Le siheyuan : comprendre Pékin à travers une cour

Le siheyuan : comprendre Pékin à travers une cour

Le siheyuan n'est pas une vieille maison qu'on coche sur une liste ; c'est une grammaire qu'on apprend à lire. On le croit fermé, replié derrière ses murs aveugles ; il est en réalité une maison qui s'oriente, tournée vers une cour et vers le ciel. Et ce qu'il organise à l'échelle d'un foyer, Pékin l'organise à l'échelle d'un empire : toute la ville tient dans cette cour.

Un soir, à Pékin, des amis de Haixia nous emmènent au restaurant. À peine assis, avant même qu'on ait ouvert le menu, le mari se tourne vers moi et annonce, tranquille : « 我做东 » (wǒ zuò dōng). Un blanc.

Je traduis mot à mot dans ma tête : « je fais l'est ». Et je ne comprends rien. C'est Haixia qui me souffle la règle : il vient de dire que c'est lui qui invite, lui qui choisira les plats, lui qui régale. « Faire l'est », c'est se déclarer l'hôte.

Pour dire une chose aussi simple, il avait convoqué sans y penser le plan d'une maison qu'aucun de nous n'habitait. Dans le siheyuan, la cour carrée du vieux Pékin, l'est était le côté du maître, celui qui reçoit. « Faire l'est », c'est se mettre à cette place-là.

Une fois l'oreille faite, on les entend partout, ces mots-fossiles. Le propriétaire qui vous loue un logement, c'est le 房东 (fángdōng), « l'est de la maison ». Le patron, c'est le 东家 (dōngjiā). À chaque fois, celui qui détient et qui reçoit se tient à l'est. La maison a presque disparu de Pékin ; sa carte intérieure, elle, est restée dans la langue.

Le siheyuan, une maison bâtie autour d'un vide

Le nom raconte déjà tout, si on prend la peine de le décomposer. 四合院 : 四 (quatre), 合 (réunir, enclore), 院 (la cour). Quatre bâtiments qui se referment autour d'une cour. Ce qui nomme la maison, ce n'est pas un toit ni un mur, c'est le vide qu'ils entourent.

C'est par là qu'il faut entrer pour le lire. Le shikumen de Shanghai, on l'apprend sur le pas d'une porte : un seuil, un passage, deux mondes qu'on traverse en un pas. Le siheyuan, lui, se lit sur le pourtour d'une cour. La porte du shikumen raconte ce qui entre, la rencontre ; la cour du siheyuan raconte ce qui reste, le centre, le ciel.

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Car cette cour n'est pas un espace de reste, un creux entre les pièces. C'est le cœur. C'est le seul endroit par où la maison touche le dehors d'en haut : la lumière, la pluie, le froid sec de l'hiver, l'ombre d'un arbre (souvent un jujubier, parfois un grenadier pour la fécondité), une grande jarre, quelques pots. On vit autour d'elle, on la regarde, on la traverse cent fois par jour.

Les anciens diraient que ce vide est plein : c'est là que circule le souffle, le qi. On peut le formuler plus simplement. Le siheyuan est une maison qui ne se définit pas par ses murs, mais par le morceau de ciel qu'elle tient au creux de ses quatre toits. Regardez la cour, et vous tenez la maison.

Murs sur la rue, cour sur le ciel : l'intimité du siheyuan

Depuis la ruelle, le siheyuan ne montre presque rien : des murs gris, hauts, sans fenêtres, et une porte. C'est l'inverse exact du hutong qui bruisse de vie, l'inverse aussi du shikumen qui déborde dans son allée. Ici, rien ne se donne à la rue. Tout se garde au-dedans. La ruelle, d'ailleurs, n'est rien d'autre que le négatif de la maison : elle existe parce que les siheyuan lui tournent le dos.

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La porte elle-même ne se met pas n'importe où. Souvent, elle s'ouvre au coin sud-est plutôt que sur l'axe, affaire de feng shui et de discrétion. Et quand on la pousse, surprise : pas de cour, mais un mur. Face à l'entrée se dresse un écran, le 影壁 (yǐngbì). Impossible de voir le cœur de la maison ; il faut le contourner.

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Ce mur fait trois choses à la fois. Il coupe le regard du passant (l'intimité avant tout). Il ralentit le flux du qi, qu'on n'aime pas voir filer tout droit. Et selon une vieille croyance, il arrête les mauvais esprits, réputés n'avancer qu'en ligne droite : ils viennent buter contre l'écran, ne savent pas tourner, et repartent. Détail charmant : un visiteur pouvait s'y arrêter un instant pour rajuster sa tenue avant d'aller saluer le maître.

La maison vous apprend, dès le seuil, à ne pas aller droit.

Le chinois en a tiré un proverbe : 不撞南墙不回头, « ne pas faire demi-tour avant d'avoir heurté le mur sud ». Ce fameux « mur sud », c'est précisément l'écran : les maisons regardant le sud, qui entre et avance tout droit le percute. Au figuré, on le dit de quelqu'un d'entêté, incapable de prendre le détour.

On n'entre donc pas dans un siheyuan, on y pénètre par degrés. La grande porte (大门), puis l'écran et son virage obligé, puis une première cour encore un peu publique, du côté du bâtiment qui regarde la rue. Vient ensuite une porte intérieure, le 垂花门, la délicate « porte à fleurs suspendues ». Et seulement alors la cour profonde, le vrai foyer. On disait des filles de bonne famille qu'elles ne devaient « ni franchir la grande porte, ni passer la seconde » (大门不出,二门不迈) : cette seconde porte marquait la lisière du monde le plus intime.

Du bruit du monde à l'ordre du foyer, l'intimité se gagne couche après couche. Rien de sacré là-dedans, mais bien un passage : on dépose le dehors derrière soi, palier après palier.

Où voir les hutongs de Pékin, comment les parcourir à pied ou à vélo, et une façon de les regarder qui respecte ceux qui y vivent encore.

Nord, est, ouest, sud : à chaque côté du siheyuan, une place

Une fois passés les seuils, dans la cour, retournez-vous lentement. La maison est une rose des vents habitée : chaque côté porte un rang, et chaque rang son point cardinal.

Au nord, le bâtiment principal (正房). C'est la place haute : il fait face au sud, garde la lumière la plus constante du jour, et revient aux aînés, à la génération qui règne. Lumière et autorité du même côté.

À l'est, l'aile la plus noble des deux ailes latérales : côté du soleil levant, des commencements, de la vigueur, on y loge le fils aîné, l'héritier de la lignée. C'est cet est-là, le côté du maître et de l'hôte, qui s'est glissé dans le mot que notre ami a prononcé au restaurant. À l'ouest, plus en retrait, les cadets, ceux qui apprennent encore leur place sans en porter le poids.

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Reste le sud, et c'est peut-être le côté le plus intéressant, parce qu'on le résume trop vite à « la place des domestiques ». Le bâtiment du sud (le 倒座房, le « bâtiment retourné ») tourne le dos à la cour pour faire face à la rue. Il encaisse tout ce que la maison reçoit du dehors : le bruit, la poussière, le passage. On y installe la cuisine, les réserves, le logement des serviteurs.

Et juste à côté de la porte, la pièce où l'on reçoit : non pas les intimes, mais ceux qu'on ne fait pas entrer plus avant, le visiteur de passage, le solliciteur, l'homme d'affaires. Une salle de représentation, pas encore le foyer.

Vu ainsi, le sud n'est pas le parent pauvre de la maison : c'est sa membrane. Une zone tampon qui absorbe le monde extérieur pour que la vie de la famille, au nord et à l'est, reste à l'abri. Tout ce qui vient du dehors (les odeurs de cuisine, les inconnus, le négoce) est retenu là, le plus loin possible du cœur. La hiérarchie des points cardinaux n'est donc pas qu'une affaire de prestige ; c'est un filtre. Plus on s'éloigne de la rue et de son bâtiment retourné, plus on s'enfonce dans l'intime. Dans le siheyuan, on ne dit pas sa place : on l'habite.

Du foyer à la Cité interdite : Pékin, un emboîtement de cours

Voici l'idée qui fait du siheyuan bien plus qu'une jolie cour. Le siheyuan, lui, résume la forme de Pékin (une ville née de l'ordre).

Le geste qui fait un siheyuan (enfermer un vide carré, l'orienter, y hiérarchiser les places) est exactement celui qui construit, plus grand, la Cité interdite. Elle n'est au fond qu'un siheyuan impérial démesuré : des cours emboîtées, un axe, le plus noble au nord exposé au sud, l'empereur installé là où la maison ordinaire met le patriarche.

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Et ce que la Cité interdite fait à l'échelle du pouvoir, Pékin le fait à l'échelle de la ville : un damier orienté, hérité des Yuan, tendu le long de son grand axe central nord-sud.

Du foyer à l'empire, Pékin est un emboîtement de cours.

C'est là que les deux types maisons racontent les histoires de deux villes. Shanghai est une ville de flux, sans vrai centre, dessinée par ce qui circule et se mélange. Pékin est une ville dessinée par ce qui s'ordonne autour d'un axe. Là où Shanghai tient dans une porte, Pékin tient dans une cour.

La Cité interdite est moins un monument qu'une machine politique construite en pierre, et c'est ce qui se cache derrière les bâtiments qu'il faut apprendre à voir.

Ni forteresse ni relique : deux idées reçues sur le siheyuan

Deux malentendus guettent le visiteur, et tous deux empêchent de voir.

Le premier, c'est la forteresse. On regarde ces murs aveugles et on imagine une maison qui se barricade, méfiante, repliée sur sa peur du dehors. C'est mal lire. Le siheyuan ne se ferme pas, il s'oriente. Les murs ne disent pas la crainte du monde ; ils sont l'envers d'une attention tournée vers le dedans et vers le ciel. La maison ne tourne pas le dos par hostilité, elle se concentre.

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Le second, plus tenace, c'est la vieille Chine éternelle : le siheyuan-relique, figé sous les tuiles, bon pour la photo. Or cette forme a vécu plusieurs vies. Résidence d'une seule grande famille, puis, après 1949, cour redécoupée et surpeuplée où s'entassaient dix foyers ; aujourd'hui tantôt ruine, tantôt café, tantôt demeure de luxe restaurée à prix d'or. Je ne refais pas ici cette histoire, j'y ai consacré un article détaillé. Je veux seulement qu'on ne prenne pas la grammaire pour une antiquité. Le siheyuan n'est pas un objet ancien qu'on contemple ; c'est une forme qui a servi, qui a souffert, et qui sert encore (dans la ville, dans la langue, dans la manière de recevoir).

Les hutongs de Pékin disparaissent un peu plus chaque année. Derrière l'apparente négligence, trois murs rendent leur sauvegarde presque impossible.

Comment lire un siheyuan (et où en voir à Pékin)

Le siheyuan n'est pas un lieu unique qu'on visite, c'est une forme qu'on reconnaît. Quelques réflexes suffisent à en faire une clé portative.

Devant une porte de hutong, baissez d'abord les yeux : les blocs de pierre qui flanquent le seuil (门墩), en forme de tambour ou de coffre, disaient le rang de la famille, comme le nombre de marches et la richesse du portail.

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Puis, quand l'entrée est ouverte, cherchez l'écran : ce détour qu'on vous impose, c'est la première phrase de la maison. Comptez ensuite les cours, une seule pour les foyers modestes (la grande majorité), deux ou trois en enfilade pour les familles puissantes ; plus elles s'enchaînent, plus on s'enfonce vers l'intime. Enfin, repérez l'axe : le bâtiment du fond, au nord, le plus haut, exposé au sud ; les deux ailes ; le bâtiment retourné côté rue.

Pour voir cela en vrai, inutile de chercher un site unique. Quelques adresses, du plus spectaculaire au plus intime :

On cherche d'ordinaire Pékin dans ce qui domine : la muraille, les portes rouges, les toits d'or. Elle se tient peut-être, plus exactement, dans un carré de ciel encadré de quatre toits gris. Une cour, et autour d'elle, à chaque point cardinal, une place.

C'est cela, au fond, qu'on emporte d'un siheyuan : moins une image qu'une manière de voir. La prochaine fois qu'un ami chinois vous dira qu'il « fait l'est », vous entendrez peut-être autre chose qu'une formule de politesse. Derrière le mot, il y a encore une cour, un axe, et une place pour chacun. La maison a disparu de bien des ruelles de Pékin ; elle continue d'habiter la langue, et ceux qui la parlent.

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