Si vous prenez le train entre Pékin et Xi'an, vous traversez le Shanxi sans vraiment le voir. Une province de plateaux, de tunnels, de villes que la réputation a noircies : le charbon, les cheminées, l'air épais de Datong. Beaucoup de voyageurs ne retiennent que ça, ou ne s'arrêtent même pas. C'est précisément l'erreur que cette page voudrait vous éviter.
Oubliez un instant l'image du « pays noir ». Le Shanxi a été, au sens le plus concret, le coffre-fort de la Chine. Coffre-fort financier d'abord : c'est ici que sont nées les premières banques de l'empire, et les marchands du Shanxi ont longtemps tenu l'argent du pays entre leurs mains. Coffre-fort de la mémoire ensuite, et c'est le plus saisissant : pendant que le reste de la Chine brûlait, se reconstruisait, s'effaçait, le Shanxi a gardé.
Ses temples en bois ont mille ans pour de vrai. Sa ville fortifiée est restée debout quand on a rasé toutes les autres.
Et ce qui ferme ce coffre, c'est la géographie. Le nom le dit lui-même : Shanxi (山西) signifie « à l'ouest des montagnes », du côté abrité de la grande chaîne du Taihang. Un plateau perché à plus de mille mètres, un climat sec, des reliefs tout autour. Cet enfermement explique presque tout ce que vous verrez : ce qui a été conservé, le rôle de frontière face aux steppes du nord, et même cette vocation marchande qui a fait la fortune de la province.
Un mot pour éviter une confusion fréquente : le Shanxi n'est pas le Shaanxi, sa province voisine à l'ouest, celle de Xi'an et de l'armée de terre cuite. Deux noms presque jumeaux, deux histoires distinctes.
Pourquoi le Shanxi a conservé ce que la Chine a perdu
La Chine est un pays qui se rebâtit sans cesse. Le bois brûle, les guerres passent, les dynasties effacent les précédentes, et le béton fait le reste. C'est pour cela qu'on cherche souvent en vain, ailleurs, des bâtiments vraiment anciens.
Ce qu'on visite est généralement une reconstruction récente sur un site ancien. Le Shanxi est l'exception.
La province concentre à elle seule plus de 70 % des édifices en bois antérieurs ou contemporains de la dynastie Song (960-1279) conservés en Chine. On la surnomme d'ailleurs « le musée de l'architecture ancienne chinoise », et pour une fois la formule est en dessous de la réalité.
Deux raisons, toujours géographiques. Le climat d'abord : sec, continental, peu de pluie, peu d'humidité ; le bois ne pourrit pas, il dure. L'isolement ensuite : à l'écart des grands axes et des grandes destructions, le Shanxi a été oublié au bon sens du terme, laissé tranquille assez longtemps pour que ses charpentes traversent les siècles.
Le résultat tient parfois du miracle. Près du mont Wutai se cachent les deux plus vieux bâtiments en bois debout de toute la Chine : le temple de Nanchan, élevé en 782, et le temple de Foguang, en 857, tous deux de la dynastie Tang. Pas une reconstitution, pas une réplique : les poutres d'origine, posées il y a près de mille trois cents ans.

Au nord, la pagode du temple Fogong raconte la même histoire. Octogonale, érigée en 1056 sous les Liao, c'est la plus ancienne pagode entièrement en bois encore debout au monde. De l'extérieur on lui compte cinq étages ; à l'intérieur on en découvre neuf, et la prouesse d'avoir résisté à des siècles de séismes sans un seul clou. Vue de loin, elle dit ce qu'est le Shanxi : un pays qui tient debout par habitude de durer.

Datong et la porte du nord
Pour entrer dans le Shanxi, la porte la plus naturelle est Datong, au nord. C'est aussi la ville qu'on connaît pour les mauvaises raisons : « ville du charbon », longtemps parmi les plus polluées du pays. Là encore, il faut regarder au-delà du cliché. Ces dernières années, Datong a engagé l'une des plus vastes transformations urbaines de Chine : remparts entièrement reconstruits (qu'on peut désormais parcourir à vélo, comme à Xi'an), quartiers anciens relevés, vieille ville redessinée. Le résultat divise.
Certains y voient une renaissance, la ville qui se réinvente après le charbon en misant sur son passé ; d'autres un décor un peu lisse, où le neuf imite l'ancien.
Vous trancherez sur place, et l'hésitation fait partie du voyage. Mais une chose est sûre : l'essentiel de Datong n'est pas dans Datong.
Car cette ville n'a jamais été tout à fait chinoise comme les autres. Au 5e siècle, elle fut la capitale des Wei du Nord, une dynastie venue des steppes, fondée par un peuple cavalier. Le Shanxi est là pour comprendre quelque chose d'essentiel sur la Chine : ce n'est pas un bloc fermé, c'est une frontière, une zone de contact permanent entre le monde agricole han et le monde nomade du nord. Datong est posée sur cette ligne de couture.

C'est cette dynastie venue d'ailleurs qui a fait creuser, vers 460, les grottes de Yungang, à quelques kilomètres de la ville. Premier des trois grands ensembles rupestres bouddhiques de Chine (avant Longmen et Mogao), Yungang aligne plus de cinquante mille statues sur près d'un kilomètre de falaise, dont un Bouddha de dix-sept mètres dont les visages portent encore la trace des routes qui reliaient alors la Chine à l'Asie centrale.
À une heure de route, accroché dans une gorge sous le mont Heng, le temple suspendu de Xuankongsi prolonge la même idée de carrefour. Ses bâtiments tiennent à flanc de falaise sur des poutres encastrées dans la roche, à plus de cinquante mètres au-dessus du vide. Mais sa vraie singularité est ailleurs : il honore à la fois le bouddhisme, le taoïsme et le confucianisme sous un même toit. Une province de frontière, jusque dans ses croyances.

Le soir venu, le Shanxi cesse d'être une affaire de pierres et devient une affaire de table. Sur les marchés de nuit de Datong, vous entendrez avant de le voir le geste qui fait l'identité de la province : le cuisinier qui tient un bloc de pâte d'une main et, de l'autre, en fait gicler des copeaux dans l'eau bouillante d'un coup de lame sec. Ce sont les dao xiao mian (刀削面), les nouilles coupées au couteau, épaisses, irrégulières, légèrement croquantes au bord.

Avec le Shaanxi voisin, le Shanxi est l'un des grands pays de la nouvelle en Chine ; ici, on ne mange pas du riz, on mange des pâtes, et c'est déjà un dépaysement en soi.
Pingyao, là où dormait l'argent de la Chine
Descendez maintenant vers le centre de la province. Vous arrivez à Pingyao, et le paradoxe du Shanxi y atteint son sommet. Cette province qu'on imagine pauvre, rurale, industrielle, a été le cœur financier de l'empire.
Au 19e siècle, les marchands du Shanxi étaient les plus puissants de Chine. Et c'est ici, à Pingyao, qu'a ouvert vers 1823 la première « banque » d'un genre nouveau, la Rishengchang : un système de lettres de change qui permettait de transférer de l'argent d'un bout à l'autre de l'empire sans transporter de lingots. Avant les gratte-ciel de Shanghai, avant les banques de Hong Kong, l'argent de la Chine transitait par les cours de cette petite ville de plateau. Le coffre-fort, au sens propre.

Si Pingyao a survécu, c'est encore une affaire de coffre. Il y a cinquante ans, des milliers de villes chinoises ressemblaient à celle-ci, entourées de leurs murs. Presque toutes ont été démolies. Pingyao est restée, entière, avec son enceinte, ses maisons à cour, ses ruelles. Et surtout, elle est vivante : cinquante mille personnes y habitent encore. Ce n'est pas un musée à ciel ouvert, c'est une ville qui n'a jamais cessé d'être habitée.
C'est le soir qu'elle se donne vraiment. Les cars repartent, les rues à souvenirs se vident, les lanternes rouges s'allument une à une au-dessus des cours grises. Dormez sur place, dans l'une des vieilles auberges à patio (les kang, ces lits de brique chauffés par-dessous, valent l'expérience), et sortez marcher quand la ville n'est plus qu'aux habitants.

À table, vous retrouverez l'autre signature du Shanxi : le vinaigre. Le vinaigre vieux de la province (老陈醋) est l'un des plus réputés de Chine, noir, profond, presque fumé, et les gens d'ici en versent sur tout, des nouilles aux raviolis ; on raconte qu'un vrai Shanxinais préfère manquer de sel que de vinaigre. Goûtez-le, c'est une porte d'entrée plus directe dans la province que bien des temples.
Pingyao tombe à point nommé : c'est l'étape logique entre Pékin et Xi'an. La plupart des voyageurs passent à portée de main. Très peu descendent.

Le mont Wutai, la montagne sacrée du Shanxi
Reste le versant spirituel du coffre. À l'est de la province, le mont Wutai (五台山) est l'une des quatre montagnes sacrées du bouddhisme chinois. Son nom signifie « le mont aux cinq terrasses », d'après ses cinq sommets plats ; le plus haut culmine à 3 061 mètres, et l'ensemble est inscrit au patrimoine mondial.

Ce qui frappe ici, c'est l'épaisseur du temps. On dit que des moines venus d'Inde y ont implanté le bouddhisme dès le Ier siècle. Sous les Tang, la montagne comptait trois cent soixante temples ; quelques dizaines subsistent. Et comme Datong, Wutai est un lieu de rencontre : on y croise côte à côte le bouddhisme han et le bouddhisme tibétain, les toits incurvés et les stupas blancs. Les pèlerins y montent toujours, par milliers, et c'est l'un des rares endroits du pays où l'on sent que cette ferveur n'a jamais été interrompue.
Tôt le matin, dans l'air vif qui pique encore, vous verrez des silhouettes se prosterner devant les portes des temples, le front contre le sol froid, l'odeur de l'encens accrochée aux vêtements. Ce ne sont pas des figurants ; c'est une dévotion ordinaire, qui ne vous attendait pas et continuera après votre départ.
Un conseil de saison : les foules disparaissent entre octobre et avril, mais le froid s'installe vite en altitude. Hors saison, vous aurez la montagne presque pour vous, à condition de bien vous couvrir.

Visiter le Shanxi en pratique
Le Shanxi se lit géographiquement en deux pôles, et c'est la clé d'un séjour réussi.
Le pôle nord s'organise autour de Datong : les grottes de Yungang, le temple suspendu, la pagode de Yingxian. Comptez deux à trois jours pour la ville et ses environs.
Le pôle centre s'organise autour de Taiyuan et Pingyao. Taiyuan, la capitale, est surtout une porte d'entrée et un nœud ferroviaire, mais ne négligez pas à ses portes le temple de Jinci, dont certaines salles remontent aux Song et prolongent à merveille le fil du bois ancien. Pingyao, à une heure de là, mérite à elle seule une journée pleine, idéalement une nuit sur place pour la voir se vider en fin d'après-midi.
Entre les deux, à l'est, le mont Wutai demande un détour assumé (une journée de transport aller-retour depuis Taiyuan, plus une à deux nuits sur place). C'est l'étape qu'on ajoute quand on veut le Shanxi spirituel, pas seulement le Shanxi architectural.
Au total, quatre à six jours permettent de saisir la province sans la traverser au pas de course.
Le bon moment, c'est l'automne (septembre-octobre), court et lumineux, ou le mois de mai. L'été est chaud et orageux, l'hiver long et sec, et l'altitude rend tout plus froid qu'ailleurs dans le nord : au mont Wutai, prévoyez de quoi vous couvrir même en demi-saison.
Pour le reste, retenez une seule chose, et c'est le cœur du sujet : vous passez sans doute déjà à côté. Le Shanxi est posé sur l'axe ferroviaire qui relie la région de Pékin à Xi'an, avec un train à grande vitesse qui dessert Datong, Taiyuan et, tout près, Pingyao. La province n'est pas un détour à organiser, c'est une escale à décider. Il suffit souvent d'un billet différent pour transformer un trajet en voyage.
Le Shanxi sort lentement du charbon, et voilà qu'il met son passé en vitrine : ses remparts relevés, ses temples restaurés, ses vieilles enseignes de banquiers transformées en musées. Étrange renversement pour une province qu'on disait condamnée à l'industrie. La province la plus surprenante à visiter aujourd'hui est sans doute celle qui a le moins bougé. Le coffre est toujours là, fermé par ses montagnes. Reste à décider si vous descendez du train pour l'ouvrir.



