Le Qinghai, vaste province du Nord-Ouest chinois située sur le plateau tibétain, est souvent réduite à deux raccourcis : une variante moins compliquée du Tibet, ou un grand espace à paysages spectaculaires. Les deux passent à côté de l'essentiel. Le Qinghai est l'ailleurs chinois ; un territoire où la Chine cohabite avec des mondes qu'elle a administrativement absorbés sans culturellement les assimiler, et qu'elle redécouvre aujourd'hui comme une ressource.
Pour la plupart des voyageurs qui s'aventurent dans le Nord-Ouest de la Chine, le Qinghai est un compromis. On y va parce qu'on voulait aller au Tibet mais sans permis, pour voir du tibétain sans formalités, et accessoirement pour le lac qui a donné son nom à la province. C'est une lecture honnête ; le Qinghai offre effectivement tout cela. C'est aussi une lecture qui passe à côté de ce que cette province a à raconter.
Parce que le Qinghai n'est pas un Tibet allégé. C'est autre chose ; un territoire qui appartient administrativement à la Chine, mais qui ne se ressemble pas. Un ailleurs en altitude où l'on parle six langues, où la plus grande mosquée de Chine voisine avec un grand monastère bouddhique tibétain, où un peuple turcophone musulman a marché 4 000 km au 14e siècle pour s'installer, où la Chine sédentaire-agricole-han telle qu'on la connaît n'a tout simplement jamais réussi à s'imposer.
Aller au Qinghai, ce n'est donc pas voir le Tibet par la petite porte. C'est aller voir un ailleurs intérieur de la Chine, un de ces lieux où la civilisation chinoise contient des mondes qu'elle n'a pas digérés. Cette page propose une clé pour le regarder ainsi.
À vingt-cinq kilomètres de Xining, l'origine du bouddhisme tibétain
À vingt-cinq kilomètres en taxi du centre de Xining, capitale du Qinghai et grande ville chinoise ordinaire avec ses tours en verre et ses centres commerciaux, on arrive devant un grand ensemble de bâtiments à toits dorés, encadrés de stupas blancs : le monastère de Kumbum (塔尔寺, tǎ'ěr sì en chinois ; སྐུ་འབུམ་ sku-'bum* en tibétain). On entre, on traverse une cour, et on se retrouve dans un univers qui n'a plus rien à voir avec ce qu'on vient de quitter.
Des moines en robe pourpre, des pèlerins tibétains qui se prosternent corps entier devant les chapelles, des rangées de moulins à prières qu'on fait tourner d'une main en marchant, l'odeur du beurre de yack qui brûle dans les lampes votives.

Ce qu'on a sous les yeux n'est pas un monastère parmi d'autres. C'est l'un des six grands monastères de l'école Gelug du bouddhisme tibétain (l'école dite « des bonnets jaunes »), et l'un des deux plus importants en dehors du Tibet proprement dit. Sa construction a commencé en 1560 par un petit temple, et le complexe s'est développé à la fin du 16e siècle (autour de 1577-1583) à l'endroit même où serait né, en 1357, Tsongkhapa, le réformateur qui a fondé cette école. Or l'école Gelug, c'est celle à laquelle appartiennent les Dalaï-lamas depuis le 15e siècle. En ligne directe, on est donc devant l'un des lieux d'origine de la lignée des Dalaï-lamas.
La légende raconte qu'à l'endroit où la mère de Tsongkhapa avait enterré son cordon ombilical, un santal avait poussé, dont chaque feuille portait naturellement gravée l'image du Bouddha.
Le premier stupa du monastère, autour duquel toute la suite s'est bâtie, fut érigé pour protéger cet arbre. Aujourd'hui, dans une des chapelles centrales, un descendant supposé de cet arbre se dresse encore, protégé par un cube de verre.
Le bouddhisme tibétain tel que le monde le connaît (l'école Gelug, celle du Dalaï-lama) n'a donc pas son berceau à Lhassa. Lhassa en est la capitale historique, le centre politique, le siège du pouvoir des Dalaï-lamas. Mais le fondateur de l'école, Tsongkhapa, est né ici, à Kumbum. C'est plus tard, après avoir étudié et enseigné au Tibet central, qu'il y a fondé le premier monastère Gelug.

Pourtant, c'est bien sur cette terre du Qinghai que l'homme est né, que la lignée des Dalaï-lamas a son point d'origine, et que l'un des six grands monastères de l'école s'élève encore aujourd'hui. Les autres écoles (Nyingma, Kagyu, Sakya) sont nées au Tibet central et occidental ; mais c'est la Gelug, dont le fondateur vient du Qinghai, qui a fini par dominer le bouddhisme tibétain et par lui donner son visage mondial.
C'est la première porte d'entrée de la clé qu'on va dérouler : le Qinghai n'est pas une marge de la Chine, ce n'est pas non plus une marge du Tibet. C'est un ailleurs propre, qui a hébergé pendant des siècles ce que ni l'un ni l'autre n'auraient su contenir seul.
La Chine qui monte
Pour comprendre pourquoi un foyer spirituel a pu se constituer ici, il faut regarder où l'on est. Le Qinghai occupe la partie nord-est du plateau tibétain, le plus haut plateau du monde. Xining, la capitale, est à 2 275 mètres d'altitude ; déjà plus haut que la plupart des villes européennes. À une heure de route au sud, on est à 3 500 mètres. À deux heures, 4 000. La province entière a une altitude moyenne supérieure à 3 000 mètres, et le sud-ouest, autour de Yushu, dépasse les 5 000.
Cette verticalité n'est pas un décor, c'est une cause. Quand on débarque à Xining le sent dès la première nuit ; respiration plus courte, sommeil moins profond, fatigue inhabituelle dès la première journée. Plus on monte, plus c'est marqué. À Yushu, la moitié des visiteurs prennent du Diamox pour passer la première semaine sans maux de tête.

À cette altitude, la Chine que l'on connaît cesse d'exister physiquement. Plus de rizières, plus de bambous, plus de pagodes émergeant des collines vertes. Les bovins ordinaires ne survivent pas longtemps au-dessus de 3 000 mètres ; on est dans le pays du yack (et de son hybride avec la vache, le dzo, qui supporte les altitudes intermédiaires).
À la place des fermes han, des tentes de feutre noir tendues sur des piquets, plantées au milieu de prairies d'alpage. Plus d'arbres ou très peu, parce que la saison de pousse est trop courte. Un ciel d'un bleu sombre, presque marine, qui surprend la première fois. Et une lumière dure qui fait paraître les distances plus courtes qu'elles ne sont.

Cette géographie a une conséquence démographique simple : la région n'est pas habitable en masse. Le Qinghai, c'est 720 000 km² (plus que la France) et 5,2 millions d'habitants. Sept habitants au km². La Chine côtière en compte plus de six cents. La densité de population du Qinghai est plus proche de celle de la Mongolie ou de la Sibérie que de celle du Jiangsu.
Et de cette faible densité naît tout le reste. L'agriculture intensive est impossible, donc l'élevage nomade reste dominant. La population han, qui s’est historiquement déplacée avec ses techniques agricoles, n’a jamais pu s’implanter sur le plateau de la même façon que dans les autres marges de la Chine. Quand on dit que le Qinghai est l'ailleurs chinois, on ne fait pas qu'une métaphore administrative ; on décrit une réalité physique. La Chine telle qu'on la connaît ne monte pas jusqu'ici.
La mosaïque la plus dense de Chine
De cette géographie naît une humanité particulière. Le Qinghai est, en proportion, l'une des provinces les plus diverses ethniquement de Chine. 54% de Han, 24% de Tibétains, 16% de Hui, 4% de Tu, 2% de Salar, plus des Mongols et de plus petites minorités. Cinq des huit préfectures sont désignées « autonomes tibétaines ». Les Han, dominants ailleurs, deviennent ici une majorité parmi d'autres, plus qu'une majorité écrasante.
Mais les chiffres n'expliquent rien. Pour comprendre ce que cette mosaïque a de singulier, mieux vaut entrer par trois lieux.
Xining, ville-carrefour. La capitale provinciale est une grande ville chinoise de deux millions d'habitants, avec ses immeubles, ses centres commerciaux, ses embouteillages. Mais on y trouve des choses qui ne coexistent nulle part ailleurs. La grande mosquée Dongguan (东关清真大寺), la plus grande de Chine, capacité de 50 000 fidèles le vendredi midi quand la prière déborde sur les rues alentour ; son architecture mêle des éléments de pagode chinoise et des coupoles vertes plus récentes, et c'est l'une des très rares mosquées en Chine où l'on peut, comme étranger, assister discrètement à la grande prière. À quelques pâtés de maisons, le quartier de Bayi où l'on entend parler tibétain dans les boutiques de matériel religieux. Plus loin, le marché de nuit de Mojia, où les Hui font griller des brochettes de mouton dans la fumée et où l'on mange un « yangrou paomo » (soupe de pain au mouton) qui n'existe nulle part ailleurs sous cette forme. Le tout en une heure de marche.

Xunhua et les Salar. À 150 km à l'est de Xining, dans une vallée du fleuve Jaune entourée de montagnes ocre, vit un peuple dont l'histoire vaut la peine d'être connue. Au milieu du 14e siècle, deux frères turkmènes, partis du Samarkand actuel pour échapper à un conflit local, auraient marché vers l'est avec leur clan et un chameau blanc qui transportait un Coran et un sac de terre de leur pays natal. La légende veut que là où le chameau s'est arrêté pour boire et n'a plus voulu repartir, ils ont compris qu'il fallait s'installer. C'est aujourd'hui Xunhua. Leurs descendants, les Salar, sont environ 130 000. Ils parlent encore aujourd'hui le salarien, une langue turque oghouze qui reste linguistiquement proche du turkmène et de l'azéri ; sept siècles de séparation, d'emprunts au chinois, au tibétain et au mongour ont créé une dérive, et l'intercompréhension avec un locuteur turkmène moderne resterait partielle et difficile. Ils pratiquent un islam sunnite. Sept siècles plus tard, une mémoire migratoire intacte, dans une vallée chinoise du plateau.

Tongren et l'école de peinture thangka. Dans la préfecture autonome tibétaine du Huangnan, à 180 km au sud de Xining, vit depuis le 13e siècle l'une des plus grandes écoles de peinture religieuse tibétaine : l'école de Regong (热贡), inscrite au patrimoine immatériel de l'UNESCO en 2009. Les thangkas sont ces peintures bouddhiques sur tissu, encadrées de brocart, qu'on accroche dans les monastères et les maisons. À Tongren, des centaines d'ateliers continuent à les produire selon les règles établies il y a huit siècles, avec des pigments minéraux broyés à la main (lapis-lazuli pour le bleu, malachite pour le vert, or véritable pour les détails). Un grand thangka demande six mois à un an de travail ; les apprentis commencent à six ans.

Trois lieux, trois mondes : musulman sinophone, musulman turcophone, bouddhiste tibétain. Et entre eux, des Han qui ne dominent pas, des Tu qui parlent une langue mongole tout en pratiquant un bouddhisme syncrétique, des Mongols nomades dans les hauteurs. Cette densité-là n'existe nulle part ailleurs en Chine.
Une question s'impose : pourquoi ici ? La réponse est dans la section précédente. Parce que c'est l'ailleurs. Parce que l'altitude, la dispersion, la dureté du terrain ont empêché qu'aucune culture ne s'impose totalement, et ont permis à des mondes très différents de coexister sans se broyer. La mosaïque du Qinghai n'est pas un projet politique de coexistence ; c'est ce qui reste quand aucun acteur n'a la force d'écraser les autres.
Le lac Qinghai et les terres vides
À deux heures de route à l'ouest de Xining, on bascule sur le plateau, et on arrive devant une étendue d'eau immense, bleue, parfaitement plate, qui se perd vers l'horizon. C'est le lac Qinghai (青海湖, lac bleu), qui a donné son nom à la province. 4 500 km², le plus grand lac salé de Chine, à 3 200 mètres d'altitude.

L'eau a une couleur particulière, presque irréelle, due à sa forte salinité et à sa pauvreté en matière organique. Selon la lumière, elle passe du turquoise au bleu nuit. Les rives sont des prairies couvertes en juillet de fleurs jaunes de colza, qui sont devenues l'image canonique du Qinghai sur les réseaux sociaux chinois. Pas d'arbres, pas de relief immédiat, juste le lac, l'herbe, et au loin, vers le sud, les sommets enneigés des monts Qilian.
Pour les Tibétains, le lac est sacré. Certains pèlerins en font le tour complet à pied (la kora), environ 360 kilomètres, ce qui prend une vingtaine de jours en marche normale. D'autres, plus radicalement, font ce même tour en se prosternant tous les trois pas, ce qui demande plusieurs mois. C'est l'un des grands pèlerinages bouddhiques du plateau, moins connu que celui du mont Kailash, mais ancien et continu.
C'est aussi devenu, depuis vingt ans, une destination de tourisme intérieur chinois extrêmement populaire. En juillet-août, les rives s'animent de boutiques à souvenirs et de selfies devant les fleurs de colza. Hors saison (mai-juin, septembre, début octobre), le lieu redevient ce qu'il a toujours été : un grand silence d'altitude, avec des troupeaux qui passent au loin.

À l'ouest du lac commence le bassin du Tsaidam (柴达木), une cuvette désertique de 250 000 km² à 2 700 mètres d'altitude, totalement plate, parsemée de lacs salés et de marais. Officiellement, sa densité de population est d'un habitant au kilomètre carré. C'est l'un des espaces les plus vides de Chine ; pour le voyageur ordinaire, c'est une terre qu'on traverse en train ou en voiture pendant des heures sans rien voir d'autre que le sel qui blanchit le sol et le ciel qui ne change pas.
Plus au sud encore, la réserve naturelle de Hoh Xil (可可西里), 45 000 km² à plus de 4 500 mètres d'altitude, inscrite à l'UNESCO depuis 2017. Il n'y vit presque personne ; quelques rangers, des antilopes tibétaines (dont le braconnage pour la laine shahtoosh a failli causer l'extinction dans les années 1990), des yacks sauvages, des ânes sauvages. C'est l'un des derniers grands espaces protégés du monde où la grande faune circule librement.

Ces terres vides ne se visitent pas. Elles se traversent. Mais leur existence change tout, parce que c'est elle qui rend possible ce que la province est en train de devenir.
L'ailleurs utile
Pendant des siècles, le Qinghai a été l'une des « frontières du nord-ouest » où la cour impériale envoyait ses fonctionnaires disgraciés, ses soldats en garnison loin des leurs, et parfois ses condamnés. La poésie chinoise classique a fait de ces frontières un genre littéraire à part entière (les biansai shi, 边塞诗, « poèmes de la frontière »), où s'expriment la nostalgie de la capitale, la rudesse des paysages d'altitude, et la solitude des hommes éloignés du centre. Le lac Qinghai apparaît dans plusieurs de ces poèmes comme un horizon ultime, un lieu où l'on n'a pas envie d'être.
Pendant un millénaire, le motif s'est répété : être envoyé au Qinghai, c'était être éloigné du pouvoir, des amis, de la civilisation han. La province était un ailleurs politique avant d'être un ailleurs géographique.
Au 21e siècle, ce même « ailleurs » a changé de fonction. Il n'est plus le lieu où l'on relègue ; il est le lieu où l'on produit. La même qualité (le vide, l'altitude, la distance des centres) qui en faisait jadis un châtiment en fait aujourd'hui une ressource. Trois illustrations.
Les fermes solaires du Tsaidam. Profitant de l'altitude, d'un ensoleillement annuel parmi les plus élevés de Chine et de centaines de milliers d'hectares plats inutilisés, le Qinghai est devenu en une décennie l'une des plus grandes capacités solaires installées au monde. Les parcs de Gonghe et de Talatan, près du lac Qinghai, dépassent chacun deux gigawatts ; vus de drone, des dizaines de kilomètres carrés de panneaux noirs alignés sur la steppe, qui produisent de l'électricité acheminée par lignes à haute tension vers les villes côtières. L'ailleurs vide est devenu central pour la transition énergétique chinoise.

La ligne ferroviaire Qinghai-Tibet. Achevée en 2006, c'est l'un des plus grands exploits techniques du monde ferroviaire ; 1 956 kilomètres de Xining à Lhassa, dont le tronçon Golmud-Lhassa, à 80% au-dessus de 4 000 mètres, a nécessité des cabines pressurisées et des fondations spéciales pour rouler sur le permafrost. Géographiquement, le voyage commence ici. Le voyageur qui part pour Lhassa traverse d'abord, pendant douze heures, l'ailleurs. Le Qinghai est devenu, sans le vouloir, le sas par lequel le Tibet est entré dans le réseau de transport chinois.

Le relogement des nomades. Depuis une vingtaine d'années, l'État chinois construit des villages le long des routes du plateau, dans lesquels les familles d'éleveurs tibétains nomades sont incitées à s'installer. Les logements sont souvent fournis à des conditions très favorables, et autour des villages s'installent des écoles, des dispensaires, des commerces, l'électricité et l'eau courante. C'est l'un des chantiers du grand plan chinois d'éradication de la pauvreté qui a marqué la décennie 2010.
Quelqu'un qui traverse aujourd'hui le plateau du Qinghai entre Xining et Yushu voit beaucoup moins de tentes de feutre noires qu'il n'en aurait vu il y a quinze ans, et beaucoup plus de villages aux maisons quasi-identiques. Souvent, à côté des maisons en dur, une tente de feutre reste dressée, comme un compromis entre deux mondes.

Certains voyageurs sont déçus ; ils étaient venus chercher l'image du nomade, et ils trouvent une école et des panneaux solaires. La déception est compréhensible, mais elle mérite qu'on s'y arrête. Vivre en tente à 4 000 mètres, sans école pour ses enfants, sans soins médicaux à moins d'une journée de cheval, est une rudesse que peu d'Européens accepteraient pour eux-mêmes. Et beaucoup de jeunes Tibétains ne le souhaitent plus non plus. La modernité qui arrive chez les peuples nomades arrive partout, le Qinghai n'y échappe pas.
La question intéressante n'est donc pas de savoir si cette transformation est légitime ; elle l'est pour les gens qui en bénéficient autant que pour ceux qui la regrettent. La question est de savoir ce que le voyageur fait, lui, de son regret. Dans une génération, l'image qu'il était venu chercher aura largement disparu.
Le Qinghai contemporain reste l'ailleurs, mais c'est désormais un ailleurs utile. Ce qui ne change pas, c'est sa singularité physique : le vide, l'altitude, l'éloignement, l'espace. Ce qui change, c'est ce qu'on en fait. Aujourd'hui on y produit de l'énergie pour les villes côtières, on y construit des écoles pour les enfants du plateau, on y fait passer des trains vers Lhassa. La logique n'est plus l'éloignement, c'est le déploiement. On voit les deux strates en même temps : les paysages immenses qui n'ont presque pas changé, et les villages neufs, les panneaux solaires, les voies ferrées qui rebattent les cartes en surface.
Aller au Qinghai : pour voir quoi, au juste ?
Le Qinghai n'est pas un premier voyage en Chine. L'altitude impose une acclimatation (les deux premiers jours à Xining sans monter plus haut, beaucoup d'eau, peu d'alcool, un sommeil prolongé), les distances entre les sites sont longues, l'anglais y est presque absent. On y entre par Xining, accessible en avion depuis Pékin (2h30), Shanghai (3h25), Chengdu et d'autres grandes villes, ou en train à grande vitesse depuis Xi'an (5h). Compter au moins une semaine pour Xining, Kumbum, le lac et une excursion vers Tongren ou Xunhua. Mai-juin et septembre sont les meilleures saisons : juillet-août sont la haute saison du tourisme intérieur, à éviter sur les rives du lac.
Mais ce ne sont pas ces informations qui font le voyage. Ce qui le fait, c'est ce qu'on cherche à voir.
On ne va pas au Qinghai pour cocher Kumbum, le lac, les antilopes. On y va pour comprendre qu'il existe, à l'intérieur de la Chine, des ailleurs qu'elle a absorbés sans assimiler.
Kumbum vu comme un monastère exotique, c'est joli ; vu comme l'un des foyers d'origine du bouddhisme tibétain mondial, situé dans une province administrativement chinoise, ça devient saisissant. La grande mosquée Dongguan vue comme une curiosité, c'est anecdotique ; vue comme la plus grande mosquée de Chine, à dix minutes de marche d'un quartier où l'on parle tibétain, ça raconte une cohabitation qui n'existe nulle part ailleurs. Le lac Qinghai vu comme un grand lac salé, c'est beau ; vu comme un lieu sacré, c'est autre chose. Et le Tsaidam vu comme un désert, c'est rien ; vu comme la nouvelle batterie solaire de la Chine côtière, c'est l'illustration parfaite de ce que devient un ailleurs au 21e siècle.
Le Qinghai apprend à voir la Chine autrement. Il apprend que ce grand bloc qu'on appelle Chine n'est pas culturellement homogène ; qu'il contient en lui des mondes qui ne sont pas tout à fait elle, et qu'elle a choisi (ou été contrainte) de laisser respirer leur propre rythme. Et il apprend qu'un ailleurs n'est pas seulement un bout du monde géographique ; c'est aussi, parfois, une zone à l'intérieur, où l'on garde ce qu'on ne sait pas absorber.



