Grande muraille : Mutianyu à 8h ou 11h, deux endroits différents

Grande muraille : Mutianyu à 8h ou 11h sont deux endroits différents

La Grande Muraille de Chine ne se visite pas en un lieu, mais en une section ; et le choix de cette section, autour de Pékin, dépend moins de sa beauté que de la foule que vous êtes prêt à accepter. Badaling, Mutianyu, Jinshanling : chacune répond à une attente différente.

Nous avons quitté Pékin à six heures du matin, dans le noir. La ville défile, ses tours, ses périphériques, puis les immeubles s'espacent, et l'on traverse bientôt des campagnes endormies. Détail qui m'a marqué : nous roulons depuis près d'une heure, à travers villages et collines, et c'est officiellement toujours Pékin. La municipalité déborde très loin de la ville que l'on imagine.

Nous arrivons à Mutianyu vers sept heures et demie. Le soleil se lève à peine. Une gelée blanche couvre les toits, les rampes, les feuilles. Le chauffeur nous dépose devant l'entrée, presque déserte.

Quelle section de la Grande Muraille choisir ?

On ne visite pas « la » Grande Muraille, mais l'une de ses sections aménagées. Le long de ses quelque 8 800 kilomètres, certains tronçons ont été restaurés et ouverts aux visiteurs ; d'autres tombent en ruine, repris par la végétation, et ne se parcourent qu'en randonnée. Le premier choix est donc celui d'un degré de restauration, et il en commande un autre, plus déterminant qu'il n'y paraît : celui de la foule.

La règle est simple. Plus une section est proche de Pékin et bien aménagée, plus elle est accessible ; et plus elle est accessible, plus elle est fréquentée. La vraie question n'est donc pas « quelle est la plus belle section », mais « quel niveau de foule suis-je prêt à accepter ».

Carte des principales sections de la Grande Muraille proches de Pékin

Pour s'y retrouver, trois repères suffisent :

Nous cherchions la muraille des photographies, celle qui ondule sur les crêtes sans une silhouette à l'horizon, mais avec deux enfants et une demi-journée devant nous. Mutianyu réunissait tout cela.

Comment se rendre à Mutianyu (et pourquoi partir si tôt)

J'avais d'abord étudié l'option du bus : départ de la gare routière de Pékin, horaires. Haixia m'a regardé. Partir en pleine nuit prendre un bus avec deux enfants... Un coup de fil à une petite agence locale, et l'affaire était réglée : un chauffeur privé, cinquante euros pour quatre, aller-retour. Le calcul est vite fait.

Le plus simple, de votre côté, est de passer par votre hôtel ; il vous mettra en relation avec ce type de petite agence, qui se charge souvent aussi de réserver vos billets d'entrée.

Grande muraille de Chine
Grande muraille de Chine

Le chauffeur, lui, avait une consigne, donnée avant même de démarrer : départ à six heures. Pour éviter les embouteillages à la sortie de Pékin, et surtout pour arriver à l'ouverture. Il avait raison sur toute la ligne.

Sur la muraille : ce que l'on y fait vraiment

Pas de billet papier. Comme souvent sur les grands sites chinois, l'entrée est associée à votre passeport (à la carte d'identité pour les Chinois) ; il suffit de le présenter. Une navette nous conduit du bâtiment d'accueil jusqu'au pied de la muraille, puis un téléphérique nous hisse jusqu'aux remparts. Comptez une petite heure, du parking au sommet, avant de poser vraiment le pied sur le mur (pauses pipi et café inclues). On peut monter à pied ; c'est un bel effort, et marcher sur la muraille en est un autre.

Nous étions dans une des première cabines du téléphérique. Pendant une petite heure, la muraille a été presque à nous.

Grande muraille de Chine, Hélène
Grande muraille de Chine

Car on imagine une promenade, et c'est une ascension. La section rénovée n'est pas plate : elle monte, elle descend, enchaîne les volées de marches, parfois très raides, d'une tour de guet à l'autre. Les jambes brûlent vite. Nos enfants filaient devant, nous soufflions derrière, et autour de nous les autres visiteurs avaient le même souffle court.

La muraille épouse la crête, et la crête ne fait pas de cadeau.

Grande muraille de Chine
Grande muraille de Chine

Et puis il y a cette sensation qu'on n'anticipe pas : celle d'être perché sur une ligne d'arête. Le mur ne traverse pas le paysage, il le chevauche. Il suit les montagnes, monte avec elles, plonge dans les cols, reparaît plus loin sur le sommet suivant. On le suit des yeux jusqu'à ce qu'il disparaisse derrière une montagne, puis une autre, et l'on comprend alors, physiquement et non plus en chiffres, qu'il continue ainsi sur des milliers de kilomètres.

Il épouse chaque crête avec une obstination qui finit par ressembler à un défi lancé à la géographie.

Grande muraille de Chine
Grande muraille de Chine

Surtout, on se découvre debout sur une limite. On ne voit pas les steppes du nord, ni le monde nomade contre lequel la muraille fut dressée pendant des siècles ; mais on sent qu'il y a un dedans et un dehors, et que l'on se tient exactement sur la ligne qui les sépare. La Grande Muraille n'est pas seulement un monument : c'est un seuil.

Au point haut de la section ouverte se dresse la tour n°20, la plus élevée, celle d'où la vue se déploie le mieux. Un panneau y traduit une formule célèbre : « qui n'a pas gravi la Grande Muraille n'est pas un homme véritable » (不到长城非好汉). On la lit en passant, un peu amusé, comme un slogan pour selfie.

Christophe Durandeau, Grande muraille de Chine
Grande muraille de Chine

Presque au bout de la section, là où une grille ferme le passage, quelques vendeurs s'étaient installés à l'extérieur du mur, boissons et snacks posés sur la pierre. Rien d'officiel, j'imagine ; mais cela fait partie du folklore, et on ne refuse pas une boisson chaude par ce froid.

Militairement, la Grande Muraille a presque toujours échoué. Conceptuellement, elle n'a jamais cessé de réussir. Comprendre pourquoi, c'est comprendre la Chine.

Une ruine que l'on n'a jamais fini de bâtir

En contrebas du rempart, j'ai remarqué des sentiers étroits qui longent le mur. Ce sont les chemins d'entretien, ceux par lesquels on vient réparer, consolider, dégager la végétation. Et je me suis dit que ce devait être une tâche sans fin.

Grande muraille de Chine, Mutianyu

Car la muraille est plantée au sommet de la crête, cernée d'arbres et de broussailles qui n'attendent qu'un relâchement pour repartir à l'assaut des pierres. Le gel la fissure, la pluie la creuse, les racines l'écartent. Là où la plupart des visiteurs voient un monument figé, on finit par voir autre chose : un ouvrage qui s'effondre en permanence, et que l'on relève en permanence. Une ruine que l'on entretient pour qu'elle n'en soit pas tout à fait une.

La muraille n'est pas un objet achevé une fois pour toutes, mais un geste répété à travers les dynasties : bâtir, réparer, prolonger, recommencer. Sa permanence ne tient pas à la solidité de la pierre, mais à la constance de l'entretien. Elle dure parce qu'on ne cesse jamais de la refaire.

L'heure, le seul vrai levier

Au bout de la section, nous avons fait demi-tour. Nous serons restés environ deux heures et demie là-haut, de quoi parcourir tranquillement l'aller-retour de la portion ouverte. C'est en revenant que tout a basculé. Vers dix heures, la foule était devenue gênante, surtout à l'endroit où l'on débouche sur le mur, là où se croisent ceux qui montent et ceux qui repartent. Se déplacer relevait de la patience.

À onze heures, nous avons repris le téléphérique. Il existe aussi un toboggan pour redescendre ; c'est un billet supplémentaire et il est souvent bondé lui aussi à partir de 10h.

Grande muraille de Chine, Mutianyu, file d'attente

Arrivés en bas, les files d'attente s'allongeaient à la station comme au contrôle des billets. La muraille que nous avions eue presque pour nous en arrivant appartenait maintenant à tout le monde.

Voilà le seul vrai levier : pas la section, l'heure. Mutianyu à l'ouverture et Mutianyu à midi sont deux endroits différents.

Sur la route du retour, Haixia et les enfants dormaient déjà.

Une image, pourtant, me reste de cette matinée. En revenant le long du mur, presque arrivés au téléphérique, j'ai croisé un petit groupe, et au milieu, un homme aux lunettes noires, une canne blanche à la main. Lui aussi avait gravi la muraille.

不到长城非好汉.
Qui n'a pas gravi la Grande Muraille n'est pas un homme véritable.

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