Oubliez un instant l'image qui surgit quand on prononce « Mongolie intérieure » : le cavalier seul sur la crête, la yourte au coucher du soleil, l'herbe qui file jusqu'à l'horizon. Cette image existe encore. On vous la vendra même, très bien emballée. Mais elle raconte de moins en moins la région.
Le cavalier qui vous accueille porte des baskets sous ses bottes de feutre. Il a vingt ans, peut-être moins. Quand le car se gare, il enfile la veste brodée, ajuste sa ceinture, saute en selle ; le temps de quelques photos, il est le fils des steppes que vous étiez venus voir. Le car reparti, il redescend, rallume son téléphone et reprend sa conversation là où il l'avait laissée.
Derrière lui, l'herbe file jusqu'à l'horizon, exactement comme sur les brochures. Et à deux heures de route, dans la même région, une usine embouteille le lait que boiront des millions de foyers chinois.
Ces deux images coexistent, et c'est tout l'intérêt de la Mongolie intérieure. On y vient chercher la Mongolie éternelle, celle de Gengis Khan et des grands espaces. On y trouve une région chinoise très moderne, très connectée, où la steppe est devenue un endroit qu'on visite plus qu'un monde où l'on vit.
Mongolie ou Mongolie intérieure : ne pas confondre
La Mongolie est un pays indépendant, coincé entre la Chine et la Russie. La Mongolie intérieure est une région autonome chinoise, l'équivalent d'une province, le long de la frontière nord du pays. Même nom, deux choses très différentes.
Le malentendu est dans le nom. On imagine, derrière « Mongolie intérieure », une enclave mongole préservée au cœur de la Chine. C'est presque l'inverse. Dans cette région qui porte le nom des Mongols, les Mongols sont minoritaires : à peine un habitant sur six. Détail qui dit tout d'un coup : il vit aujourd'hui près de deux fois plus de Mongols en Chine que dans le pays Mongolie lui-même. On a donné à cette terre le nom d'un peuple à peu près au moment où ce peuple y devenait minoritaire.

Un mot d'histoire, parce qu'elle éclaire le présent. Au 13e siècle, l'empire de Gengis Khan s'étend sur une bonne partie de l'Eurasie ; son petit-fils Kubilai Khan conquiert la Chine et fonde la dynastie Yuan. Après la chute des Yuan, le bras de fer entre Mongols et Chinois se prolonge, jusqu'à l'intégration de la région à la Chine à la fin du 17e siècle.
À la chute de la dynastie Qing en 1912, la moitié nord se proclame indépendante (avec l'appui de Moscou) et deviendra le pays Mongolie ; la moitié sud reste chinoise et devient la région autonome de Mongolie intérieure. La frontière du nom est très ancienne ; celle des populations, beaucoup plus récente.
Derrière la steppe, la Chine la plus moderne
On vient pour la nature « brute » et on découvre l'une des régions les plus industrielles et les plus riches en ressources de toute la Chine. C'est l'autre moitié du tableau, celle que les brochures ne montrent jamais.
Le lait, d'abord. L'image qui va avec la steppe, c'est le bol de thé au lait salé bu sous la tente. La réalité, c'est que Hohhot, la capitale régionale, est surnommée la capitale laitière de la Chine. On y trouve les sièges de Yili et de Mengniu, les deux plus grands groupes laitiers du pays, parmi les premiers mondiaux. Mengniu signifie littéralement « vache mongole ». La prairie est devenue une marque, imprimée sur des milliards de briques de lait.

Le sous-sol, ensuite. À une centaine de kilomètres, Baotou abrite Bayan Obo, le plus grand gisement de terres rares au monde ; la région concentre une part énorme des réserves mondiales de ces métaux discrets qui font tourner écrans, aimants et moteurs électriques. Vous photographiez « la nature à l'état pur » avec un téléphone dont une partie des composants vient peut-être d'ici même.
Les villes, enfin. Hohhot, Baotou et Ordos pèsent à elles seules plus de 60 % de la production industrielle de la région. Ordos, sortie du charbon, est devenue le symbole d'une Chine qui a bâti des quartiers entiers à une vitesse vertigineuse, parfois plus vite que ses habitants n'arrivaient pour les remplir. Ce n'est pas la carte postale ; c'est pourtant la Mongolie intérieure d'aujourd'hui.
Que voir en Mongolie intérieure ?
Au sud de la région, au nord-ouest de Pékin, se trouvent la capitale Hohhot et la grande ville industrielle de Baotou. Plus au nord et à l'est s'étendent les prairies, principale attraction touristique. Plus on s'éloigne des villes, plus la steppe ressemble à l'idée qu'on s'en faisait.
Hohhot et Baotou, les villes qu'on traverse trop vite
Je ne vais pas vous mentir. Hohhot et Baotou ne sont pas de jolies villes au sens habituel. Les bouder serait pourtant une erreur, car elles donnent la clé de la région avant même qu'on file vers les prairies.

À Hohhot (dont le nom mongol signifie « ville verte »), le temple Dazhao est le plus ancien de la ville, élevé au 16e siècle sous la dynastie Ming, avec sa statue de Bouddha en argent de 2,5 mètres. Le temple des Cinq-Pagodes, lui, est le seul temple chinois de style indien, couvert de fresques et d'inscriptions en mongol et en tibétain. Et dans la même journée se croisent la mosquée du quartier hui, les enseignes laitières et les annonces bilingues du métro. La région tout entière tient dans cette rue.
Les prairies autour de Hohhot
La Mongolie intérieure abrite certaines des plus belles prairies de Chine. Mais aussi certaines des plus fragiles. Quand on arrive pour la première fois dans la steppe, on imagine souvent un paysage immuable. En réalité, il change. Par endroits, l'herbe se fait plus rare ; ailleurs, le sol s'assèche et laisse apparaître des zones de sable. La prairie que l'on vient admirer n'est pas seulement mise en scène pour les visiteurs : elle est aussi confrontée à des transformations bien réelles.

Les causes se cumulent. La désertification progresse dans certaines zones, les sécheresses se répètent, les troupeaux sont parfois trop nombreux pour une herbe qui repousse lentement, et le réchauffement climatique accentue encore ces fragilités. La steppe se transforme physiquement, bien plus sûrement que sous l'effet des seuls autocars de touristes.
Xilamuren est souvent la première prairie que découvrent les visiteurs, à environ 90 km de Hohhot. C'est aussi celle où l'on comprend le mieux ce qu'est devenue la steppe touristique : ouverte tôt au tourisme, fréquentée, parcourue de cars en haute saison, l'herbe fatiguée par endroits à force de passages. On n'y vient pas pour la solitude.

Gegentala, à deux heures et demie de route, pousse la logique plus loin : des rangées de yourtes aménagées avec le confort moderne, des balades à cheval, des banquets servis sous la tente. Huitengxile, à trois heures et demie, propose à peu près la même chose avec moins de monde, et une herbe plus ou moins verte selon la saison. Ces trois prairies ne sont pas un piège, à condition d'arriver en sachant ce qu'on y trouve : un spectacle organisé, pratique, plaisant, mais un spectacle.
Hulunbuir, la steppe moins lissée

Pour la prairie la plus proche de votre imaginaire, il faut accepter d'aller loin. Hulunbuir, à l'extrême nord-est, se trouve à plus de 2 000 km de Hohhot (un aéroport dessert heureusement la zone). On y trouve les plaines immenses, les lacs limpides, les chevaux en liberté, et des rencontres plus intimes que dans les camps proches de la capitale. Plus on s'éloigne des villes, plus le décor s'efface et plus la steppe redevient un lieu où l'on vit, et non une scène où l'on pose.
Une nuit sous la yourte, sans se mentir
Les agences locales organisent une ou plusieurs nuits sous la yourte : transport, repas (souvent excellents) et activités compris, avec lutte, équitation et visite de familles en costume. Là où les cars défilent, l'expérience peut être très artificielle ; demandez à voir des photos du site avant de réserver.

Revenons au jeune cavalier du début, parce qu'il mérite mieux qu'un sourire. Ce « nomade en costume » n'est pas une imposture, c'est un métier.
La vie sous la yourte, la vraie, est rude : hivers interminables, isolement, troupeau à surveiller jour et nuit. Beaucoup de jeunes n'en veulent plus, et on les comprend. Mais ce n'est pas qu'on leur arrache leur identité ; c'est que la région est branchée sur le reste de la Chine, et qu'on y circule. On étudie, on part travailler ailleurs, on revient parfois, on regarde les mêmes vidéos et les mêmes séries que tout le pays.
Le mongol reste la langue de la famille et des panneaux ; le mandarin est devenu celle des études, du travail et des écrans. Pour un jeune, parler les deux n'est pas un reniement, c'est ce qui ouvre les portes, celles d'une vie qui ne se limite pas à faire le spectacle pour des visiteurs. Le cavalier en baskets et le costume brodé sont les deux visages d'un même mouvement.
Le mausolée de Gengis Khan
Le culte de Gengis Khan reste très vivant. Son exploit fut de fédérer des tribus éparses en une cavalerie inédite, capable de défaire des armées dix à vingt fois plus nombreuses. En 1211, les Mongols déferlent sur la Chine ; la Grande Muraille ne suffit pas à les arrêter. Gengis Khan meurt avant la fin de la conquête, et nul ne sait où se trouve sa tombe.

D'où une coïncidence presque trop belle : le mausolée de Gengis Khan, près d'Ordos, n'est pas une tombe mais un cénotaphe, un tombeau vide. On y vient honorer une image plus qu'une dépouille. Une présence immense, et un centre introuvable : la région tout entière tient un peu dans ce paradoxe.
Le monastère de Wudangzhao
Wudangzhao (« temple des saules » en mongol) est le plus grand monastère bouddhiste tibétain de Mongolie intérieure. Il complète le quatuor des grands monastères tibétains de Chine, avec le Potala au Tibet, Taer au Qinghai et Labrang au Gansu. Bâti sous la dynastie Qing (entre 1662 et 1722), il aligne des milliers de salles et de logements de moines, étagés à flanc de colline dans un style tibétain très marqué. À son apogée, il abritait plus de 1 200 lamas. De quoi rappeler que la steppe n'a jamais été qu'une affaire de chevaux et de pâturages.

Visiter la Mongolie intérieure en pratique
La meilleure période s'étend de juin à septembre : températures les plus douces, prairies vertes, festivals et compétitions à foison. Emportez tout de même des vêtements chauds pour le soir, car l'écart entre le jour et la nuit reste important dans la steppe, même en plein été.
Du fait de sa forme très allongée, le climat change beaucoup d'un bout à l'autre de la région, mais l'hiver, long et rigoureux, reste le dénominateur commun. À Hohhot, janvier tourne autour de -10 °C de moyenne quand juillet avoisine 23 °C. Le printemps arrive en avril et s'attarde peu ; l'été est court ; dès la mi-septembre, le froid revient, avec vents glacés et blizzards possibles jusqu'en mars. Cette dureté explique en partie pourquoi la région reste si peu peuplée, et pourquoi tant de jeunes regardent vers le sud et les villes.
On peut traverser la Mongolie intérieure en cochant les prairies, la yourte et le mausolée, et rentrer avec exactement l'image qu'on avait emportée. On peut aussi regarder le jeune cavalier rallumer son téléphone, la clôture qui arrête le troupeau, la brique de lait à l'effigie de la steppe, et comprendre que la carte postale n'est pas un mensonge : c'est une couche, posée sur une autre, bien plus vivante. La vraie Mongolie intérieure commence là où l'on accepte de voir les deux à la fois.



