Mencius, le philosophe qui pensait que vous étiez bon

Mencius, le philosophe qui pensait que vous étiez bon

Imaginez la scène. Un enfant s'approche du bord d'un puits. Il va tomber. Vous le voyez. Avant même de réfléchir, avant de vous demander qui est cet enfant, si ses parents vous remercieront, si quelqu'un vous regarde, vous ressentez un sursaut. Une alarme intérieure. L'envie de tendre le bras.

Cette expérience de pensée, c'est Mencius qui l'a formulée il y a vingt-quatre siècles. Et la conclusion qu'il en tire est l'une des idées les plus influentes de l'histoire chinoise : si vous ressentez ce sursaut, c'est que la bonté est en vous depuis le début. Elle n'a pas été apprise. Elle n'a pas été imposée par la société. Elle est là, comme une graine.

Cette idée paraît simple. Elle est en réalité radicale. Car si l'homme est bon par nature, alors tout change : le rôle de l'éducation, la responsabilité du gouvernant, la façon dont on juge quelqu'un qui a mal agi. Et c'est précisément ce qui fait de Mencius un penseur indispensable pour comprendre la Chine.

Le « second sage » : une vie en miroir de Confucius

Mencius (孟子, Mèngzǐ, « Maître Meng ») est né vers 380 avant notre ère dans l'État de Zou, dans l'actuelle province du Shandong. Son vrai nom était Mèng Kē (孟轲). Le nom « Mencius » est une latinisation inventée par les missionnaires jésuites, sur le même modèle que « Confucius » pour Kǒngzǐ.

Sa vie ressemble étrangement à celle de Confucius. Père mort quand il est enfant. Mère seule qui mise tout sur l'éducation de son fils. Carrière de conseiller itinérant, allant de cour en cour proposer ses idées aux dirigeants de l'époque des Royaumes combattants. Et finalement, la même frustration : personne ne l'écoute vraiment.

L'anecdote la plus célèbre de son enfance dit beaucoup sur la vision chinoise de l'éducation. Le petit Mèng Kē avait un talent redoutable pour l'imitation. Quand sa mère et lui vivaient près d'un cimetière, il jouait à organiser des funérailles. Ils ont déménagé près d'un marché ; il s'est mis à jouer au marchand. Sa mère, exaspérée, a déménagé une troisième fois, près d'une école. L'enfant a commencé à imiter les étudiants. Il est devenu sage.

L'histoire est probablement légendaire. Mais elle contient déjà toute la philosophie de Mencius en miniature : l'enfant n'était ni bon ni mauvais dans ces situations ; c'est l'environnement qui orientait ses dispositions naturelles. Changez l'environnement, vous changez la trajectoire.

Vers la fin de sa vie, Mencius se retire de la politique. Il meurt vers 289 avant notre ère, convaincu que ses idées n'ont trouvé aucun écho. Il se trompe ; il faudra simplement huit siècles pour qu'on lui donne raison.

Les quatre germes : la bonté comme horticulture

Confucius avait posé les bases du confucianisme, les cinq vertus, les cinq relations, la piété filiale, l'idéal du Junzi, mais il avait laissé une question en suspens : l'homme est-il naturellement porté vers le bien, ou faut-il le contraindre ?

Mencius tranche. Sa réponse tient en un mot : 性 (xìng), la nature. Pour lui, notre xìng n'est pas un état figé. C'est une dynamique, une manière de croître. Et cette croissance est naturellement orientée vers le bien.

Il ne dit pas que nous sommes parfaits. Il dit que nous portons en nous quatre « germes » (端, duān) de vertu, comme une plante porte en elle le potentiel de sa floraison :

L'image est volontairement horticole. Les germes ne deviennent des vertus que si on les cultive. Laissés à l'abandon, ils dépérissent. Arrosés, exposés à la lumière, ils deviennent des arbres. L'éthique, pour Mencius, ce n'est pas obéir à des règles ; c'est du jardinage intérieur.

Mais cultiver ses germes, concrètement, qu'est-ce que ça veut dire ? Mencius introduit ici un concept qui lui est propre : l'énergie vitale, le souffle (气, qì). Il se disait expert dans la « culture de son qi immense et débordant » (浩然之气, hàorán zhī qì). L'idée est que chaque acte juste, chaque effort moral nourrit en vous une énergie qui vous rend plus fort, plus stable, plus apte à agir selon le bien. C'est le chaînon entre la graine et l'arbre : les germes sont le potentiel ; le qi est l'énergie qui les fait pousser. Inversement, les actes contraires à votre nature affaiblissent ce qi. On n'est pas loin d'une conception physique de la morale, où la vertu se ressent dans le corps autant que dans l'esprit.

Si l'homme est bon, pourquoi le monde va-t-il mal ?

C'est la question évidente, et Mencius ne l'esquive pas. Si nous avons tous ces germes de bonté, pourquoi tant de violence, de corruption, d'injustice ?

Sa réponse est limpide : ce n'est pas que les hommes manquent de bonté ; c'est que les conditions pour la cultiver ne sont pas réunies. La faim, la pauvreté, l'injustice, le chaos politique créent des environnements qui étouffent les germes avant qu'ils ne poussent. Mettez quelqu'un dans la misère et la peur, il n'aura pas l'espace mental pour développer sa compassion ou son discernement.

C'est une idée qui a des conséquences énormes. Car si le mal vient de l'environnement et non de la nature humaine, alors la responsabilité première revient à ceux qui façonnent cet environnement : les gouvernants.

Mencius en tire une théorie politique : le « gouvernement bienveillant » (仁政, rénzhèng). Un bon dirigeant ne gouverne pas par la force ou la peur. Il commence par répondre aux besoins fondamentaux de son peuple (nourriture, sécurité, stabilité), puis il met en place une éducation qui permet à chacun de cultiver ses germes de vertu. Si le peuple se comporte mal, c'est d'abord l'échec du dirigeant, pas celui du peuple.

Il va même plus loin. Pour Mencius, un souverain qui affame son peuple et gouverne par la cruauté cesse d'être un « roi » (王, wáng) ; il n'est plus qu'un « vulgaire individu » (一夫, yī fū). Et mettre fin au règne d'un tyran, ce n'est pas un régicide, c'est l'exécution d'un criminel. Ce n'est pas un droit au sens juridique ou constitutionnel ; c'est une justification morale, formulée après coup. Mais l'idée est d'une puissance considérable : la légitimité du pouvoir n'est pas un acquis, c'est un contrat permanent. À l'époque des Royaumes combattants, affirmer cela devant des princes, c'est audacieux.

Une clé pour lire la Chine contemporaine

Cette vision de Mencius n'est pas restée dans les livres. Elle imprègne encore la façon dont la société chinoise pense, souvent sans le formuler explicitement.

L'éducation d'abord. Quand des parents chinois investissent des sommes considérables et un temps immense dans la scolarité de leur enfant, ce n'est pas seulement de l'ambition sociale. C'est l'héritage direct de Mencius : si l'enfant a en lui les germes du bien, alors le devoir des parents est de créer l'environnement qui permettra à ces germes de s'épanouir. Ne pas le faire, c'est faillir.

La responsabilité collective ensuite. En France, quand quelqu'un commet un acte répréhensible, le réflexe dominant est de chercher la responsabilité individuelle. En Chine, le réflexe est souvent de questionner l'environnement : la famille a-t-elle failli ? L'éducation était-elle suffisante ? Les conditions de vie étaient-elles correctes ? Ce n'est pas de la déresponsabilisation ; c'est une autre grille de lecture, directement héritée de Mencius.

Le contrat implicite entre gouvernants et gouvernés enfin. L'idée que le pouvoir a des devoirs envers le peuple (et pas seulement des droits sur lui) traverse toute l'histoire chinoise. Elle vient du Mandat du Ciel, mais Mencius lui a donné une colonne vertébrale philosophique. Quand le gouvernement chinois contemporain met en avant la « stabilité sociale » ou la « société harmonieuse », il parle le langage de Mencius, consciemment ou non.

En Occident, on demande : qui t'a élu ? En Chine, la question est : qu'as-tu fait pour mériter de gouverner demain ? Le Mandat du Ciel explique ce décalage.

Huit siècles d'attente : pourquoi Mencius a fini par gagner

De son vivant, Mencius n'a convaincu aucun dirigeant. Après sa mort, ses idées ont été éclipsées par celles de Xunzi (荀子), un autre penseur confucéen qui défendait une position très différente. Pour Xunzi, la nature humaine n'est pas « mauvaise » au sens diabolique ; elle est brute, mue par des désirs illimités dans un monde aux ressources limitées. Livrée à elle-même, elle mène au chaos et aux conflits. Ce sont les rites, la musique, les institutions (tout ce que la civilisation a patiemment construit) qui transforment cette matière première en quelque chose de bon.

Là où Mencius fait confiance à la graine, Xunzi fait confiance au jardinier. C'est Xunzi qui a fourni les bases intellectuelles du légisme et de la vision autoritaire de l'État sous la dynastie Qin.

Pendant des siècles, Mencius est resté un penseur secondaire.

Puis, au 11e siècle, sous la dynastie Song, un mouvement intellectuel appelé néo-confucianisme a remis Mencius au centre. La relation de ce mouvement avec le bouddhisme et le taoïsme est ambiguë : les penseurs néo-confucéens leur ont emprunté leur rigueur métaphysique et leurs méthodes d'introspection, mais c'était précisément pour construire une alternative. Le bouddhisme, avec sa vision du monde comme illusion et souffrance, leur semblait nier la valeur du réel. Mencius leur offrait l'antidote parfait : la nature est bonne, le monde est réel, cultivons-le de l'intérieur. Ce que Confucius n'avait pas fourni (une théorie de la nature humaine), Mencius le donnait.

Le philosophe Zhu Xi (朱熹) a fait du Mencius l'un des Quatre Livres classiques, le corpus obligatoire pour les examens impériaux. À partir de ce moment, tout lettré chinois, tout fonctionnaire, tout dirigeant a été formé dans la vision de Mencius. Pendant six siècles, jusqu'à la fin des examens impériaux en 1905, c'est sa conception optimiste de l'homme qui a irrigué les élites chinoises.

Mencius avait dit aux dirigeants de son époque que la bonté humaine, correctement cultivée, pouvait fonder une société stable. Personne ne l'a cru. Huit cents ans plus tard, c'est devenu la doctrine officielle d'un empire.

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