Le Henan (河南, hénán) est une province du centre de la Chine, au sud du fleuve Jaune. Considérée comme le berceau historique de la civilisation chinoise. C'est aussi, aujourd'hui, l'une des provinces les plus stigmatisées de Chine.
Dans mon esprit, le Henan avait toujours été une province glorieuse. Anyang et les premiers caractères chinois. Luoyang, capitale des Tang. Shaolin et ses moines guerriers. Le bouddhisme devenu chinois sur cette terre-là.
Quand j'ai commencé à m'intéresser à la Chine, le Henan occupait la place du berceau. Du commencement. D'une certaine profondeur historique chinoise.
Et puis j'en ai parlé avec des Chinois.
À chaque fois, presque la même réaction : un sourire un peu gêné, une plaisanterie, parfois une remarque plus directe. Les Henanren (河南人), les habitants du Henan, comptent parmi les populations régionales les plus stigmatisées de Chine. On les dit arriérés, pauvres, peu fiables.
Le contraste est brutal. Le berceau de la civilisation chinoise est devenu, dans beaucoup de grandes villes du pays, la province dont on se moque.
C'est peut-être pour ça que le Henan est l'une des provinces les plus révélatrices de la Chine. Pas seulement pour ce qu'on y voit, mais pour ce qu'on y comprend du pays contemporain.
Et la première chose que j’ai comprise, je l’ai vue avant même d’arriver au temple. Sur la route de Shaolin.
Sur la route de Shaolin
On arrive au temple de Shaolin depuis Zhengzhou ou Luoyang par une route bordée d'écoles d'arts martiaux. Avant même d'apercevoir le monastère, on voit des groupes d'enfants en survêtement s'entraîner sur des terrains en béton. Cris cadencés. Courses en rang. Coups répétés dans le vide.
Autour de Shaolin, la montagne sacrée ressemble aujourd'hui à une ville-école.
L'école de Tagou, la plus grande, accueille à elle seule plus de 35 000 élèves. Des garçons surtout, de huit à vingt ans, qui se lèvent avant l'aube, courent, frappent, chutent, recommencent.

Un instructeur, ancien élève lui-même, raconte : Beaucoup viennent du Henan rural. Les parents veulent que le fils s'en sorte. Ici, il apprend la discipline. Après, il peut entrer dans la police, l'armée. Ou le cinéma.
Il montre des photos sur son téléphone. Un ancien devenu cascadeur à Hengdian. Un autre garde du corps. Un troisième policier à Zhengzhou. Tous sortis d'ici.
Shaolin est devenu aussi cela : un ascenseur social pour les familles modestes du centre de la Chine.

Le temple, lui, apparaît presque tardivement. C'est ici, selon la tradition, que le bouddhisme chan s'est développé avant de devenir le zen japonais. Mais aujourd'hui, les spectacles de kung-fu se succèdent devant les visiteurs, les navettes déversent des groupes entiers de touristes.
Celui qui s'attend à un monastère silencieux sera déçu. Shaolin se vit aujourd'hui comme un site populaire, pas comme une retraite spirituelle.
Le contraste n'en est que plus frappant. Dans la même vallée coexistent un lieu fondateur de la spiritualité chinoise et des milliers d'enfants qu'on entraîne durement pour leur offrir une chance de mobilité sociale.
Shaolin raconte peut-être mieux que n'importe quel discours ce qu'est devenu le Henan : une terre de prestige ancien où l'effort reste, pour beaucoup, la seule richesse immédiatement disponible.

Ce que disent les Henanais
Aujourd'hui, dans la Chine populaire, les Henanren sont l'une des populations régionales les plus stigmatisées du pays. Quand un Pékinois ou un Shanghaien plaisante sur les Henanais, c'est rarement amical.
Mais le plus intéressant n'est pas ce que les autres disent du Henan. C'est la manière dont les Henanais eux-mêmes en parlent.
Wang, chauffeur de taxi à Zhengzhou, a passé quinze ans sur des chantiers à Shenzhen avant de revenir s'occuper de ses parents. Quand on lui demande comment les gens le regardaient là-bas, il rit. Comme des paysans.
Il marque une pause. C'est ce qu'on était, alors.
Il dit ça sans colère. Ses enfants, eux, vivent à Shanghai et à Hangzhou. On ne les regarde plus comme ça.

À Luoyang, un étudiant rentré pour les vacances dit qu'il ne reviendra probablement pas vivre au Henan après son diplôme à Pékin.
Ici, il n'y a pas les opportunités. Mais ailleurs, on n'est jamais complètement chez soi.
C'est peut-être ça qu'on entend le plus souvent au Henan. Pas une plainte. Plutôt une conscience un peu fatiguée d'habiter une province que la Chine contemporaine regarde comme son passé.
Une province qui fut longtemps le centre du pays, et qui observe aujourd'hui ce centre s'être déplacé ailleurs.
Luoyang, les pivoines et les hanfu
À Luoyang, la mémoire des Tang revient dans la rue.
Mi-avril, la ville entière se couvre de pivoines. Le festival attire des millions de visiteurs venus de toute la Chine. Sous les Tang, Luoyang était la ville des pivoines ; une légende raconte que Wu Zetian, irritée que les fleurs refusent de s'ouvrir sur ordre, les aurait bannies ici. La ville les a gardées.
Aux grottes de Longmen, au sud de Luoyang, des dizaines de jeunes filles en hanfu Tang se font photographier devant les Bouddhas. Robes longues, manches flottantes, coiffures compliquées, éventails. Elles louent les costumes pour quelques heures, posent avec leurs amies, ajustent une manche, recommencent. Les photos partent aussitôt sur Xiaohongshu ou Douyin.

À quelques mètres, un vieil homme pose un bâton d'encens devant une niche secondaire.
Ce n'est pas un contraste. C'est une continuité.
Les jeunes femmes ne jouent pas simplement à la Chine impériale. Elles rejouent cette époque là où elle s'est réellement déroulée. À Luoyang, le passé chinois cesse d'être abstrait ; il redevient un décor habitable.

Et Longmen lui-même raconte cette transformation. Pendant quatre siècles, du 5e au 9e siècle, des milliers de statues bouddhiques ont été sculptées dans la falaise au bord de la rivière Yi. À mesure qu'on avance, les visages changent. Le Bouddha venu d'Inde prend peu à peu des traits chinois.
Le grand-père qui prie devant les niches et les jeunes filles en hanfu ne font peut-être pas des choses si différentes. Les uns comme les autres participent à leur manière à cette vieille habitude chinoise : absorber ce qui vient d'ailleurs jusqu'à le rendre impossible à distinguer de soi-même.

Kaifeng la nuit
Le soir, à Kaifeng, la rue Gulou ouvre ses étals. Et c'est là, plus que dans les musées, qu'on comprend la ville.
Les stands s'alignent sous les lampions jaunes. Vapeurs blanches. Cris des vendeurs. Hu la tang qui mijote dans les grands woks, guantang baozi brûlants qu'on aspire à la paille, brochettes d'agneau au cumin, tofu frit luisant d'huile épicée. On mange debout ou sur de petits tabourets en plastique pendant que les vendeurs s'interpellent d'un stand à l'autre.

Puis vient le vertige.
La rue Gulou existait déjà sous les Song. Pas exactement ici ; la Kaifeng impériale repose aujourd'hui plusieurs mètres sous terre, enfouie par les crues du fleuve Jaune. Mais presque sur le même tracé. Au début du 12e siècle, Kaifeng était probablement la plus grande ville du monde. Les marchés restaient ouverts toute la nuit. Le commerce débordait déjà dans les rues. On y utilisait du papier-monnaie pendant qu'une grande partie du monde médiéval vivait encore autrement le temps urbain.
Et cette ville n'a pas complètement disparu.
Dans le célèbre rouleau des Song Le long de la rivière à la fête Qingming, Zhang Zeduan peint les ponts encombrés, les marchands, les porteurs, les bateaux, les cuisines de rue. Quand on regarde ensuite Gulou un soir d'été, la continuité est troublante. Les mêmes vapeurs dans la nuit. Les mêmes silhouettes penchées au-dessus d'un bol fumant.
Puis la cour Song fuit vers le sud après la prise de Kaifeng en 1127.
Le centre de gravité chinois glisse progressivement vers les côtes et le delta du Yangtsé. Le Henan cesse peu à peu d'être le cœur du pays.
Aujourd'hui encore, Kaifeng tente parfois de rejouer son passé. Le parc de Millennium City reconstitue les scènes du rouleau de Zhang Zeduan avec comédiens et costumes Song.

Mais le vrai Kaifeng est ailleurs. Dans la rue Gulou, le soir, au milieu des fumées et des voix.
Une ville qui ne ressuscite rien, parce qu'elle n'a jamais cessé de vivre.
Anyang, où la langue a commencé
Anyang, dans le nord du Henan, est moins visitée. Une ville discrète, qu'on traverse souvent sans s'arrêter. Et pourtant, quelque chose qui dure encore a commencé ici.
Dans les années 1920, des archéologues ont mis au jour, sur le site de Yinxu, des milliers d'os de tortue et d'omoplates de bœuf couverts d'inscriptions. Ils datent de la fin de la dynastie Shang, plus de mille ans avant notre ère.
Les devins de la cour royale y gravaient leurs questions avant de passer les os au feu : récoltes, guerres, naissances, météo. Les fissures produites par la chaleur étaient ensuite interprétées comme des réponses des ancêtres.
Trois mille ans plus tard, les caractères sont encore là.

Au musée de Yinxu, on s'approche d'une vitrine. Sur un os jauni par le temps, certaines formes paraissent étrangement familières. Pas exactement les caractères qu'on tape aujourd'hui sur un téléphone, mais déjà quelque chose de reconnaissable.
C'est peut-être ce qu'il y a de plus troublant à Anyang. La sensation que l'écriture chinoise n'a jamais vraiment été interrompue ; qu'entre ces gravures anciennes et les messages envoyés aujourd'hui sur WeChat, il existe encore un fil visible.
Et tout cela tient dans presque rien.
Pas de spectacle. Pas de mise en scène. Juste un os derrière une vitre, et l'impression silencieuse d'être là où une civilisation a commencé à s'écrire elle-même.

Le fleuve qui se souvient
Le fleuve Jaune coule au nord de Zhengzhou. Large, opaque, brun-jaune comme son nom. Des barges avancent lentement sur l'eau épaisse. Des pêcheurs attendent sur la rive. L'air sent la terre humide et la boue.
On comprend vite que ce fleuve n'est pas seulement un paysage.

Le limon qu'il transporte a fertilisé la plaine du Henan pendant des millénaires. Mais ce même limon soulève peu à peu le lit du fleuve. Par endroits, au Henan, le fleuve Jaune coule aujourd'hui au-dessus des plaines, retenu par des digues.
Quand elles cèdent, le fleuve change de cours et emporte tout.
Kaifeng a été inondée plusieurs fois. La ville des Song repose désormais sous plusieurs mètres de sédiments.
Une de ces catastrophes fut volontaire. En 1938, pour ralentir l'avancée japonaise, le gouvernement nationaliste fait détruire les digues à Huayuankou, près de Zhengzhou. Le fleuve change de trajectoire pendant près de dix ans. Des centaines de milliers de personnes meurent. Des millions d'autres sont déplacées.
Le Henan porte encore cette mémoire-là.
Sur la rive, un pêcheur remonte sa ligne, vide. Il sourit et recommence.
Vu d'ici, on comprend pourquoi le fleuve Jaune a longtemps été appelé « la douleur de la Chine ». Et pourquoi, malgré tout, les Chinois continuent de le regarder avec une forme de tendresse.
Au Henan, le fleuve est à la fois ce qui nourrit et ce qui détruit.
Visiter le Henan
Le Henan n'est probablement pas la meilleure porte d'entrée pour découvrir la Chine. Pékin ou Xi'an sont plus immédiates. Le Henan demande un peu plus de familiarité avec le pays ; ou peut-être simplement l'envie d'une Chine moins spectaculaire, plus souterraine.
L'accès est pourtant très simple. Zhengzhou, la capitale provinciale, est l'un des grands nœuds ferroviaires chinois : Pékin, Xi'an, Wuhan ou Shanghai se rejoignent facilement en TGV. Depuis Zhengzhou, Luoyang et Kaifeng sont à moins d'une heure de train.
Un itinéraire de cinq ou six jours permet déjà de saisir l'essentiel : le musée provincial et le fleuve Jaune à Zhengzhou ; Anyang et les inscriptions oraculaires ; Luoyang, Longmen et Shaolin ; puis Kaifeng et ses marchés de nuit.
Le printemps et l'automne sont les saisons les plus agréables. Mi-avril, les pivoines de Luoyang attirent des visiteurs de toute la Chine.
Mais on ne vient pas vraiment au Henan pour cocher des sites. On y vient pour voir ce que devient une ancienne capitale quand l'histoire s'éloigne d'elle. Pour comprendre comment la Chine regarde son propre passé ; avec fierté parfois, avec gêne aussi.
Le Henan ne se livre pas immédiatement. C'est peut-être pour ça qu'il reste longtemps en tête.


