Le Gansu, longue bande étirée du Nord-Ouest chinois, est souvent réduit à une étape sur la route de la soie. C'est ne pas voir qu'il est un organe vital de la civilisation chinoise. Depuis deux mille ans, ce qui se passe dans ce couloir de 1 600 kilomètres détermine si la Chine respire ou s'étouffe, si elle s'ouvre au monde ou se referme sur elle-même.
Pour la plupart des voyageurs qui s'aventurent dans le Nord-Ouest de la Chine, le Gansu est une étape sur la route de la soie. On y va pour Dunhuang, on photographie Jiayuguan, on mange un bol de nouilles à Lanzhou, et on repart en se disant qu'on a fait l'arrière-pays exotique. C'est une lecture honnête. C'est aussi une lecture qui passe à côté de ce que cette province a à raconter.
Parce que le Gansu n'est pas une marge. C'est un organe vital. Depuis 2 000 ans, ce qui se passe dans cette bande étroite de 1 600 kilomètres décide si la Chine est en relation avec le monde ou si elle se replie sur elle-même. Quand le Gansu est ouvert, la Chine respire ; le bouddhisme y entre, les théologies étrangères y trouvent refuge, des moines chinois en partent pour rapporter des sutras d'Inde.
Quand le Gansu se ferme, la Chine s'étouffe ; les Tang décadents perdent leur ouverture cosmopolite, les Ming construisent un mur et s'enferment, le 20e siècle maoïste en fait une zone de secret militaire à l'écart du monde.
Jiayuguan : là où la Chine a dit stop
À l'extrémité ouest du couloir, en pleine steppe désertique, se dresse un fort. Murs de terre damée hauts de dix mètres, doubles enceintes, tours d'angle, portes monumentales. C'est Jiayuguan (嘉峪关), achevé en 1372 sous les Ming. Le voyageur qui arrive ici après avoir remonté le Hexi voit, pour la première fois du voyage, la Grande Muraille telle qu'on l'imagine en France : un mur. Un vrai. En plein vide.

Il faut comprendre où l'on est. Devant le fort, vers l'ouest, il n'y a presque rien ; des cailloux, du sable, du vent. La frontière du Xinjiang est à quelques heures de route, et au-delà commence un autre monde, celui de l'Asie centrale, des Ouïghours, des steppes, des routes vers Samarcande. Derrière le fort, vers l'est, c'est le couloir, et au bout du couloir, la Chine centrale. Jiayuguan n'a pas été construit pour défendre quelque chose contre quelqu'un.
Il a été construit pour dire : ici s'arrête la Chine. Au-delà, ce n'est plus nous.
Une légende vaut la peine d'être connue avant la visite. Quand les Ming ont commandé la construction du fort, l'architecte aurait été sommé de calculer au plus juste le nombre de briques nécessaires. À la fin du chantier, il en restait une, qu'on a posée sur un parapet en attendant de savoir qu'en faire. Cinq siècles plus tard, elle y est toujours. Personne n'a jamais voulu la retirer. C'est l'image parfaite ; un empire qui se ferme et qui laisse, en évidence, le signe qu'il aurait pu aller plus loin.
Cette brique compte plus qu'il n'y paraît. Bien sûr, Jiayuguan n'a pas été construit pour « fermer » la Chine d'un seul geste : c'est d'abord un poste de contrôle militaire face aux Mongols, et les Ming continueront à recevoir des envoyés tributaires d'Asie centrale pendant encore deux siècles.
Mais quelques décennies plus tard, en 1433, les Ming arrêtent les grandes expéditions navales de Zheng He. Plus tard encore, ils édicteront un interdit maritime qui ferme les ports chinois aux échanges privés. Ces décisions ne relèvent pas d'un même geste, et chacune a sa logique propre, mais elles dessinent une même époque ; une Chine qui, par terre comme par mer, se détourne du monde extérieur.
Jiayuguan en est, rétrospectivement, le monument symbolique.

Et ce repli, qui dura peu ou prou jusqu'à la fin du 20e siècle, n'a pas été le premier. Au 9e siècle déjà, les Tibétains de l'empire de Tubo s'étaient emparés du Hexi pour près d'un siècle, et la Chine des Tang, jusque-là cosmopolite, s'était mise à décliner.
Plus près de nous, le 20e siècle a fermé le couloir d'une manière inattendue. Sous Mao, à partir de 1964, le programme du « Troisième Front » (三线建设, sānxiàn jiànshè) a délocalisé vers l'intérieur des pans entiers de l'industrie lourde et stratégique chinoise, par crainte d'une guerre avec l'URSS ou les États-Unis. Le Gansu en a été l'un des grands réceptacles. Le complexe nucléaire 404 dans le désert, la chimie militaire à Lanzhou, le centre de lancement de satellites de Jiuquan : pendant trente ans, le Hexi n'a pas été oublié, il a été caché.
Il s'est modernisé en coulisses, mais pour les besoins du secret militaire, pas pour le monde. C'est une troisième forme de fermeture, et celle dont héritent directement les infrastructures actuelles.
Le Gansu, ce n'est donc pas qu'une histoire ; c'est un baromètre. Quand il se ferme, la Chine s'enrhume. Et quand il se rouvre, il faut quelques années pour s'en rendre compte.
Une géographie qui ressemble à une épée
Sur une carte de la Chine, le Gansu se reconnaît immédiatement. C'est une bande étroite, étirée du sud-est au nord-ouest sur 1 600 kilomètres, parfois large de cinquante seulement. Aucune autre province chinoise n'a cette forme. Et cette forme n'est pas un caprice administratif ; elle épouse exactement un fait géologique, le corridor du Hexi (河西走廊, Héxī zǒuláng), littéralement « le couloir à l'ouest du fleuve Jaune ».
La province administrative actuelle déborde le couloir. Au sud-ouest s'étend la préfecture autonome tibétaine du Gannan, autour de Xiahe. Au sud-est, la région montagneuse de Longnan, plus humide et plus verte que le reste de la province. À l'est, sur le plateau de loess (Qingyang, Pingliang), des paysages de collines érodées qui appartiennent au même monde géographique que le Shaanxi voisin. Mais c'est bien le Hexi qui donne au Gansu son identité historique, sa forme caractéristique et son rôle dans l'histoire chinoise. C'est de lui qu'on parle quand on parle du couloir.

Au sud du couloir, les monts Qilian se dressent jusqu'à plus de 5 000 mètres ; ils marquent le rebord du plateau tibétain. Impossible de passer. Au nord, les déserts de Badan Jaran et de Gobi s'étendent jusqu'à la Mongolie. Impossible de passer non plus. Entre les deux, une étroite gouttière où coulent quelques rivières venues de la fonte des neiges du Qilian, et qui crée une succession d'oasis : Wuwei, Zhangye, Jiuquan, Dunhuang. C'est ce chapelet d'oasis qui a rendu le couloir traversable. Sans elles, le Hexi serait infranchissable.
Conséquence : pendant deux mille ans, tout ce qui voulait passer entre la Chine et l'Asie centrale est passé par là. La route de la soie (en réalité un réseau de pistes plus qu'un itinéraire unique) n'a pas choisi cet itinéraire, elle n'avait pas le choix de l'éviter. Les caravanes de chameaux, les pèlerins bouddhistes, les missionnaires nestoriens, les armées Tang, les envahisseurs mongols, les marchands sogdiens, les moines tibétains : tous ont remonté ou descendu cette gouttière.
Pour un Chinois de l'intérieur, traverser le Hexi voulait dire quitter ou rejoindre la civilisation. Pour un étranger, c'était l'épreuve obligée avant d'atteindre la Chine.
Le voyageur d'aujourd'hui en fait l'expérience à sa manière. Pour aller de Lanzhou à Dunhuang en train, il faut plus de mille kilomètres et une douzaine d'heures. Et pendant douze heures, le paysage est presque toujours le même : la même bande de terre étroite, les mêmes montagnes au sud, le même désert au nord, les mêmes oasis qui défilent à intervalles réguliers comme des stations le long d'une voie unique.
On comprend physiquement, en regardant par la fenêtre, qu'il n'y a pas d'autre chemin.

Cette géographie explique presque tout du Gansu. Sa pauvreté économique : pas de plaine fertile, pas de débouché maritime, peu de ressources, beaucoup de désert. Sa diversité ethnique : Han majoritaires mais aussi Hui dans les villes, Dongxiang (musulmans sinophones spécifiques au Gansu) et Bonan dans le sud-est, Tibétains dans le Gannan, Yugurs (bouddhistes, souvent confondus avec des musulmans mais qui ne le sont pas) et Mongols dans le nord du couloir. Et son rôle hors de proportion avec sa pauvreté dans l'histoire chinoise.
Un couloir n'a pas d'arrière-pays. Il est le passage. C'est ce que le Gansu a été pendant deux mille ans, et ce qu'il redevient aujourd'hui.
Dunhuang : l'archive d'une Chine ouverte
À l'autre bout du couloir, après douze heures de train depuis Lanzhou, ou trois heures depuis Jiayuguan, on arrive à Dunhuang. Une petite ville de 200 000 habitants, posée dans une oasis au milieu du désert de Gobi. Et à 25 kilomètres au sud-est de la ville, dans une falaise de grès rougeâtre, 492 grottes creusées à la main pendant mille ans.
Ce sont les grottes de Mogao (莫高窟), et c'est probablement le site le plus extraordinaire de toute la Chine. Pas le plus spectaculaire, pas le plus connu, mais le plus vertigineux par ce qu'il contient. 45 000 mètres carrés de peintures murales, 2 400 sculptures, et une bibliothèque qu'on a redécouverte par hasard en 1900.

Les grottes ont été creusées entre le 4e et le 14e siècle, soit pendant mille ans, par des moines bouddhistes et leurs mécènes. Chaque dynastie a ajouté ses grottes, ses peintures, ses statues. On y voit l'évolution complète de l'art bouddhique chinois : les Bouddhas longilignes d'influence indienne du 5e siècle, les Bodhisattvas Tang flamboyants du 8e, les paysages Song du 11e. Une encyclopédie visuelle de mille ans de spiritualité chinoise, peinte sur les murs d'une falaise au milieu du désert.
Mais le plus important n'est pas peint. Dans une petite grotte numérotée 17, qu'on appelle la « grotte aux manuscrits », un moine taoïste découvre en 1900 derrière un mur de plâtre une pièce remplie de paquets soigneusement empilés. 50 000 manuscrits, accumulés sur dix siècles, qu'on avait scellés au 11e siècle pour les protéger d'une invasion. En chinois, oui, mais aussi en tibétain, en sanskrit, en sogdien, en ouïghour, en hébreu, en syriaque, en khotanais. Des sutras bouddhiques, mais aussi des textes manichéens, nestoriens (chrétiens d'Orient), juifs, taoïstes. Le plus ancien livre imprimé au monde (un Sutra du Diamant daté de 868) en faisait partie.

Ce qu'on regarde à Dunhuang n'est donc pas un site bouddhique chinois. C'est un dépôt international.
Pendant mille ans, dans cette oasis du désert, des moines chinois ont copié, traduit, archivé tout ce que la route de la soie apportait.
Une civilisation se mesure aussi à ce qu'elle accueille ; Dunhuang est la preuve matérielle que la Chine, à certaines époques, a accueilli massivement, sans peur, avec curiosité.
Les manuscrits ne sont pour la plupart plus à Dunhuang. Entre 1907 et 1924, des explorateurs européens et japonais (Aurel Stein pour les Britanniques, Paul Pelliot pour les Français, Otani Kozui pour les Japonais) ont acheté pour quelques pièces des dizaines de milliers de manuscrits au moine gardien. Ils sont aujourd'hui à la British Library, à la BnF, à l'Ermitage, à Tokyo. La Chine de la chute des Qing, déchirée par les guerres civiles, n'a pas su protéger son archive. C'est une couche supplémentaire de l'histoire d'ouverture et de fermeture ; ce qu'on n'a plus la capacité de garder finit ailleurs.
Pour les Chinois, Dunhuang reste une blessure ; les écrans tactiles du musée moderne, très bien fait, ne s'en cachent pas.
Sur place, le tourisme est très organisé et très chinois. On réserve à l'avance, on visite par groupes, on entre dans un nombre limité de grottes selon des rotations. C'est massif. Mais une fois à l'intérieur, avec une lampe de poche, devant les Bodhisattvas du 7e siècle, ça reste l'un des moments les plus forts qu'on puisse vivre en Chine.
Ce qu'on traverse vraiment
Entre Jiayuguan et Dunhuang, entre Dunhuang et Zhangye, entre Zhangye et Lanzhou, il y a beaucoup de désert et beaucoup de ciel. C'est cela, le vrai Gansu, plus que les sites. Une longue traversée où le paysage change de façon presque imperceptible.

Le ciel d'abord. Dans le Hexi, il est plus haut qu'ailleurs en Chine. L'air sec, l'altitude moyenne autour de 1 500 mètres, et le très faible peuplement font qu'on voit loin, très loin. Les montagnes du Qilian apparaissent au sud avec une netteté qui surprend. Au printemps et à l'automne, la lumière a une qualité particulière, dure et précise. En été, elle écrase. En hiver, elle se voile de poussière jaune.
La poussière, justement. C'est l'élément que personne ne mentionne et qui marque pourtant tout le voyage. Le Gansu est l'une des régions du monde les plus touchées par les tempêtes de sable, surtout au printemps. Du sable fin du Gobi se dépose sur les voitures, sur les fruits des marchés, sur les épaules des manteaux. Si vous idéalisez le Gansu, vous devez savoir qu'il a aussi cette face-là.

Et puis il y a le fleuve. À Lanzhou, le fleuve Jaune traverse la ville en plein milieu, et il porte bien son nom : l'eau y charrie un limon ocre qui le rend opaque, presque solide à regarder. C'est le seul moment du voyage où l'on voit beaucoup d'eau dans le Gansu. Les rives ont été aménagées en longs parcs où les habitants se promènent le soir, font voler des cerfs-volants, jouent au mahjong. La statue de la « Mère du fleuve Jaune » (黄河母亲), sculpture de granite des années 1980, montre une femme allongée veillant sur un enfant ; elle est devenue un point de ralliement pour les photos de mariage.
Voir le fleuve à Lanzhou, après des heures de désert sec, c'est comprendre pourquoi la civilisation chinoise s'est construite autour de ce cours d'eau ; il est la promesse de la fertilité dans un paysage qui n'en offre pas.

Les oasis se succèdent au rythme du couloir, comme des perles enfilées : Wuwei, Zhangye, Jiuquan, Dunhuang. Chacune a son rythme, ses mosquées Hui en pagode, sa cuisine, ses tapis aux motifs centro-asiatiques. À Zhangye, les « Danxia », ces formations géologiques aux strates rouges, jaunes, vertes, sont devenues une attraction très instagrammable depuis 10 ans. Le site est beau, surtout au coucher du soleil, mais bondé. À Xiahe, dans le sud-ouest, ce sont les Tibétains qui dominent le paysage ; le monastère de Labrang, l'un des six grands monastères de l'école Gelug, attire des pèlerins venus de tout le plateau. On y entend tourner les moulins à prières et flotter des drapeaux dans le vent froid.

Les nuits sont fraîches même en été. Le désert se vide de sa chaleur dès le coucher du soleil. À Dunhuang, monter au sommet des dunes de Mingsha à l'aube, voir le sable encore froid prendre lentement la couleur du jour, entendre le silence presque total que seul un souffle de vent dérange, c'est probablement l'expérience la plus pure du Gansu. Quelques chameliers proposent des tours, c'est touristique, mais à 5h du matin la foule n'est pas encore là.
Et puis il y a la pauvreté. Le Gansu est, statistiquement, l'une des trois provinces les plus pauvres de Chine. En s'écartant des grands axes et des sites touristiques, on traverse des villages très rudes, des terres érodées où l'agriculture est difficile, des bourgades qui n'ont pas profité du miracle économique des côtes. Ce n'est pas misérabiliste de le dire ; c'est vrai, et c'est aussi une part du voyage. La Chine n'est pas qu'à Shanghai et Shenzhen.
Le bol de Lanzhou : la respiration quotidienne
Au cœur du Gansu, sur les rives du fleuve Jaune, Lanzhou. Une ville de quatre millions d'habitants, longue et étroite comme la province elle-même, coincée entre deux versants de collines pelées. Capitale provinciale, plaque tournante ferroviaire, centre pétrochimique. Ce n'est pas une ville qu'on visite pour son charme ; c'est une ville qu'on traverse, et qu'on mange.
Parce que Lanzhou a donné à la Chine son plat le plus universel : le bol de nouilles tirées à la main (兰州拉面, Lánzhōu lāmiàn).
Aujourd'hui, dans toutes les villes de Chine, des restaurants à enseigne verte arborant le nom Lanzhou Lamian servent ce bol partout, du matin au soir. Mais pour le manger là où il est né, il faut aller à Lanzhou même, où on le mange au petit-déjeuner, dans des échoppes embuées dès 6 heures, debout au comptoir ou assis sur des tabourets bas.

Un vrai bol de Lanzhou est codifié comme une cérémonie. Cinq éléments visibles : le bouillon clair de bœuf qu'on a mijoté toute la nuit, les nouilles tirées à la main devant vous (le cuisinier prend une boule de pâte, la roule, la fait claquer sur la table, la plie, la tire, en quelques secondes la transforme en fils fins), les rondelles de radis blanc, le rouge du piment, et le vert de la coriandre fraîche. Cinq couleurs, dit-on : le blanc du bouillon, le jaune des nouilles, le rouge du piment, le vert de la coriandre, le clair du radis. C'est la version populaire d'une cuisine d'oasis musulmane.
Mais ce qui rend ce bol intéressant, c'est ce qu'il contient sans qu'on le voit.
Le blé n'est pas une plante chinoise originelle ; il est arrivé en Chine du Nord-Ouest entre 3000 et 2000 avant notre ère, depuis l'Asie occidentale, par les routes du nord-ouest dont le Hexi a été l'une des principales. La technique des nouilles tirées à la main est une technique du nord-ouest, façonnée par des siècles d'échanges avec les voisins centro-asiatiques. Le bouillon halal au bœuf relève d'une tradition musulmane qui n'aurait pas existé sans les Hui, descendants des marchands d'Asie centrale installés en Chine sous les Yuan (13e-14e siècle). Le cumin et le fenouil sont arrivés par caravane. Et la pratique de manger debout le matin, vite, avant le travail, est une habitude urbaine moderne née précisément à Lanzhou avant de gagner toute la Chine.
Un bol de Lanzhou, c'est mille cinq cents ans de Hexi dans un bol. Chaque ingrédient est passé par le couloir. Et chaque cuillère qu'on en avale est une démonstration silencieuse que la Chine, contrairement au cliché, n'a pas tout inventé toute seule. Le Gansu se mange.

La Belt and Road : la géographie rejoue
Sur le quai de la gare de Lanzhou, vers le matin, on peut voir passer des trains de fret extrêmement longs, parfois cent wagons, qui filent vers l'ouest. Ils ne s'arrêtent pas. Ils vont à Ürümqi, puis au Kazakhstan, puis en Russie, puis en Pologne, puis en Allemagne, et certains jusqu'à Madrid. Ce sont les trains du China Railway Express, lancé à partir de 2011, qui relient désormais une cinquantaine de villes chinoises à une vingtaine de villes européennes.
Ils empruntent, à peu de choses près, le tracé de la route de la soie historique. Lanzhou est un de leurs nœuds logistiques majeurs. La province du Gansu, qui avait connu un demi-siècle de fermeture stratégique sous le secret militaire, est redevenue depuis dix ans un axe ouvertement commercial.

C'est l'effet de la Belt and Road Initiative (一带一路, yīdài yīlù), annoncée par Xi Jinping en septembre 2013. L'initiative comporte une dimension maritime (les ports d'Asie du Sud-Est, du Sri Lanka, de l'Afrique de l'Est) et une dimension terrestre, qui passe par le Hexi. Lignes ferroviaires à grande vitesse modernisées, autoroutes neuves, zones de libre-échange à Jiuquan et Wuwei, gigantesque parc éolien dans le Gobi près de Jiuquan (l'un des plus grands au monde), centres logistiques à Lanzhou : la province a vu plus d'investissements visibles en dix ans qu'au cours du demi-siècle précédent.
Et le détail qui change tout : cette accélération s'est appuyée sur une infrastructure déjà là.
Les voies ferrées, les bases industrielles, les routes stratégiques du Troisième Front maoïste ; tout ce qui avait été construit en secret pour des raisons militaires pendant la guerre froide est devenu, à partir de 2013, le squelette logistique d'une géographie ouverte. Le passage du Gansu fermé-militaire au Gansu ouvert-commercial ne s'est pas fait sur table rase. Ce qui s'est joué, c'est une bascule d'usage sur des infrastructures héritées.
Ce qui frappe en voyage, ce n'est pas tellement de voir des chantiers spectaculaires (il y en a, mais c'est moins visible qu'en ville). C'est de comprendre que la géographie qu'on est en train de traverser, ce couloir étroit entre les montagnes et le désert, n'est pas un vestige. C'est, redevenu, un axe vivant. Les trains de marchandises qui partent de Lanzhou aujourd'hui font ce que faisaient les caravanes de chameaux il y a mille ans, et empruntent la même gouttière. La Chine n'a pas inventé une nouvelle route ; elle a relu sa propre carte.
On n'est pas dans une province musée. On est dans une province qui, après quatre siècles de repli inauguré symboliquement par Jiayuguan, après un siècle de tournant maritime forcé par la défaite face aux puissances occidentales (Guerres de l'Opium, ports ouverts, Shanghai comme nouvelle porte), après un demi-siècle de secret militaire, redécouvre son rôle ancien. Que l'on approuve ou non la politique économique chinoise actuelle est une autre question. Le fait géographique, lui, est là : le Gansu respire à nouveau.
Aller au Gansu : pour comprendre quoi, au juste ?
Le Gansu n'est pas un premier voyage en Chine. Les distances sont longues, l'anglais y est peu parlé, le climat est rude (étés brûlants, hivers glaciaux, printemps pollué par les tempêtes de sable), et certains de ses lieux les plus intéressants demandent du temps.
On y entre par Lanzhou, qu'on rejoint en TGV depuis Xi'an en trois heures, ou en avion depuis Pékin, Shanghai, Chengdu. L'itinéraire naturel est ensuite de remonter le Hexi d'est en ouest, en train ou en train à grande vitesse, en s'arrêtant à Zhangye, Jiayuguan, et Dunhuang. Compter dix jours pour faire honneur à l'ensemble, et inclure si possible Xiahe pour le Labrang tibétain et les grottes de Bingling Si (accessibles en bateau depuis le réservoir de Liujiaxia, à deux heures de Lanzhou), qui rappellent que l'art bouddhique du Gansu déborde largement Dunhuang. La meilleure saison va de mai à octobre, avec une préférence pour septembre.
Mais ce ne sont pas ces informations qui font le voyage. Ce qui le fait, c'est ce qu'on cherche à comprendre.
On ne va pas au Gansu pour cocher Dunhuang, Jiayuguan, Lanzhou. On y va pour voir une géographie qui décide, depuis deux mille ans, si la Chine est en relation avec le monde ou pas. Dunhuang sans cette clé, c'est un musée. Avec cette clé, c'est la démonstration matérielle d'une Chine qui a su accueillir massivement. Jiayuguan sans cette clé, c'est un fort. Avec, c'est le monument d'un repli volontaire. Le bol de Lanzhou sans cette clé, c'est de la cuisine de rue. Avec, c'est mille cinq cents ans d'ouverture concentrés dans un bouillon clair.
Et puis, au-delà des sites, il y a le couloir lui-même. Cette longue bande étroite qu'on traverse pendant des heures, ces oasis qui se succèdent, ce ciel haut, cette poussière, ces trains de fret qui passent vers l'ouest. C'est tout cela, le Gansu. Pas une étape exotique. Un organe. Et un organe qui s'est remis à respirer.



