu'on est le premier à régner sur tout le monde connu, on n'a aucune référence pour ce qu'il faut mettre dans un tombeau d'empereur. On met le maximum. L'armée de terre cuite est démesurée parce que l'empire qu'elle accompagne n'avait jamais existé.

Et le tombeau principal, à un kilomètre des fosses, n'a jamais été ouvert. Il est sous une colline artificielle plantée d'arbres, intacte depuis 2 200 ans. Les Mémoires historiques (史记) de Sima Qian, écrites un siècle après la mort de Qin Shi Huang, décrivent à l'intérieur une réplique miniature de la Chine entière, avec des rivières de mercure qui couleraient grâce à des dispositifs mécaniques. Les mesures de mercure dans le sol au-dessus du tombeau confirment effectivement des concentrations cent fois supérieures à la normale.
On ne l'ouvre pas, faute de technologie permettant de préserver ce qui se trouve à l'intérieur. C'est la version la plus parfaite du Shaanxi tout entier : le centre du centre, intact, enterré, invisible.
L'apogée Tang : Chang'an, capitale du monde
Si les Qin inventent l'empire et les Han le consolident, ce sont les Tang (618-907) qui le portent à son sommet. Et c'est sous les Tang, et plus précisément au 8e siècle sous l'empereur Xuanzong (712-756), que Chang'an devient brièvement la plus grande ville du monde.
Les faits qui frappent. Population intra-muros : entre 800 000 et 1 million d'habitants, peut-être 2 millions avec les faubourgs. À titre de comparaison, Constantinople (alors la grande capitale chrétienne d'Orient) en comptait environ 500 000, Bagdad (capitale du califat abbasside) environ 700 000, Paris peut-être 25 000.
C'est une ville d'une démesure que l'Europe ne retrouvera pas avant le 19e siècle.
Et c'est une ville planifiée ; un quadrillage parfait de 108 quartiers rectangulaires, chacun fermé par une enceinte le soir, avec des couvre-feux stricts et des marchés horaires fixés (un marché à l'ouest, un marché à l'est, ouverts à midi, fermés au coucher du soleil par roulement de tambour).

À la dernière frappe du tambour, les portes des quartiers se referment, les rues se vident, les chiens aboient dans le silence, et seules les patrouilles ont le droit de circuler jusqu'à l'aube.
Mais la démesure n'est pas le plus intéressant. Le plus intéressant, c'est le cosmopolitisme. Vingt mille étrangers résidents permanents à Chang'an au 8e siècle. Persans, Sogdiens (les grands marchands d'Asie centrale), Arabes, Tibétains, Coréens, Japonais, Indiens. Trois religions étrangères y ont leur lieu de culte officiel : le nestorianisme (christianisme d'Orient, attesté par la fameuse stèle nestorienne de 781 aujourd'hui au musée Beilin de Xi'an), le zoroastrisme, le manichéisme. Plus l'islam, alors récent, dans le quartier des marchands arabes ; c'est l'embryon de l'actuel quartier musulman de Xi'an.

Le bouddhisme, indien d'origine est devenu chinois entre-temps, avec ses quatre grands temples impériaux dans la ville, dont la Grande Pagode de l'Oie Sauvage où le moine Xuanzang (immortalisé dans le roman du Voyage en Occident) a rapporté ses manuscrits sanskrits en 645 après seize ans en Inde.

C'est de Chang'an que partait géographiquement la route de la soie. Le couloir du Hexi qui remontant le Gansu, commence ici. Le cosmopolitisme Tang n'aurait pas existé sans ce couloir, et le couloir n'aurait pas servi à grand-chose sans la demande de Chang'an. Les deux provinces se tiennent ; le Shaanxi consomme ce que le Gansu fait passer.
Et puis, en 907, tout s'effondre. Les Tang sombrent après plus d'un siècle de décadence amorcée par la révolte d'An Lushan en 755. La capitale est mise à sac plusieurs fois (notamment en 881 et 904). Les dynasties suivantes (Song du Nord à Kaifeng, puis Yuan, Ming et Qing à Pékin) n'établiront plus jamais leur capitale dans le Shaanxi.
La Chine se déplace vers l'est puis vers le nord-est. Le Shaanxi cesse d'être central, et ne le redeviendra plus.
Cette rupture est l'événement qui structure tout ce qu'on voit dans la province aujourd'hui. Le grand récit du Shaanxi se termine en 907. Tout ce qui vient ensuite appartient à une autre histoire ; celle d'une province ordinaire qui se réorganise autour des fantômes d'un sommet disparu.
Tout est enterré
Une particularité du Shaanxi conditionne complètement l'expérience de voyage. Tout, ou presque, est enterré.
Pas au sens métaphorique. Au sens littéral. L'armée de terre cuite était sous terre quand on l'a découverte en 1974 ; on est descendu dans des fosses pour la voir. Le tombeau de Qin Shi Huang est sous une colline. Les tombeaux des empereurs Han sont sous des tumulus visibles depuis la plaine mais inaccessibles à l'intérieur. Les tombeaux des empereurs Tang sont sous des collines plus grandes encore, parfois constituées de montagnes entières aménagées en mausolées (le Qianling, qui contient l'empereur Tang Gaozong et sa femme l'impératrice Wu Zetian, est sous une montagne de 1 050 mètres d'altitude jamais ouverte).

Trois raisons à cet enfouissement généralisé.
La première est politique. Quand une capitale est conquise puis reconstruite par un nouveau pouvoir (comme Pékin sous les Yuan, puis les Ming, puis les Qing, puis la Chine populaire), les vestiges anciens sont arasés et remplacés. Quand une capitale est abandonnée, comme Chang'an après 907, les vestiges restent en place ; personne ne les détruit, mais personne ne les entretient non plus.
La deuxième est géologique. Le sol du Shaanxi est massivement composé de loess, cette terre jaune fine et meuble apportée pendant les périodes glaciaires par les vents depuis le désert de Gobi. Le loess se dépose à raison de quelques centimètres par siècle, recouvrant patiemment ce qui se trouve dessous. En mille ans, ce sont plusieurs mètres de loess qui ont enterré la Chang'an Tang.
La troisième est destructrice. Les Tang ne se sont pas effondrés tranquillement ; ils ont fini dans le sang. La capitale a été incendiée à plusieurs reprises (révolte de Huang Chao en 881, sac de Zhu Wen en 904) avant que la dynastie ne s'éteigne définitivement en 907. Ce qui n'a pas été brûlé en surface a été progressivement enseveli ensuite.
À Xianyang, à 25 km à l'ouest de Xi'an, dans une plaine que traversent l'autoroute et le TGV, on aperçoit depuis la fenêtre des dizaines de tumulus alignés. Ce sont les tombeaux impériaux, dont la plupart contiennent encore les corps de dynasties entières. Aucun n'est ouvert. La plupart sont anonymes (on sait qu'il y a un empereur dessous, on n'est pas toujours sûr lequel). Selon les archéologues chinois, moins de 5% des sites Tang connus dans la province ont été fouillés à ce jour. Le reste attend.

À quelques kilomètres de Xianyang, il y a le palais Epang (阿房宫), commandé par Qin Shi Huang à la fin de son règne pour remplacer le palais de Xianyang jugé trop petit, devait être le plus grand palais jamais construit dans le monde. Le poète Du Mu, au 9e siècle Tang, en a fait un texte célèbre, la Rhapsodie du palais Epang, où il décrit ses splendeurs et son incendie par Xiang Yu lors de la chute des Qin en -207.
Sauf que les fouilles archéologiques menées depuis 2002 ont établi que le palais n'a jamais été achevé. Tout ce qui a été construit est la terrasse de fondation, immense (1 270 mètres de long, 423 de large, 12 de haut), sur laquelle on n'a retrouvé aucune trace de palais Qin et aucune trace d'incendie. Le palais que Xiang Yu a effectivement brûlé en -207, c'est celui de Xianyang, dont les murs roses et les poutres carbonisées sont, eux, bien documentés. Le palais Epang n'a jamais existé autrement qu'en projet. Et son souvenir fictif a structuré l'imaginaire chinois pendant un millénaire.
On peut difficilement faire plus parfait, pour le Shaanxi : un palais qui n'a même pas eu le temps d'exister, dont la grandeur est entièrement rétrospective et littéraire, et dont le terrassement abandonné a fini par servir, sous les Tang, de cimetière pour le peuple ordinaire.
On traverse donc, sans le voir, l'un des plus grands gisements archéologiques du monde. Au Shaanxi, on marche en permanence sur 2 000 ans d'empire.
Yan'an, ou le pouvoir caché dans une marge
Sur la place de Yangjialing, devant la résidence où Mao a vécu, des cars stationnent par dizaines. Des groupes scolaires en uniforme alignés, des familles avec drapeaux rouges miniatures, des retraités du Parti à casquette suivant un guide muni d'un haut-parleur portatif. On photographie, on chante parfois. C'est le « tourisme rouge » (红色旅游, hóngsè lǚyóu), tourisme patriotique massif en Chine depuis les années 2000, et Yan'an en est l'un des hauts lieux. La ville en vit largement.

On est à 350 kilomètres au nord de Xi'an, sur le plateau de loess, dans un paysage d'érosion à perte de vue où les collines forment des terrasses creusées par l'eau et le vent. Une ville moyenne de 2 millions d'habitants, autrefois trou perdu, devenue lieu de pèlerinage national. Pour comprendre pourquoi, il faut remonter à l'automne 1935.
C'est ici qu'à la fin de la Longue Marche, ce qui restait du Parti communiste chinois s'est installé. Sur les 86 000 hommes partis du Jiangxi un an plus tôt un an plus tôt, environ 8 000 parviennent dans le nord du Shaanxi en octobre 1935. La plupart sont morts en route, tués au combat, par la maladie ou la faim ; d'autres ont été détachés en cours de route pour aller mobiliser les paysans des régions traversées. C'est dans cette région que Mao s'installe, d'abord à Wuqi puis à Yan'an en décembre 1936, où le PCC restera basé jusqu'en mars 1948.
C'est à Yan'an qu'il écrit ses textes théoriques majeurs (De la pratique, De la contradiction, les Causeries sur la littérature et l'art), qu'il structure son armée, qu'il définit les méthodes qui caractériseront le PCC pendant des décennies. Quand il quitte Yan'an, il a les moyens de prendre la Chine. Vingt mois plus tard, il est à Pékin.

Ce qui est intéressant pour notre lecture du Shaanxi, c'est ce que cet épisode dit de la province à ce moment-là.
Mao ne s'installe pas à Yan'an parce que c'est le Shaanxi des Tang. La référence aux grandeurs impériales n'apparaît nulle part dans ses écrits de l'époque. Yan'an n'est pas un retour mystique du pouvoir à son origine. Le PCC s'installe ici parce que c'est possible. La région est isolée, pauvre, difficile d'accès, défendable. Le terrain de loess permet de creuser facilement les habitations troglodytes traditionnelles du nord du Shaanxi, les yaodong (窑洞), qui permettent de loger et de cacher des milliers d'hommes. Les armées nationalistes ne peuvent pas y projeter facilement leurs forces. La géographie protège parce qu'elle ne signifie plus rien.
Et c'est là que cet épisode prolonge, par l'inverse, l'histoire de la province. Mille ans plus tôt, le Shaanxi attirait le pouvoir parce qu'il en était le centre. En 1935, il attire un autre pouvoir précisément parce qu'il est devenu l'angle mort de la Chine. Le Shaanxi avait été quitté par l'empire au 10e siècle ; il retrouve un rôle politique au 20e parce qu'il avait été quitté. Une marge sert parfois à autre chose qu'un centre, mais c'est toujours du fait d'avoir été marginalisée.
Pour les voyageurs français, Yan'an reste un détour assez optionnel. Les sites parlent peu sans le contexte politique chinois. Mais croiser ces cars qui déchargent leurs touristes patriotes aide à comprendre comment la Chine d'aujourd'hui se raconte à elle-même son origine politique récente, et à voir qu'une province peut avoir été stratégique deux fois, à mille ans d'intervalle, pour des raisons exactement opposées.
Aller au Shaanxi : pour voir quoi, au juste ?
Le Shaanxi est l'une des provinces les plus accessibles de Chine. Xi'an est desservie par un grand aéroport international et par les LGV vers Pékin (4h30), Shanghai (6h), Chengdu (3h), Lanzhou (3h). Trois jours suffisent pour Xi'an et l'armée de terre cuite, quatre si on ajoute le mont Huashan, sept ou huit si on pousse jusqu'à Hancheng et Yan'an. Le printemps et l'automne sont les meilleures saisons, l'été étant chaud et humide, l'hiver froid mais sec et peu touristique. Xi'an est éligible au transit sans visa de 144 heures, ce qui en fait l'une des portes d'entrée les plus pratiques pour une première escale en Chine.
Mais ce ne sont pas ces informations qui font le voyage. Ce qui le fait, c'est ce qu'on cherche à voir.
On ne va pas au Shaanxi pour cocher l'armée de terre cuite, faire le tour des remparts à vélo, et manger un biangbiang mian dans le quartier musulman. On y va pour voir une province qui a inventé l'empire chinois il y a 2 200 ans, qui en a été la capitale pendant un millénaire, et qui n'en est plus rien depuis un millénaire. Cette double histoire (un sommet, puis un abandon) explique tout ce qu'on voit ici, jusqu'au sol qui contient bien plus qu'il ne montre.
Cette clé-là, une fois acquise, ne reste pas au Shaanxi. Elle change la façon dont on lit toutes les capitales chinoises qui ont précédé Pékin. Et elle rappelle qu'une civilisation se mesure aussi à ce qu'elle a quitté.
On ne marche pas sur une ville, au Shaanxi. On marche sur le souvenir d'un empire.



