Cité interdite de Pékin : le palais qu'on peut traverser sans le voir

Cité interdite de Pékin : le palais qu'on peut traverser sans le voir

La Cité interdite est l'un des sites les plus visités au monde, et l'un des plus faciles à manquer. On peut la remonter du sud au nord, ressortir trois heures plus tard avec l'impression d'avoir vu beaucoup de pierres et peu de choses. Le complexe est moins un monument qu'une machine politique construite en pierre, et c'est ce qui se cache derrière les bâtiments qu'il faut apprendre à voir.

Il est huit heures du matin quand le chauffeur nous dépose sur le côté de la Cité interdite. On ne se gare pas sur l'avenue Chang'an (c'est impossible), alors la voiture nous laisse un peu à l'écart et nous finissons à pied. Il y a déjà du monde, beaucoup de monde : ceux qui se dirigent vers l'entrée du palais, et ceux qui traversent vers la place Tian'anmen, juste en face. Deux flots qui se croisent, deux files, deux destinations.

Nous suivons Ting, notre guide francophone. Elle sait où aller, et c'est précieux : ici, l'hésitation se paie en minutes et en mètres. J'ai en tête les images du Dernier Empereur, ce petit garçon perdu dans des cours démesurées. Nous passons sous la Porte du Méridien (午门), et nous y sommes.

Une idée va guider toute cette visite, alors autant la poser tout de suite. La plupart des visiteurs viennent regarder des bâtiments : des toits jaunes, des salles du trône, des dragons sculptés. Mais la Cité interdite n'est pas vraiment un monument. C'est une machine politique construite en pierre, pensée pour mettre en scène, filtrer et ordonner le pouvoir.

Une fois qu'on tient ce fil, tout le reste se lit autrement : les murs, les distances, les portes, et jusqu'à la façon dont, aujourd'hui encore, on nous fait avancer.

Réserver ses billets pour la Cité interdite

On imagine que la visite commence à l'entrée. En réalité, elle commence des jours plus tôt, devant un écran. Et pour une famille franco-chinoise comme la nôtre, c'est déjà une petite leçon.

La réservation est obligatoire et nominative : le billet est uniquement lié à votre passeport (ou à votre pièce d'identité chinoise), que l'on scanne à l'entrée. Il n'y a donc pas de « billet » à proprement dit.

Foule sur le chemin de la cité interdite
Cité interdite, Jeux d’ombre et de lumière, Pékin

Premier détail qui surprend, nous ne réservons pas par le même chemin. Les visiteurs chinois passent par un mini-programme WeChat, qui exige un numéro de téléphone chinois. Les étrangers passent par le site officiel du musée, avec un passeport et une adresse email. Deux portes numériques pour le même lieu.

Les billets sont mis en ligne chaque soir à 20 h pour la date J+7, et la course commence aussitôt.

Selon votre itinéraire, vous ne pourrez pas toujours réserver avant même d'avoir quitté la France ; il faudra parfois vous en occuper une fois sur place, depuis la Chine. Et n'espérez pas trop rattraper le coup au guichet, il y a très peu de chances d'obtenir une entrée le jour même. À noter aussi, le palais est fermé le lundi (sauf jours fériés nationaux).

Cette difficulté d'accès n'est pas la seule raison pour laquelle nous avons choisi de nous faire accompagner. Plusieurs amies d'Haixia, qui avaient déjà visité la Cité interdite, nous avaient raconté la même expérience : elles avaient traversé le palais d'un bout à l'autre avec la sensation étrange d'être passées à côté de l'essentiel.

Christophe Durandeau et sa famille, Pavillon de l'Harmonie suprême

Dans notre cas, avec deux canaux de réservation différents à gérer, nous avons préféré tout déléguer à une petite agence locale. Elle nous a trouvé des billets sur le même créneau, puis nous a envoyé Ting, notre guide francophone, accompagné d'un chauffeur. Si vous recherchez ce type de service, le plus simple est souvent de demander conseil à l'accueil de votre hôtel. Il vous mettra généralement en relation avec une agence locale.

Finalement, on n'entre pas dans la Cité interdite ; on y est admis. Hier, c'était l'empereur qui décidait qui franchissait les murs. Aujourd'hui, c'est un quota, un QR code et un nom qui doit correspondre. Le filtre a changé de nature, pas de principe.

Pourquoi Pékin est-elle organisée en cercles concentriques ? La réponse se trouve dans un palais du 15e siècle.

L'axe central : un palais pensé pour vous tenir dehors

Le nom chinois dit tout. 紫禁城, la « Cité pourpre interdite ». Interdite, parce que pendant près de cinq siècles, on n'y entrait pas sans y être appelé. Pourpre, en référence à l'étoile polaire, autour de laquelle tout le ciel semble tourner. L'idée est là, dans le nom : l'empereur est le point fixe, et le monde s'ordonne autour de lui.

Cité interdite, Pékin
Architecture traditionnelle, Cité interdite, Pékin

Quand on entre par le sud, on le ressent physiquement. Tout est aligné. Une grande porte, une grande cour, une grande salle, et de nouveau une porte, une cour, une salle. L'axe central vous prend par la main et vous tire vers le nord, salle du Trône après salle du Trône. C'est impressionnant, c'est voulu, et c'est exactement là que le piège se referme.

Cité interdite

Car si vous vous contentez de suivre cet axe, le palais vous raconte une seule histoire : celle du pouvoir, frontale, écrasante, théâtrale. La version officielle de lui-même. Or la Cité interdite n'est pas un couloir. C'est une ville. Et une ville ne se comprend pas en traversant son artère principale au pas de course.

Et c'est là que la chose devient vertigineuse. Cet axe qui vous aspire vers le nord n'est pas un simple parcours de visite : c'est la trajectoire que l'architecture avait tracée, il y a cinq siècles, pour les sujets convoqués devant l'empereur.

Cité interdite, Pékin, Toits traditionnels chinois
Architecture traditionnelle, Cité interdite, Pékin

En remontant le palais avec la foule, vous rejouez sans le savoir cette chorégraphie. Devenu musée, le bâtiment continue d'orienter le regard exactement comme il orientait celui des sujets d'autrefois. C'est tout l'art de cette architecture : elle n'a pas seulement abrité le pouvoir, elle le mettait en scène, et elle fait encore son effet sur vous.

Un lieu qui ne se livre pas tout seul

Reste à s'extraire de cet axe, et c'est plus facile à dire qu'à faire. Je vais être honnête : la Cité interdite est l'un de ces endroits qu'on ne saisit pas facilement. On peut s'y perdre par manque de repères, enchaîner des cours qui se ressemblent, lire trois panneaux et décrocher. Ce n'est pas un défaut, ni de votre part ni de la sienne. C'est simplement un lieu qui ne se livre pas tout seul, où l'évidence apparente (l'axe, les grandes salles) cache l'essentiel.

Chacun a sa façon de visiter, et plusieurs manières de se donner des repères. Le mini-programme WeChat interactif du musée et les audioguides font très bien le travail : ils vous situent et vous racontent les lieux à votre rythme.

Cité interdite, Pékin
Chine en famille, Cité interdite, Pékin

Une guide ajoute un cran, surtout en famille ou en petit groupe, parce qu'il y a de l'échange : on pose des questions, on rebondit, on s'arrête sur ce qui nous intrigue plutôt que sur ce qu'un parcours a décidé pour nous. C'est ce qui a pesé pour nous : une visite à plusieurs, avec des enfants, vit mieux quand on peut dialoguer.

Dès les premières cours, Ting nous montre des détails que nous n'aurions jamais vus seuls : la symbolique d'une statue, la fonction d'un bâtiment latéral, le sens d'une couleur sur un toit. Il y a ce que l'on voit, et puis il y a les histoires qui se cachent derrière. Les enfants écoutent, parfois captivés, parfois occupés à composer leurs propres photos. Les deux nous vont très bien.

Foule dans la Cité interdite

Reste la foule. On ne la sent pas trop dans les cours latérales ; elle vous tombe dessus d'un coup devant les grands bâtiments centraux, où l'accès devient difficile, parfois impossible. On peut trouver ça frustrant. Mais chacun a aussi le droit d'être ici, et cette pensée change tout : la foule n'est pas un obstacle à la visite, elle fait partie de ce que la Cité interdite signifie aujourd'hui.

Le harem de la Cité interdite,  : un mythe à déconstruire

À un moment, Ting nous emmène vers le nord du complexe et nous montre le « palais arrière » (后宫). En français, on traduit souvent par « harem impérial », et c'est là que le malentendu commence.

Le mot « harem » charrie tout un imaginaire occidental, sensuel et clos, qui dit beaucoup de nos fantasmes et très peu de la réalité de ces lieux. Le palais arrière était d'abord la sphère domestique de l'empereur : impératrice, concubines, enfants, mais aussi une administration entière, une hiérarchie, un personnel nombreux, des intrigues bien réelles et des codes très stricts. Une organisation, plus qu'une rêverie.

Chine en famille, Cité interdite, Pékin
Cité interdite, Pékin

C'est exactement le genre d'endroit où il faut oublier ce qu'on croit savoir avant de regarder. Nous discutons longuement avec Ting de la vie quotidienne entre ces murs, des rivalités, de la place des femmes dans ce système. De quoi remplir un article entier ; c'est d'ailleurs ce que j'ai fait ici.

Le jardin impérial : du minéral à l'intime

Une chose finit par s'imposer à mesure qu'on avance : il n'y a presque pas de végétation. Tout est minéral. Le pavé, la pierre, le marbre, les vastes cours nues sous le ciel. On a longtemps expliqué cette absence d'arbres par des raisons de sécurité (pas de cachette possible) et de mise en scène (rien ne doit distraire de l'architecture, ni casser la perspective).

Cité interdite, Parc et jardin, Pékin
Architecture traditionnelle, Cité interdite, Pavillon chinois, Pékin

Quelle que soit la raison, l'effet est là : la pierre vous tient à distance, elle organise, elle impose. C'est un décor de pouvoir, pas un lieu où l'on s'attarde.

Et puis on approche du nord, là où se trouvaient les appartements, et quelques arbres apparaissent enfin. Le basculement se produit vraiment dans le jardin impérial, tout au bout. Le contraste est saisissant. De vieux arbres noueux, des rochers travaillés, des pavillons à taille humaine. Soudain, on respire autrement. On passe du palais qui se montre au lieu où l'on vivait.

Toiture dorée et arbres noueux, jardin impérial, cité interdite

Voilà une clé que la visite vous offre sans un mot : la Cité interdite tient en deux registres. Le minéral, c'est la fonction publique du pouvoir, ce qu'il donne à voir. Le végétal, ce petit jardin gardé pour la fin, c'est l'intime, le repli, la part qu'on ne montrait pas. Vous avez parcouru les deux dans le bon ordre, du plus officiel au plus secret.

De la Cité interdite au Musée du Palais

En 1925, le palais a changé de nom. 紫禁城 (la cité interdite) est devenu 故宫 (l'« ancien palais »), aujourd'hui le Musée du Palais. Le lieu le plus fermé de Chine est devenu l'un des musées les plus fréquentés de la planète, avec des millions de visiteurs chaque année.

Le signe le plus parlant de ce basculement, on le croise dans les cours. Des jeunes femmes déambulent en hanfu (汉服), et prennent la pose devant un mur rouge ou une enfilade de toits. Elles louent un costume d'inspiration impériale pour se photographier dans le palais où, jadis, seuls l'empereur et sa cour pouvaient porter de tels habits. Ce n'est pas du déguisement touristique au premier degré ; c'est un rapport très contemporain au passé, à l'image, à une certaine fierté culturelle (le fameux guochao, cette vague qui réhabilite l'esthétique traditionnelle chez les jeunes Chinois).

Cité interdite, Guochao, Pékin
Cité interdite, Parc et jardin, Pékin

Pendant des siècles, des millions de personnes ont vécu à l'ombre de ces murs sans jamais en franchir les portes. Aujourd'hui, ce sont elles qui remplissent les cours, prennent des selfies en costume impérial et guettent chaque soir l'ouverture des réservations pour décrocher un billet. La Cité interdite n'a pas changé d'apparence. Mais les gens qui l'occupent racontent une autre histoire.

Que faire après la Cité interdite

En sortant par la porte nord, au bout de presque quatre heures, il reste une chose à faire avant le déjeuner : monter au parc Jingshan, juste derrière. De là-haut, on découvre enfin ce qu'on vient de traverser, l'axe entier déroulé sous les yeux, l'océan de toits dorés, la symétrie qu'on devinait sans la voir d'en bas. Le dessin d'ensemble se révèle d'un coup. Nous consacrons un article à part à cette colline.

Et pour celles et ceux que la foule a découragés, sachez que la Cité interdite de Pékin n'est pas la seule. À Shenyang, dans le Dongbei (la région d'Haixia), se trouve une autre Cité interdite, plus petite, première capitale des Qing avant qu'ils ne s'emparent de Pékin. On y vit une tout autre expérience : moins de monde, une échelle plus humaine, et une autre page de l'histoire chinoise, celle d'avant la conquête.

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