Le Ningxia, ce que la Chine a oublié plusieurs fois

Le Ningxia, ce que la Chine a oublié plusieurs fois

Le Ningxia est souvent réduite à un cliché : la petite province à forte minorité musulmane oubliée du Nord-Ouest de la Chine. Et on passe à côté de l'essentiel. C'est un territoire qui a été plusieurs fois un centre, et qui a été plusieurs fois recouvert : une dynastie effacée par Gengis Khan, un islam chinois millénaire que peu de voyageurs savent reconnaître, des paysages où le passé ne se conserve pas mais se réécrit.

Pour la plupart des voyageurs qui s'aventurent dans le Nord-Ouest de la Chine, le Ningxia est une étape, rarement une destination. On y passe entre Xi'an et le Gansu, on voit Yinchuan, on photographie les dunes de Shapotou, on coche les tombeaux des Xia occidentaux, et on repart en se disant qu'on a vu une province musulmane peu touristique. C'est une lecture honnête, et c'est aussi une lecture qui rate à peu près tout ce que le Ningxia a à dire.

Parce que le Ningxia n'est ni une marge, ni un musée, ni un raccourci vers le Xinjiang. C'est un territoire qui a été plusieurs fois un centre, et qui a été plusieurs fois recouvert. Une dynastie y a régné deux siècles avant d'être méthodiquement effacée par Gengis Khan. Un islam chinois millénaire y existe, qui ne ressemble en rien à celui qu'on imagine. Des couches plus récentes se déposent et se grattent encore aujourd'hui, sous nos yeux.

Et au milieu de tout cela, depuis trente ans, la province s'invente une identité contemporaine inattendue : elle est devenue la première région vinicole de Chine.

Un fleuve, un désert, une frontière

Tenez-vous au sommet des dunes de Shapotou, à la sortie de Zhongwei, et regardez autour de vous. Devant, le fleuve Jaune trace une boucle large et lente, brune comme son nom. Derrière, le désert de Tengger s'étend vers le nord en vagues de sable. Sur votre droite, à peine visible dans la lumière, une muraille de terre battue serpente le long du fleuve. C'est tout le Ningxia dans une seule image ; un fleuve qui fertilise une plaine étroite, un désert qui presse depuis le nord, une muraille qui sépare deux mondes.

Pendant deux mille ans, le Ningxia a été la ligne où la Chine sédentaire des paysans rencontrait la Chine nomade des steppes. Les monts Helan, au nord de Yinchuan, forment une barrière naturelle entre la plaine agricole irriguée par le fleuve et les pâturages mongols. La muraille de terre, construite et reconstruite depuis les Royaumes combattants jusqu'aux Ming, est une cicatrice militaire qui dit où passait la frontière, et qui ne passe plus.

Grande muraille de Chine, Ningxia

Le Ningxia n'a donc jamais été un territoire stable. Il a appartenu aux Xiongnu, puis aux Han, puis aux Wei, puis aux Tangoutes, puis aux Mongols, puis aux Ming, puis aux Qing. Chaque empire l'a tenu un moment, puis l'a perdu, puis l'a repris. C'est ce statut de seuil, plus que n'importe quel monument, qui explique ce qu'on y trouve aujourd'hui.

La civilisation qu'on a effacée : les Xia occidentaux

À une trentaine de kilomètres à l'ouest de Yinchuan, au pied des monts Helan, se dressent des silhouettes coniques en terre brune. De loin, on dirait de grandes termitières. De près, ce sont des tombeaux. Ce sont les mausolées des Xia occidentaux, une dynastie fondée par un peuple aujourd'hui presque inconnu en Europe : les Tangoutes. Peuple de langue tibéto-birmane venu des confins du Tibet oriental, ils se sont installés dans le Nord-Ouest et y ont bâti un empire qui a régné sur le Ningxia, le Gansu et une partie de la Mongolie intérieure entre 1038 et 1227. Près de deux siècles.

Mausolées des Xia occidentaux

Une population estimée à plusieurs millions d'habitants. Une capitale, Xingqing (l'actuelle Yinchuan). Une armée, une administration, une économie, et même une écriture qu'ils ont inventée de toutes pièces, inspirée des caractères chinois mais qui ne se lit pas comme du chinois.

En 1227, Gengis Khan, après une campagne de plusieurs années, prend la capitale tangoute. Ce qui se passe ensuite n'a pas d'équivalent dans l'histoire chinoise. La population est massacrée méthodiquement, les archives brûlées, les temples rasés, les inscriptions martelées. L'ordre du Khan, donné peu avant sa mort, est de ne rien laisser. Les Mongols pratiquaient l'effacement comme un art militaire, mais avec les Tangoutes ils sont allés plus loin : ils ont aboli un peuple.

Le résultat, c'est que pendant six cents ans, personne en Chine ne savait plus lire l'écriture tangoute.

Elle existait pourtant, gravée sur des stèles, peinte dans des manuscrits bouddhiques, imprimée dans des dictionnaires. Mais le code de lecture s'était perdu avec ses derniers utilisateurs. Il a fallu attendre la fin du 19e siècle pour qu'un explorateur russe, Piotr Kozlov, exhume à Khara-Khoto, dans le désert de Gobi, une bibliothèque entière de textes tangouts. Et il a fallu attendre le 20e siècle pour qu'on commence à les déchiffrer. Aujourd'hui encore, le travail n'est pas terminé.

Quand on se promène entre les tombeaux des Xia occidentaux, ce qu'on voit n'est donc pas exactement un site archéologique ordinaire. C'est ce qui reste quand un peuple a été effacé. Les surfaces sculptées qui ornaient les mausolées ont été détruites ; il ne subsiste que les structures de terre, anonymes, sans visage, sans inscription. Ces silhouettes sans qualité sont le monument paradoxal d'une civilisation qui a existé deux siècles et que la Chine, pendant six cents ans, a oubliée.

Un islam chinois qui n'a jamais ressemblé à celui qu'on imagine

La région autonome Hui du Ningxia tire son nom de la minorité Hui, musulmans sinophones qui forment environ un tiers de la population provinciale. Quand on débarque à Yinchuan, on s'attend logiquement à voir des mosquées. On en voit. Et on commet, sans s'en apercevoir, le première erreur de lecture.

Parce que les mosquées Hui, les vraies, celles qui ont mille ans d'acclimatation chinoise, ne ressemblent pas du tout à des mosquées au sens où un Occidental imagine ce mot. Pas de dôme, pas de minaret, pas de bulbe doré. Mais une cour rectangulaire à pavillons, des toits incurvés à tuiles grises, des piliers de bois rouge, des inscriptions calligraphiques en chinois et en arabe stylisé. Vue de l'extérieur, une mosquée Hui ancienne ressemble à un temple bouddhiste ou à un complexe palatial Ming. Vue de l'intérieur, c'est une salle de prière musulmane, avec son mihrab orienté vers La Mecque et ses tapis.

mosquée Najiahu

La grande mosquée de Xi'an, fondée au 8e siècle et reconstruite sous les Ming, est l'une des plus anciennes de Chine ; elle est construite intégralement en architecture chinoise traditionnelle, et beaucoup de visiteurs occidentaux la traversent sans réaliser qu'ils sont dans un lieu de culte musulman. Au Ningxia, la mosquée Najiahu, dans le district de Yongning, suit le même modèle ; pavillons de bois du 16e siècle, cour rectangulaire, toits en pagode.

Cette architecture est la trace visible d'un islam qui s'est patiemment construit depuis le 7e siècle, quand les premiers marchands arabes et persans sont arrivés par la route de la soie. Cet islam a développé sa propre langue théologique, le 经堂语 (jīngtáng yǔ), un sino-arabe d'érudition utilisé dans les écoles coraniques chinoises. Il a vu naître des confréries soufies (Naqshbandi, Qadiri) qui ont leurs propres saints locaux, leurs propres mausolées (les 拱北 gǒngběi), leurs propres lignées de transmission spirituelle.

C'est un islam chinois au sens plein, qui n'a pas attendu le 20e siècle pour exister.

Trois islams au même endroit

C'est ici que les choses deviennent intéressantes, parce que c'est ici que tous les récits binaires s'effondrent.

Quand on circule entre Yinchuan, Wuzhong et Tongxin, on remarque très vite que les mosquées du Ningxia ne se ressemblent pas. Certaines, comme Najiahu, ont la forme traditionnelle en pagode. D'autres, beaucoup plus visibles, plus massives, ont des dômes verts, des bulbes dorés, des minarets. Ces dernières paraissent plus « authentiquement musulmanes » que les premières. C'est exactement l'inverse.

mosquée Najiahu

Les dômes verts et les minarets sont apparus à partir des années 1980. Ils ont été financés majoritairement par l'Arabie saoudite et les pays du Golfe, dans le cadre d'une diplomatie religieuse à l'œuvre dans le monde entier, des Balkans à l'Indonésie en passant par les banlieues européennes. Avec cet argent venait une esthétique, mais surtout une théologie : un islam wahhabo-salafiste hostile aux pratiques locales, aux confréries soufies, à la vénération des saints, à la calligraphie sino-arabe, à tout ce qui faisait précisément la singularité de l'islam Hui chinois.

Pour ces courants importés, les gǒngběi sont de l'idolâtrie ; les mosquées en pagode, une compromission ; le jīngtáng yǔ, une déviation.

Pendant trente ans, cette couche importée a poussé. Des centaines de mosquées chinoises ont été redécorées ou reconstruites au goût du Golfe.

Des imams ont été formés en Arabie saoudite et sont revenus avec une autre lecture. Au Xinjiang, à partir des années 2000, ce processus s'est articulé à un mouvement séparatiste ouïghour, et a donné lieu à une série d'attentats.

À partir de 2018, le Comité central du Parti communiste publie un document d'orientation pour « siniser » l'islam en cinq ans, hors Xinjiang. Le Ningxia publie son propre document de mise en œuvre la même année. Concrètement, cela signifie le démontage des dômes verts, le retrait des inscriptions en arabe sur les enseignes commerciales, parfois le regroupement de plusieurs mosquées en une seule.

mosquée Najiahu

C'est un retour aux « formes traditionnelles chinoises de l'islam ».

Cette troisième strate ressemble, dans son principe, à un débat que la France a connu récemment. Pendant des décennies, l'islam pratiqué en France a été en grande partie financé et piloté depuis l'étranger. À partir des années 2010, l'État français a entrepris d'organiser ce qu'on a appelé un « islam de France » plutôt qu'un « islam en France » : fin des imams détachés, transparence exigée sur les financements étrangers, formation des imams sur le territoire, fermeture administrative de mosquées jugées problématiques.

C'est une logique comparable que la Chine déploie à son tour, dans son propre cadre politique : refuser qu'une religion pratiquée sur son sol soit pilotée depuis l'étranger, et exiger qu'elle s'inscrive dans le cadre national.

Les modalités diffèrent, parfois. Mais le principe est le même, et c'est lui qu'il faut reconnaître si on veut comprendre ce qui se passe au Ningxia. Démonter un dôme vert importé pour revenir à une mosquée en pagode, ce n'est pas effacer l'islam chinois, c'est retrouver sa forme historique.

Que cette réécriture s’accompagne d’un strict contrôle du culte et qu’elle soit critiquée comme une restriction de la liberté religieuse fait aussi partie du tableau.

Il y a donc ici trois islams superposés. L'islam Hui patrimonial (mille ans). L'islam globalisé importé (quarante ans). L'islam sous tutelle d'État (depuis 2018). C'est dans cette superposition que l'on comprend que le Ningxia n'est pas une simple province musulmane, c'est une province où l'islam s'écrit, se gratte et se réécrit, sous nos yeux.

Et puis il y a le vin

Tout ce qu'on vient de raconter pourrait laisser croire que le Ningxia est une province de passé. Ce serait passer à côté de ce qui s'y joue depuis trente ans, et qui est peut-être l'histoire la plus surprenante du Nord-Ouest chinois : le Ningxia est devenu la première région vinicole de Chine.

Le premier vignoble commercial a été planté en 1984, au pied du Helan Shan. Pendant vingt ans, c'est resté confidentiel. Puis, au milieu des années 2000, les autorités provinciales ont identifié le vin comme un levier stratégique, et une nouvelle génération de vignerons chinois a commencé à se former à l'étranger ; Bordeaux, la Bourgogne, l'Australie, la Californie. Ils sont revenus avec un savoir-faire qu'ils ont appliqué à un terroir que personne, en Occident, ne soupçonnait : altitude de 1 100 mètres, ensoleillement deux fois supérieur à celui de Bordeaux, sols caillouteux, hivers si rudes qu'il faut enterrer les pieds de vigne chaque automne à la main.

vignoble, Ningxia

C'est dur, c'est unique, et ça donne des vins concentrés qui, depuis le début des années 2010, raflent des médailles internationales à l'aveugle, parfois face à des grands crus classés français.

Ce qui rend cette histoire intéressante, c'est ce qu'elle révèle psychologiquement.

Une province qui avait perdu ses Tangoutes, vu son islam Hui se faire recouvrir, ses murailles s'effriter, qui n'avait pas de grand récit moderne à proposer au reste de la Chine et au monde, a décidé de s'en fabriquer un. Pas de le retrouver dans un passé enfoui, ni de l'attendre du tourisme. De le fabriquer sur des terres qui n'avaient jamais connu la vigne, avec un savoir-faire emprunté à ses anciens maîtres et patiemment approprié. C'est ce geste qui frappe.

Parce qu'il raconte quelque chose de la Chine contemporaine que les clichés ne disent pas. La Chine qu'on raconte en France oscille entre deux récits : celle qui copie sans rien inventer, ou celle qui écrase son passé pour bâtir des tours. Le Ningxia propose une troisième voie, plus discrète et plus intéressante : une région qui décide qu'elle ne sera pas que la somme de ses effacements, qui emprunte sans honte les outils qu'il lui faut, et qui finit par produire quelque chose qui n'appartient qu'à elle.

mosquée Najiahu

C'est la trajectoire qu'ont connue le Chili, l'Argentine, l'Afrique du Sud au 20e siècle ; c'est la même, à trente ans d'écart, dans une vallée du Nord-Ouest chinois.

Et ce vin ne recouvre rien. Les tombeaux Xia sont toujours là, à quelques kilomètres des premières parcelles. Les mosquées Hui aussi. La muraille de terre aussi. Le vin pousse à côté, sur des terres que personne n'avait jamais cultivées en vigne. Pour la première fois dans l'histoire du Ningxia, une couche s'ajoute sans en effacer une autre.

Aller au Ningxia : pour voir quoi, au juste ?

Le Ningxia n'est pas un premier voyage en Chine. L'anglais n'y est presque pas parlé, les distances entre les sites sont longues, le climat est rude (étés chauds et secs, hivers très froids), et la province ne s'offre pas spontanément ; il faut aller la chercher. On y entre par Yinchuan, la capitale, qu'on rejoint en train à grande vitesse depuis Xi'an (3 heures) ou en avion depuis Pékin, Shanghai, Chengdu. La bonne saison va de mai à octobre.

Mais ce ne sont pas ces informations qui font le voyage. Ce qui fait le voyage, c'est ce qu'on cherche à voir.

Au Ningxia, on ne va pas pour cocher des sites. Les tombeaux des Xia occidentaux, vus comme une attraction, sont étranges et décevants ; vus comme le monument d'une civilisation effacée, ils deviennent saisissants. La mosquée Najiahu, vue comme une mosquée, ressemble à un temple ; vue comme l'aboutissement de mille ans d'acclimatation, elle raconte un islam dont on ignorait l'existence. Les sections de muraille de terre, vues comme un site touristique, déçoivent après la version Ming près de Pékin ; vues comme la cicatrice d'une frontière où la Chine sédentaire touchait le monde nomade, elles montrent où passait le seuil. Les grottes bouddhiques de Xumi à Guyuan, les 108 stupas au bord du fleuve Jaune, rappellent que cette région a aussi été un grand carrefour bouddhique avant d'être autre chose. Et puis il y a les vignobles, qui ne demandent pas à être déchiffrés, simplement goûtés.

Le Ningxia apprend à lire un paysage. Il apprend que la Chine n'est pas un bloc immobile mais une suite de couches qui se déposent les unes sur les autres, parfois en s'effaçant, parfois en coexistant, parfois en inventant quelque chose de neuf à côté.

Et que la question intéressante n'est jamais qu'est-ce qui est authentique ?, mais qu'est-ce qui a été écrit par-dessus quoi, et pourquoi ?

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