Le Hebei est la province que tout le monde traverse et que personne ne pense à visiter, coincée entre Pékin, Tianjin et la mer. C'est pourtant ici que la Grande Muraille plonge dans la mer, que les empereurs venaient passer l'été et que se sont jouées les épreuves de neige des JO d'hiver.
Le train quitte Pékin. Les tours s'espacent, puis disparaissent ; les champs prennent le relais, plats, ocres, sans relief qui retienne l'œil. Un peu plus d'une heure plus tard, une voix annonce Shijiazhuang.
Autour de moi, presque personne ne lève les yeux. Le Hebei a ce pouvoir étrange : tout le monde le traverse, presque personne ne pense y arriver.
On présente toujours cette province comme la périphérie de Pékin, le décor gris autour de la capitale. C'est l'inverse qu'il faut voir. Son nom le dit déjà : Hebei (河北), « au nord du fleuve », une terre définie depuis toujours par rapport à autre chose qu'elle-même.
Le malentendu : une province en forme d'anneau
Regardez une carte de près. Pékin et sa voisine Tianjin sont deux municipalités découpées dans le territoire du Hebei, qui les entoure presque entièrement. La capitale a tellement grossi qu'elle a fini par avaler le cœur de sa propre région.
Ce n'est donc pas le Hebei qui gravite autour de Pékin ; c'est Pékin qui repose au centre du Hebei, comme une île au milieu d'un anneau.
Cette clé, une fois en main, rend lisible tout ce que vous croiserez. Premier test, et il va sans doute vous surprendre. Vous comptez « faire la Grande Muraille depuis Pékin » ? Les sections les plus connues, les plus restaurées, celles des cartes postales (Mutianyu, Badaling, Simatai), sont dans la municipalité de Pékin, pas dans le Hebei.

La capitale a gardé pour elle les tronçons domestiqués ; le Hebei, lui, a hérité des extrémités, là où la Muraille redevient sauvage et là où elle entre dans la mer.
C'est tout le paradoxe de la province, et il n'y a aucun jugement à y mettre : sa grisaille supposée et ses trésors viennent de la même cause, le poids de la capitale voisine. Le Hebei a passé des siècles à garder Pékin, à l'héberger, à la nourrir. Trois fonctions, trois fils à tirer pour comprendre où vous mettez les pieds.
Ce que la couronne garde
C'est la plus vieille fonction de l'anneau, et la plus évidente sur une carte : protéger le centre. Le Hebei est la province des murs et des passes, le seuil où la plaine chinoise rencontre la steppe.

Commencez par l'endroit où tout finit. À Shanhaiguan, près de Qinhuangdao, la Grande Muraille Ming atteint son extrémité orientale et marche jusque dans l'eau. On appelle ce dernier tronçon Laolongtou, « la Tête du Vieux Dragon » : le mur descend une dernière pente, traverse la plage et plonge dans la mer de Bohai, comme un animal venu boire. Quelques kilomètres plus haut, la grande porte de Shanhaiguan porte encore son inscription, « la Première Passe sous le Ciel ».
Vous comprenez là, mieux que devant n'importe quel panneau, à quoi servait cette province : tenir la porte entre le monde han et ce qu'il y avait au-delà.
Pour la Muraille des marcheurs, prenez la direction de Jinshanling. À moitié restaurée, à moitié laissée à elle-même, elle court sur les crêtes sans rambarde ni foule, tours de guet effondrées et pierres descellées par le temps. C'est la section que préfèrent les photographes et les randonneurs. Un détail compte pour notre clé de lecture : Jinshanling est administrativement dans le Hebei, même si on vous la vendra souvent comme une « randonnée depuis Pékin ».

Plus à l'ouest s'ouvre l'autre type de seuil. À Zhangjiakou, la vieille porte de Dajingmen marquait le point de passage vers la steppe et la Mongolie : ici, la Chine des champs cédait la place à la Chine des chevaux et des caravanes. Gardez ce nom en tête, on le retrouvera plus loin sous un visage très différent.
Ce qu'elle héberge à la place du centre
Deuxième fonction, plus subtile : tout ce que Pékin ne pouvait (ou ne voulait) pas garder dans ses murs, elle l'a posé alentour. Les morts, l'été, le pouvoir au repos. C'est là que se concentre l'essentiel de ce qui se visite.
Le plus beau, c'est Chengde. Au petit matin sur le lac : la brume s'accroche encore à l'eau, les collines boisées ferment l'horizon derrière les toits recourbés des pavillons, et l'on a la sensation troublante d'avoir quitté Pékin sans avoir quitté l'empire. C'est exactement ce que cherchaient les empereurs de la dynastie Qing.

Quand la capitale devenait étouffante l'été, ils ne partaient pas en vacances : ils déménageaient le gouvernement. Le Bishu Shanzhuang (le « hameau de montagne pour fuir la chaleur ») était un palais d'été grand comme un paysage, lacs, prairies et forêts enclos dans un mur, d'où l'on continuait de diriger un empire. Tout autour, les souverains ont fait bâtir une série de temples dans le style tibétain et mongol, dont une réplique réduite du Potala de Lhassa : ils servaient à recevoir les chefs des marges, à leur parler dans leur propre langue architecturale. On lit là une stratégie d'empire : gouverner les confins depuis le Hebei, à une journée de cheval de la capitale.

Les empereurs eux-mêmes, une fois morts, ont été logés dans la province. Les tombeaux Qing de l'Est (à Zunhua) et de l'Ouest (à Yi Xian) abritent la plupart des souverains de la dernière dynastie, sous des tumulus, des allées d'animaux de pierre et des salles souterraines. C'est l'équivalent des tombeaux Ming que l'on visite près de Pékin, en beaucoup plus calme : souvent, vous y serez presque seul. La capitale a gardé ses vivants ; le Hebei veille sur ses morts.

Et puis il y a la plage. À Beidaihe, toujours dans Qinhuangdao, une station balnéaire un peu désuète aligne ses villas et ses pins maritimes face à la mer de Bohai. Depuis plus d'un siècle, l'élite chinoise vient y passer l'été ; la tradition veut que les dirigeants s'y retrouvaient chaque année, à l'écart, pour des conciliabules dont rien ne filtrait. Vous n'y verrez, vous, qu'une station familiale et tranquille ; mais le nom de Beidaihe garde, dans la mémoire politique du pays, le parfum d'un pouvoir en vacances. Le même geste, encore : ce que la capitale veut tenir au frais et à distance, elle le pose sur la côte du Hebei.

Vous remarquez que Qinhuangdao concentre à elle seule deux des fils de cette page : la fin de la Muraille à Laolongtou, et la plage du pouvoir à Beidaihe. Un bon point de chute, si vous ne deviez choisir qu'un coin de la province.
Ce qu'elle prépare pour demain
Troisième fonction, et c'est le chapitre le plus contemporain : le Hebei reste l'endroit où la capitale va chercher ce qu'elle n'a pas chez elle, et où elle dépose ce qu'elle ne peut plus contenir. Cette partie se comprend plus qu'elle ne se visite, à une exception près.
L'exception, c'est la neige. Souvenez-vous de Zhangjiakou et de sa porte vers la steppe. C'est là, dans le district de Chongli, que se sont déroulées la plupart des épreuves de neige des Jeux olympiques d'hiver de 2022 : ski de fond, saut à ski, biathlon, ski acrobatique, snowboard. Les Jeux portaient le nom de « Beijing », mais c'est le Hebei qui a fourni la montagne et la neige, et qui a vu se jouer une bonne moitié des médailles d'or. Aujourd'hui, Chongli est une zone de ski que l'on rejoint en un peu plus d'une heure depuis Pékin par train à grande vitesse. On y skie sur les pistes où Gu Ailing et Su Yiming sont devenus des stars. N'en attendez pas une station des Alpes ni une foule garantie (l'après-Jeux y est plus calme que prévu), mais si vous voyagez l'hiver, avec ou sans enfants, c'est l'occasion rare de chausser des skis à portée de Pékin.

Le reste de cette section ne se visite pas, mais éclaire la province. Depuis quelques années, deux villes du Hebei racontent, chacune à sa façon, ce que devient cette terre d'appoint. Xiongan d'abord. Pékin, saturée, transfère vers le Hebei des fonctions qu'elle ne peut plus loger en son centre (universités, sièges, administrations), et a fait sortir de terre une ville neuve pour les accueillir. Yanjiao ensuite. Faute de pouvoir se loger dans la capitale, des centaines de milliers de personnes habitent cette ville du Hebei et franchissent chaque matin la rivière pour aller travailler à Pékin, avant de la traverser en sens inverse le soir ; une cité pleine la nuit, vide le jour.

L'une est planifiée, l'autre improvisée, mais toutes deux disent la même chose : la province reçoit ce que la capitale ne peut plus contenir. Si ces villes-laboratoires vous intriguent, je leur consacre une analyse à part entière.

Enfin, il y a le socle, celui qu'on ne photographie jamais. L'acier de Tangshan, l'eau, l'espace, l'énergie : la province fournit au centre une partie de sa matière première. C'est ce qui vaut au Hebei sa réputation d'horizon gris, et cette réputation n'est pas tout à fait fausse ; mais elle décrit une fonction, pas un défaut. Comprendre cela, c'est cesser de voir le Hebei comme une province ratée, et commencer à le voir comme une province utile, ce qui n'est pas la même chose.
Shijiazhuang, la capitale sans centre
Il faut bien que le Hebei ait une capitale. C'est Shijiazhuang, et son histoire confirme tout le reste. Au tournant du 20e siècle, le Hebei fut l'un des premiers terrains de la Chine ferroviaire : les puissances étrangères y tirèrent leurs lignes, la grande voie Pékin-Hankou (financée par des capitaux belges et français) qui passe par Shijiazhuang, la ligne impériale du Nord d'influence britannique filant vers la Mandchourie le long de la côte.
Shijiazhuang n'était alors qu'un village ; c'est le croisement de deux de ces lignes qui en a fait une ville, puis, presque par défaut, le chef-lieu de la province. On la dit sans visage, et elle ne s'en cache pas. C'est la preuve finale : une province organisée tout entière autour d'un centre extérieur n'a jamais eu besoin de faire grandir le sien.

Et pourtant, ses alentours gardent des trésors discrets, à la mesure d'une province qui n'a jamais cherché à se mettre en avant :
- Zhengding, une vieille ville aux portes de Shijiazhuang, et son temple de Longxing, où veille une immense statue de bronze de Guanyin, parmi les plus anciennes et les plus hautes de Chine ;
- Cangyan Shan, le mont où un temple suspendu enjambe une gorge sur un pont de pierre. Vous l'avez peut-être déjà vu sans le savoir : c'est l'un des décors de Tigre et Dragon, le film qui a fait découvrir le wuxia au monde entier ;
- Le pont Zhaozhou, à Zhao Xian, le plus ancien pont en arc segmentaire à tympan ouvert au monde, construit sous les Sui, il y a plus de quatorze siècles. Un rappel discret que le Hebei a inventé des choses bien avant de servir de décor.
Visiter le Hebei en pratique
Inutile de chercher un grand circuit « Hebei » : la province ne se vit pas comme une destination, mais comme une constellation de sorties. La bonne nouvelle, c'est que presque tout se fait à la journée ou en une nuit depuis Pékin ou Tianjin, train à grande vitesse à l'appui. L'accès, ici, est l'information la plus utile : vous n'avez pas besoin de « partir dans le Hebei », vous y êtes déjà à une heure de la capitale.
Pour le reste, c'est une affaire de saison, et la province se lit comme un calendrier :
- Printemps et automne pour la Muraille (Shanhaiguan, Jinshanling) et pour Chengde : ciel clair, températures douces, foule raisonnable ;
- Été pour la côte de Qinhuangdao (Beidaihe, et Laolongtou les pieds dans l'eau), quand le nord cherche la mer ;
- Hiver pour le ski à Chongli, à un peu plus d'une heure de Pékin.
Si vous voyagez en famille, le Hebei se prête bien au dosage : une journée de Muraille ou de ski, une nuit à Chengde ou à Beidaihe, et le retour à Pékin avant la fatigue.
Peut-être est-ce pour cela que le Hebei reste si difficile à raconter : il n'a jamais cherché à être le héros de sa propre histoire. Depuis des siècles, il regarde ailleurs ; vers Pékin, vers la mer, vers la steppe. Et pourtant, à force de vouloir comprendre le centre, on finit par découvrir ce qui l'entoure. C'est peut-être la meilleure raison d'y descendre du train : non pour ce que le Hebei revendique, mais pour tout ce qu'il garde sans le dire.



