Quand on pense au cinéma chinois depuis la France, on pense rarement à la comédie. C'est un angle mort. Pourtant, les comédies dominent le box-office chinois : sur les dix plus gros succès de l'histoire en Chine, la majorité sont des films drôles. La raison est simple : la Chine a ses propres traditions comiques, ses propres codes, ses propres stars, et ils ne voyagent presque pas.
L'humour est culturel par essence ; il suppose des références partagées, des jeux de mots qui ne se traduisent pas, des situations qui font rire à Chengdu et tombent à plat à Paris. C'est justement ce qui rend la comédie chinoise passionnante : elle montre une Chine qui se regarde elle-même avec ironie, tendresse ou férocité, sans se soucier de ce qu'en pensera le reste du monde.
Rire en Chine : quelques repères
L'humour chinois au cinéma a deux sources principales. La première vient de Hong Kong : c'est le mo lei tau (無厘頭, transcrit 无厘头 en mandarin), littéralement « sans queue ni tête », un style absurde et anarchique dont Stephen Chow est le maître. Le mo lei tau repose en partie sur des jeux de mots en cantonais qui ne passent pas à l'identique en mandarin ; pourtant, le terme a été adopté sur tout le continent pour désigner un humour de l'absurde au sens large. Les films de Chow, doublés en mandarin pour le marché continental, y perdent une couche de calembours mais conservent l'essentiel : l'humour physique, les ruptures de ton, la parodie de genre. C'est ce qui explique que Chow soit devenu une star dans toute la Chine, même si le public de Pékin et celui de Hong Kong ne rient pas toujours exactement aux mêmes répliques.
La seconde source est continentale, et elle domine la comédie chinoise d'aujourd'hui. La satire sociale de Ning Hao, l'autodérision douce-amère de Xu Zheng, et surtout le phénomène Mahua FunAge (开心麻花) : cette troupe de théâtre comique adaptée au cinéma remplit les salles avec un humour de situation accessible, des quiproquos et des personnages ordinaires piégés dans des circonstances extraordinaires. C'est un cinéma sans prétention qui explose pendant la période du Nouvel An chinois (le 春节档, chūnjié dàng), la saison où la Chine va massivement au cinéma en famille.
Un dernier repère, commun aux deux traditions : les héros sont presque toujours des perdants. Des petits, des modestes, des ratés magnifiques. L'humour naît de l'écart entre leurs ambitions et leur réalité, et la résolution passe rarement par la réussite individuelle ; elle passe par les liens (l'amitié, la famille, la loyauté) qui finissent par compenser tout le reste.
Shaolin Soccer (少林足球, Stephen Chow, 2001)

Un ancien moine Shaolin au chômage croise un entraîneur de football discrédité. Ensemble, ils montent une équipe composée d'anciens condisciples du temple, chacun maître d'une technique martiale qu'il applique au ballon rond. Le résultat est un spectacle joyeusement absurde : les tirs traversent les murs, les gardiens font des saltos, le terrain se déforme sous les coups. Le film a été un triomphe en Asie et un choc pour les spectateurs occidentaux qui découvraient le mo lei tau de Stephen Chow.
Derrière le délire, le film porte un message récurrent chez Chow : le kung-fu n'appartient pas aux élites, il appartient à ceux qui n'ont rien d'autre. Ses héros sont toujours des gens que personne ne regarde, et qui se révèlent quand on leur donne une chance.
Crazy Kung-Fu (功夫, Stephen Chow, 2004)

Shanghai, années 1940. Sing, un petit escroc sans envergure, veut rejoindre le redoutable Gang de la Hache. Il atterrit dans le bidonville de Pig Sty Alley, peuplé d'habitants en apparence ordinaires qui se révèlent être d'anciens maîtres de kung-fu. Le film est une déclaration d'amour au cinéma de kung-fu des années 1970, bourrée de références (Bruce Lee, La 36e chambre de Shaolin, les Shaw Brothers), et portée par un humour physique qui pousse le genre dans ses derniers retranchements.
Stephen Chow y applique la même philosophie que dans Shaolin Soccer : les héros sont invisibles, pauvres, ridicules, et c'est précisément pour cela qu'ils sont héroïques. La logeuse au rugissement de lion est devenue un personnage culte en Chine.
CJ7 (长江7号, Stephen Chow, 2008)

Un père ouvrier sur un chantier élève seul son fils dans un taudis. Un jour, l'enfant trouve une petite créature extraterrestre dans une décharge. Le film est plus doux que les précédents de Stephen Chow, presque un conte pour enfants, mais il cache une férocité sociale : les scènes à l'école, où le fils est humilié par les enfants riches, sont d'une justesse qui fait mal. Chow joue ici le père, pas le héros ; il est fatigué, sale, et n'a rien à offrir à son fils sinon sa présence.
Le film a surpris le public qui attendait du mo lei tau pur, mais il révèle une dimension souvent sous-estimée de l'œuvre de Chow : derrière l'absurde, il y a toujours la précarité, et derrière l'humour, une tendresse pour ceux qui vivent dans les marges.
Lost in Thailand (人再囧途之泰囧, Xu Zheng, 2012)

Deux hommes d'affaires rivaux se lancent dans une course à travers la Thaïlande pour retrouver leur patron et décrocher un brevet. Leur périple est perturbé par un touriste naïf et envahissant qui se retrouve mêlé à leur querelle. Le film a battu tous les records du box-office chinois à sa sortie (plus de 200 millions de dollars, un chiffre inédit pour une production nationale à l'époque). Son succès tient à un mélange simple et efficace : des malentendus comiques, un rythme de road-movie, et un contraste entre l'ambition aveugle des deux businessmen et la bonhomie du touriste qui, lui, sait profiter de la vie.
Derrière la farce, le film parle de ce que la course au succès fait perdre ; et la Thaïlande comme décor n'est pas anodine : elle reflète l'explosion du tourisme chinois à l'étranger, phénomène massif des années 2010.
Goodbye Mr. Loser (夏洛特烦恼, Yan Fei & Peng Damo, 2015)

Xia Luo est un raté. Sans emploi, entretenu par sa femme, il se ridiculise au mariage de son amour de jeunesse. Après un malaise, il se réveille à l'époque du lycée et tente de refaire sa vie : il devient chanteur célèbre (en « composant » des tubes qui n'existent pas encore), épouse la fille de ses rêves, accumule argent et gloire. Le film est l'adaptation d'une pièce de Mahua FunAge, la troupe de théâtre comique devenue le studio le plus rentable de Chine. Son succès (1,4 milliard de yuans au box-office) a été une surprise ; le film n'avait ni stars ni budget.
Ce qui fonctionne, c'est la mécanique : le voyage dans le temps comme révélateur de ce qu'on a sous les yeux sans le voir. La morale (ta femme t'aime, imbécile) est prévisible ; c'est la route pour y arriver qui fait rire.
Ni hao, Li Huanying (你好,李焕英, Jia Ling, 2021)

Après un accident, une jeune femme se retrouve en 1981 et rencontre sa mère à vingt ans. Elle tente de changer le cours de sa vie pour lui offrir un meilleur destin. Jia Ling, qui vient du stand-up et de la télévision, signe ici son premier film en tant que réalisatrice, et le dédie à sa propre mère décédée dans un accident. Le film a rapporté plus de 800 millions de dollars au box-office chinois (c'est le plus gros succès jamais réalisé par une réalisatrice, tous pays confondus).
Sa force tient au fait qu'il commence comme une comédie franche (le décalage entre 1981 et aujourd'hui, les gags de situation) et bascule dans le dernier tiers vers une émotion qui prend le spectateur par surprise. Le ressort culturel est la piété filiale (孝, xiào) : en Chine, le lien parent-enfant n'est pas un thème parmi d'autres, c'est le socle.
Moon Man (独行月球, Zhang Chiyu, 2022)

Un ingénieur (Shen Teng, la star montante de la comédie chinoise) se retrouve seul sur la base lunaire après que l'humanité a été évacuée suite à un impact d'astéroïde. Ses tentatives de survie sont diffusées en direct sur Terre, où il devient malgré lui un symbole d'espoir pour les survivants. Le film mêle comédie physique et science-fiction avec un budget conséquent, et repose presque entièrement sur le charisme de Shen Teng, dont le registre (fausse assurance, vraie maladresse, cœur immense) est devenu une marque de fabrique.
Moon Man a réalisé plus de 450 millions de dollars au box-office. C'est aussi un film Mahua FunAge, ce qui confirme la domination de la troupe sur la comédie chinoise des années 2020. Le film illustre une tendance récente : la comédie chinoise n'hésite plus à se mêler à d'autres genres (SF, fantastique, action) pour conquérir le public du Nouvel An.
Ces sept films ne couvrent qu'une fraction de la comédie chinoise. Il manque les films du Nouvel An (贺岁片, hèsuìpiàn) de Feng Xiaogang, qui a régné sur le genre dans les années 2000 ; il manque Ning Hao et sa trilogie "Crazy" (Crazy Stone, Crazy Racer, Crazy Alien), satire sociale déguisée en farce ; il manque les comédies romantiques qui remplissent les salles le jour de la Saint-Valentin (oui, la Chine aussi). Mais si cette sélection vous donne envie d'explorer, posez-vous une question en regardant : de quoi rit-on exactement, et qu'est-ce que ça dit de ceux qui rient ?



