Posée à une demi-heure de train de Pékin, Tianjin (天津) se visite trop souvent en passant, le temps de regarder ses anciennes concessions étrangères avant de repartir. C'est rater l'essentiel d'une ville qui a fait de sa position d'étape une véritable identité.
Le train quitte Pékin-Sud. Trente minutes plus tard (le temps d'un épisode de série), on descend à Tianjin. Le changement n'est pas spectaculaire, et c'est précisément ce qui désoriente : pas de mur impérial, pas de place monumentale qui saute au visage. Le tempo a baissé d'un cran. Sur le quai, deux hommes d'un certain âge discutent fort, avec ce phrasé traînant qui ne ressemble à rien d'autre en Chine.
Pendant des siècles, le grain du Sud est passé par là, en route vers les greniers de la capitale. Le sel est passé par là. Les marchands, les armées, les diplomates étrangers sont passés par là. Et quand le dernier empereur de Chine a quitté son trône, c'est encore là qu'il s'est arrêté, quelques années, avant de repartir vers un autre destin.
À force, une question s'impose : cette ville a-t-elle jamais été faite pour qu'on s'y arrête ?
Une ville dont le nom raconte déjà une traversée
Son nom répond presque seul. Tianjin (天津) signifie « le gué du Ciel », ou plus exactement le gué du Fils du Ciel. En 1404, l'empereur Yongle franchit la rivière à cet endroit alors qu'il marche sur le trône pour l'arracher à son neveu. Il laisse son nom au lieu : ici, l'empereur a passé l'eau. Avant cela, l'endroit s'appelait Zhigu, « le port droit ».
Dans les deux cas, le même geste : on franchit, puis on continue.
Le reste de l'histoire prolonge ce geste. Située au débouché du Grand Canal, sur les rives du Hai He qui file vers la mer de Bohai, Tianjin a longtemps eu une fonction limpide : faire transiter vers Pékin le grain, le sel et les marchandises du Sud. Le port qui nourrit la capitale, la porte d'entrée de la Chine du Nord. Tout, dans sa géographie, l'a placée sur le chemin de quelqu'un d'autre.
Pourquoi Tianjin reste dans l'ombre de Pékin
Sur le papier, pourtant, les deux villes jouent dans la même cour. Tianjin est l'une des quatre municipalités administrées directement par le pouvoir central (avec Pékin, Shanghai et Chongqing), près de quatorze millions d'habitants, exactement le même rang que la capitale. Dans les faits, elle reste « la voisine », l'étape, le nom qu'on traverse pour aller ailleurs.

La cause de cette éclipse est aussi ce qui relie les deux villes : la proximité. Quand la capitale impériale est à portée de main, elle aspire le prestige et les regards. Tianjin a passé des siècles à ravitailler une ville qui la regardait à peine. La question intéressante n'est pas de plaindre Tianjin ; elle est de comprendre ce qu'on devient, comme ville, lorsqu'on grandit dans cette ombre.
Le xiangsheng et la gouaille : ce que Tianjin a fait de son rang
La réponse tient dans un mot difficile à traduire : le xiangsheng (相声), ce dialogue comique à deux voix où un faire-valoir donne la réplique à un beau parleur, dans une langue à double sens, truffée de jeux de mots et de fausse naïveté. Tianjin en est l'une des capitales, et ce n'est pas un hasard.
Poussez la porte d'une maison de thé en fin d'après-midi. Deux hommes sur une petite estrade, une table, deux éventails. La salle rit avant la chute, parce qu'elle connaît le mécanisme et savoure l'attente. Vous ne saisissez pas la moitié des vannes (elles jouent sur le parler local et sur l'actualité), mais vous comprenez le ton : celui de quelqu'un qui se moque de lui-même avant qu'on s'en charge.

Le parler de Tianjin, avec ses intonations descendantes et son autodérision permanente, fonctionne sur le même ressort. On s'y moque volontiers de sa propre ville, de sa réputation de « petite sœur » de Pékin, des Tianjinais eux-mêmes.
Tianjin a renoncé à rivaliser de grandeur avec sa voisine (combat perdu d'avance) et cultivé à la place la verve, la repartie et l'art de désamorcer. Cessez de comparer Tianjin à Pékin. Écoutez plutôt comment Tianjin se moque d'être comparée à Pékin.
Les concessions étrangères : habiter un décor né d'une défaite
C'est l'image qui circule de la ville : des rues bordées de villas européennes, un « petit Paris » ou une « petite Vienne » chinoise. La réalité est plus dense.
Après la seconde guerre de l'Opium et les traités de Tianjin (1858-1860), la ville s'ouvre de force au commerce étranger. À la veille de la Seconde Guerre mondiale, elle compte neuf concessions étrangères (britannique, française, allemande, japonaise, russe, austro-hongroise, italienne, belge, sans compter la présence américaine) : la plus forte concentration de toute la Chine.
Le quartier italien (意式风情区) en est l'ensemble le plus complet et le mieux préservé. C'est la seule concession que l'Italie ait administrée en propre comme un véritable territoire, là où ses autres implantations chinoises (un petit secteur dans la concession internationale de Shanghai, des comptoirs à Hankou et Pékin) restèrent marginales.

Promenez-vous dans les Wudadao, les « cinq avenues » de l'ancienne concession britannique. Des couples en tenues des années 1920, louées à la boutique du coin, posent pour leurs photos de mariage devant les façades à colonnes. Le décor colonial est devenu un fond romantique.
Pour un visiteur français, il y a là un décalage. En Europe, un lieu associé à une humiliation nationale reste chargé : on le commémore, on le débat, parfois on l'efface. À Tianjin, ces bâtiments nés d'un rapport de force imposé sont devenus des cafés, des boutiques, des arrière-plans de mariage, sans malaise apparent.

La mémoire du siècle de l'humiliation existe pourtant, bien réelle, entretenue par les musées et les manuels. Mais elle vit à un étage national et abstrait ; au ras du trottoir, la villa anglaise n'est plus qu'une jolie façade où l'on prend la pose. Les deux registres cohabitent sans se gêner.
Est-ce de l'oubli, de l'indifférence, ou une façon d'absorber le passé dans le présent plutôt que de le dresser en monument ? La ville ne tranche pas, et c'est peut-être déjà une réponse.
Souvenez-vous de l'empereur qui n'a fait que passer. C'est ici qu'il a passé : lorsque Puyi quitte la Cité interdite en 1924, il vient vivre à Tianjin, dans une villa de l'ancienne concession japonaise (le jardin Jing), avant de devenir l'empereur fantoche du Mandchoukouo. Entre la fin d'un monde et le début d'un autre, le dernier Fils du Ciel a lui aussi franchi le gué.
Goubuli, friture de rue et tours de verre : la ville à deux vitesses
Pour sentir Tianjin, descendez de ses cartes postales et suivez son ventre. Le matin, devant une échoppe, vous regardez préparer un jianbing guozi : une crêpe étalée sur la plaque, un œuf cassé dessus, un beignet croustillant plié à l'intérieur, sauce, ciboule, le tout roulé et coupé en deux. Tianjin revendique l'origine de ce petit-déjeuner devenu national. Le vendeur enchaîne les gestes sans lever les yeux, avec la même économie de mots que les comédiens de la maison de thé.

Plus institutionnel, il y a Goubuli (狗不理), les fameux baozi dont le nom signifie à peu près « le chien n'y prête pas attention », hérité d'une vieille histoire d'enseigne. C'est la spécialité que tous les guides vous recommanderont ; c'est aussi celle dont les habitants vous diront, en baissant la voix, qu'elle est devenue chère et touristique. Les deux sont vrais à la fois, et cette tension dit quelque chose de juste sur une ville populaire qui regarde, mi-fière mi-goguenarde, sa propre mise en vitrine.

À l'est, sur des terres gagnées sur la vase du Bohai, pousse l'autre Tianjin. Binhai a été dessinée comme une démonstration : un quartier d'affaires hérissé de gratte-ciel, pensé pour ressembler à un Manhattan chinois. On y visite la bibliothèque de Binhai, surnommée « The Eye » : un atrium blanc de cinq étages où des rayonnages en gradins ondulent du sol au plafond autour d'une énorme sphère lumineuse qui fait office d'auditorium.
L'image a fait le tour des réseaux. De près, on s'aperçoit que les livres des rangées hautes sont des plaques d'aluminium imprimées en trompe-l'œil : faute d'avoir pu aménager leurs accès dans un chantier bouclé en trois ans, on a peint les livres qu'on ne pouvait pas y ranger. Un bâtiment-livre dont les plus beaux livres sont des images : on trouve difficilement meilleur résumé de Binhai.

Et puis il y a le port. Plus loin encore, au bord de l'eau, s'étend l'un des dix plus grands ports du monde (près de cinq cents millions de tonnes de marchandises par an) sur une plaine artificielle de plus de cent kilomètres carrés. Dans ses terminaux les plus récents, il n'y a presque personne : des grues télécommandées saisissent les conteneurs comme les pinces d'une machine à attraper des peluches, des camions sans chauffeur roulent seuls entre les piles d'acier.
La ville qui a passé six siècles à regarder transiter les marchandises des autres en a fait, à quelques kilomètres de ses maisons de thé, un ballet silencieux et automatique. D'un côté la gouaille, le bruit, la friture ; de l'autre, l'immensité sans voix. Tianjin tient les deux sans chercher à les réconcilier.
Visiter Tianjin en une journée ou deux
On peut faire Tianjin en aller-retour depuis Pékin dans la journée, et la plupart des visiteurs s'y tiennent. Mais si vous voulez la comprendre plutôt que la cocher, accordez-vous une nuit.
Le jour, longez le Hai He à pied : c'est l'épine dorsale de la ville, et la meilleure façon de relier les anciennes concessions sans suivre un plan. Le quartier italien et les Wudadao se parcourent lentement, en regardant moins les bâtiments que ce que les gens en font aujourd'hui. Le soir, cherchez une maison de thé avec une scène de xiangsheng, même sans comprendre la langue : vous y saisirez le tempérament de la ville plus sûrement que dans n'importe quel musée.
Et quand la nuit tombe, la grande roue posée sur son pont au-dessus du fleuve, la Tianjin Eye, s'allume au-dessus de l'eau.
En repartant, le train met de nouveau trente minutes. Exactement les mêmes qu'à l'aller. On a pourtant l'impression d'avoir changé de rythme plus que de ville. Sur le quai, deux voyageurs s'envoient des piques dans ce parler qui retombe en fin de phrase, et la rame, déjà, glisse vers la capitale.



