Les villes anciennes en Chine n'ont pas l'âge que vous croyez

Les villes anciennes en Chine n'ont pas l'âge que vous croyez

Pingyao, Wuzhen, Langzhong : les villes anciennes de Chine ne sont pas tout à fait ce qu'elles ont l'air d'être. Récentes, restaurées, refaites pour un public chinois en quête d'une profondeur historique que la modernité lui a retirée.

À Wuzhen, le soir, les lanternes rouges s'allument exactement quand il faut qu'elles s'allument. Vers six heures et demie en automne, peut-être un peu plus tôt en hiver. Les canaux prennent leur teinte profonde, les toits de tuiles grises se découpent sur le ciel, les ponts en pierre s'illuminent.

On entend des airs de pipa qui sortent d'enceintes dissimulées, on sent l'odeur du tofu fermenté qui frit dans une échoppe, des couples chinois en costume Tang ou Ming traversent un pont en se faisant photographier par un ami.

C'est beau. C'est presque trop beau. Et quelque chose, chez le voyageur français qui arrive avec sa grille mentale européenne, commence à coincer.

Parce qu'on cherchait du temps suspendu, et on trouve une mise en scène. On voulait voir la Chine d'avant, on regarde des Chinois d'aujourd'hui qui regardent la Chine d'avant.

Le premier réflexe, c'est la déception : tout est faux.

Sauf que ce n'est pas le bon mot. Et que rester sur cette déception, c'est passer complètement à côté de ce que ces lieux racontent vraiment.

Parce que ce qui se passe à Wuzhen, à Pingyao, à Langzhong, à Shexian, ce n'est pas une trahison du passé. C'est une opération culturelle chinoise contemporaine, originale, massive, qui s'est inventée à peu près sous nos yeux ; et qui mérite d'être lue pour ce qu'elle est, pas pour ce qu'elle n'est pas.

Une catégorie qui a moins de quarante ans

Le mot 古镇 (gǔzhèn, littéralement « bourg ancien ») existe en chinois depuis longtemps. Mais comme catégorie touristique et patrimoniale, comme étiquette qu'on appose sur un lieu pour le distinguer et l'aménager, il est récent. Très récent.

Avant les années 1980, ce qu'on appelle aujourd'hui les « villes anciennes » étaient simplement des bourgs ordinaires, souvent en mauvais état, sans statut particulier. Beaucoup avaient traversé sans gloire la Révolution culturelle, qui n'avait pas été tendre avec l'architecture traditionnelle. D'autres avaient juste vieilli, dans l'indifférence générale d'une Chine occupée à autre chose.

Le tournant arrive dans les années 1980, puis s'accélère dans les années 1990 et 2000, avec deux grands programmes officiels de classement (les « villes historiques et culturelles » et les « villages historiques et culturels »). Aujourd'hui, plus de 140 villes sont classées au niveau national, plusieurs centaines au niveau provincial, et le tourisme lié brasse des dizaines de millions de visiteurs par an.

Pingyao, Shanxi
Pingyao, Shanxi

Pingyao et Lijiang entrent au patrimoine mondial de l'UNESCO en 1997. Wuzhen, elle, suit une trajectoire à part : reprise en main à partir de 1999 par un grand opérateur touristique chinois qui rachète des maisons, déplace certains habitants, restaure et reconstruit selon un plan d'ensemble. La première zone ouvre en 2001, la seconde en 2007. La vieille ville actuelle est en grande partie le résultat de cette opération.

Lijiang est un cas hybride. Marge historique du Yunnan, peuplée de Naxi, elle figurerait sans hésiter dans la catégorie des petites villes restées en marge si l'histoire s'était arrêtée en 1995. Mais le séisme de 1996 et la reconstruction qui a suivi l'ont fait basculer dans l'univers des villes anciennes refaites pour le tourisme. C'est exactement la frontière entre les deux catégories, et le passage de l'une à l'autre.

Ce qu'on visite aujourd'hui à Pingyao ou à Wuzhen n'est donc pas un fragment de passé qui aurait traversé les siècles. C'est un objet aménagé, classé, restauré, parfois reconstruit, dans une fenêtre courte.

Wuzhen, Zhejiang
Wuzhen, Zhejiang

La plupart des allées pavées, des lanternes alignées, des façades de bois sombre que l'on photographie ont été remises en état (parfois refaites) entre 1995 et 2015. Cela ne les rend pas moins intéressantes ; cela change ce qu'elles sont.

Les plus beaux villages de Chine n'ont pas été préservés ; ils ont longtemps été oubliés. Aujourd'hui, ils racontent une autre Chine.

Pour qui ces villes ont-elles été refaites ?

C'est la question décisive, et la réponse n'est pas celle qu'on imagine spontanément. Ces lieux n'ont pas été refaits pour les voyageurs occidentaux. Le tourisme international en Chine reste minoritaire dans la fréquentation de ces sites.

Wuzhen ou Pingyao reçoivent chaque année plusieurs millions de visiteurs, dont l'immense majorité sont chinois.

Ces villes ont été refaites pour répondre à un besoin spécifique qui a émergé dans la classe moyenne urbaine chinoise à partir des années 2000. Une génération entière a grandi dans la Chine d'après les réformes : barres résidentielles de Pudong, périphéries de Shenzhen, quartiers entiers reconstruits de Pékin et de Canton.

Wuzhen, Zhejiang

Cette génération, devenue solvable, dispose de week-ends, de congés, de voitures, de trains à grande vitesse. Et elle développe un appétit pour quelque chose qu'elle n'a pas connu directement : une « Chine d'avant » stylisée, avec ses toits courbes, ses cours intérieures, ses ponts en arc, ses ruelles pavées.

Ce n'est pas une nostalgie au sens européen, celle du grand-père qui se souvient. C'est une construction culturelle de quelque chose qu'on n'a jamais vécu mais qu'on identifie comme proprement chinois. Une manière, peut-être, de relier la modernité accélérée d'aujourd'hui à une profondeur historique qu'on sait là sans pouvoir y accéder autrement.

La « ville ancienne » est l'objet qui répond à ce besoin. Elle fournit l'image. Elle fournit l'expérience. Elle fournit le décor.

Cette imagerie est nourrie depuis plusieurs décennies par les séries télévisées historiques chinoises (古装剧, gǔzhuāngjù), qui constituent l'un des genres les plus regardés du pays. Certaines sont tournées directement dans les villes anciennes, d'autres dans des studios qui les imitent (Hengdian, dans le Zhejiang, est devenu une véritable ville de tournage).

Wuzhen, Hanfu, Zhejiang

Les visiteurs viennent parfois pour marcher dans les décors d'une série qu'ils ont aimée. Le gǔzhèn n'est pas seulement un site touristique, il est aussi un plateau diffusé à l'échelle nationale, qui irrigue l'imagination collective d'une "Chine d'avant" partagée par des centaines de millions de spectateurs.

Et il faut bien voir que les Chinois qui viennent à Wuzhen ne sont pas dupes au sens où nous l'entendons. Ils savent que c'est restauré, parfois reconstruit, partiellement mis en scène.

Le moment où j'ai compris ça, c'est en observant une jeune femme prendre la pose sur un pont en hanfu, attendant le bon angle de son ami photographe, ajustant sa coiffe avec une concentration tranquille. Elle ne joue pas un rôle. Elle ne croit pas être à l'époque Ming. Elle est juste en train de faire quelque chose qui a du sens pour elle, ici, ce week-end, avec ce décor qui n'a pas besoin d'être « vrai » pour produire ce qu'elle est venue chercher.

Wuzhen, Zhejiang

À cet instant, la question de l'authenticité telle qu'on l'avait posée s'effondre proprement. Ce n'est pas une question d'authenticité, c'est une question d'efficacité de l'image.t ici un objet culturel qui fonctionne, et qui fonctionne très bien.

C'est aussi cohérent avec une logique chinoise plus ancienne du rapport au passé, où la valeur ne se loge pas dans la matière qui survit mais dans la continuité du geste de restauration ; un temple chinois qu'on rebâtit à l'identique après un incendie reste, pour le sens commun chinois, le même temple.

Les villes d'eau ne sont pas qu'un décor pittoresque, ce sont les nœuds d'un système hydraulique qui a façonné la civilisation chinoise pendant mille ans.

Ce qu'on y fait, vraiment

Un week-end à Pingyao ou à Wuzhen, ça ressemble à quoi pour ceux qui y viennent vraiment ? On arrive en train à grande vitesse, on dépose les bagages dans une maison d'hôtes restaurée, on sort dans les ruelles.

On loue un costume (d'inspiration Tang ou Ming) chez l'un des dizaines de loueurs du centre. On se fait coiffer, maquiller. On va se faire photographier dans des points connus du site, parfois par un photographe professionnel qui propose un forfait.

On mange du tofu fermenté (臭豆腐, chòu dòufu), des fruits glacés au sucre (糖葫芦, tánghúlu), du tofu à la sauce épicée du Sichuan, des nouilles locales. On achète des éventails peints, des sifflets en bois, du thé conditionné en boîtes décorées.

Beaucoup de ces objets et de ces nourritures se retrouvent d'une ville ancienne à l'autre, indépendamment de la région. Le tofu fermenté qu'on mange à Wuzhen (Zhejiang) ressemble beaucoup à celui qu'on mange à Fenghuang (Hunan), alors que les recettes locales sont en réalité différentes. La standardisation l'emporte sur la spécificité régionale. Une partie de l'expérience est devenue un répertoire visuel et gustatif partagé.

Mais il y a aussi ce qui dépasse ce cadre. Des grands-parents vivent encore là, dans des maisons qui leur appartiennent depuis des décennies, et qui sont devenues, sans qu'ils l'aient choisi, partie d'un site touristique.

Wuzhen, Zhejiang

Des familles multi-générationnelles viennent passer la fête de la mi-automne ensemble, mangent des gâteaux de lune, font la file devant un temple. Des amateurs de thé viennent réellement chercher des théières en argile de Yixing ou des feuilles que leur boutique habituelle ne fait pas. Des calligraphes installent leur pinceau dans un coin de cour. Le 古镇 n'est pas qu'un décor de cinéma, il est aussi devenu un espace où circulent des pratiques culturelles réelles, populaires, parfois fragilisées, qui trouvent là un cadre et un public.

Le patrimoine chinois reconstruit en béton, est-ce encore du patrimoine ? En Chine, la réponse bouleverse nos certitudes sur l'authenticité.

Ce qu'on apprend quand on accepte ce cadre

Si l'on cherche dans Wuzhen ou Pingyao la Chine intacte de l'époque Ming, on sera déçu, et la déception ne dit rien d'utile sur la Chine. Si l'on accepte de voir ces lieux pour ce qu'ils sont, on regarde quelque chose de plus intéressant : la manière dont une civilisation qui s'est transformée en quarante ans à une vitesse sans équivalent dans l'histoire moderne reconstitue, à destination d'elle-même, une image de sa propre profondeur historique.

Ce n'est pas une trahison du passé, c'est une opération culturelle de grande ampleur, et qui dit quelque chose de réel sur la Chine d'aujourd'hui : son besoin de continuité, son rapport à l'image, son économie du week-end, son inventivité dans la mise en scène de soi.

Ces lieux ne sont pas la Chine d'avant. Ils sont une production chinoise contemporaine sur le thème de la Chine d'avant. Et c'est précisément parce qu'ils sont contemporains qu'ils valent le voyage.

À Wuzhen, vers neuf heures du soir, les groupes de touristes se sont déplacés vers les zones plus animées. Les lanternes rouges continuent de brûler doucement, certaines alimentées par un câble LED qui sort discrètement d'un mur en pierre. Sur un pont, une dernière séance photo Hanfu se prolonge ; à dix mètres, un enfant mange une brochette appuyé contre un muret.

Le décor est assumé, la vie est réelle, et les deux cohabitent sans s'annuler. Celui qui passe par là devient témoin, presque incidemment, d'un moment culturel chinois qui n'a pas d'équivalent ailleurs : un pays qui se construit collectivement, par dizaines de millions de visiteurs et par milliers de boutiques, le passé qu'il veut bien se donner.

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